Christine a perdu ses parents lors des massacres de Beni et aujourd’hui elle ne peut compter que sur elle-même. Elle n’a pas pu retenir ses larmes en me reconnaissant, mais elle a accepté de me raconter son histoire. Elle était l’une des filles les plus intelligentes de sa promotion. Au concours des génies en herbes que j’avais organisé au lycée à l’époque, elle était parmi les meilleurs récipiendaires alors qu’elle n’avait que 14 ans. A la finale du concours, je lui avais remis un prix du mérite. Aujourd’hui, elle a abandonné l’Université. C’est un choc de la voir contrainte à se prostituer.

« Que t’est-il arrivé ? », lui ai-je demandé. Pleurant elle m’a répondu : « Celui qui payait mes études était un oncle vivant à Eringeti, il y exploitait un gros champs et du cacao. Il a été parmi les premières victimes des égorgeurs de Beni. Avec sa mort, plus personne ne pouvait me payer l’Université que je venais tout juste de commencer. Moi qui vivait à Beni, je me suis retrouvée livrée à moi-même ! Au début des amis me venaient en aide pour manger, mais très vite ils se sont fatigués. Et je ne leur en veux pas. »

Les parents d’un ami acceptent de l’héberger. Mais les choses se sont aggravées. « Le père de l’ami venait dans ma chambre toutes les nuits et sollicitait mes faveurs ! Au début il ne prenait pas très mal que je le repousse… Puis peu à peu, il passa aux menaces de me chasser de la maison si je ne cédais pas à ses avances sexuelles. Je n’avais plus d’autre choix que d’accepter. Il me donnait en retour de l’argent et des cadeaux. A 19 ans j’étais ainsi presque devenue son objet sexuel. » C’est ainsi qu’elle réussit à payer la fin de sa première année d’Université en développement rural.

« Je ne pardonnerai jamais à notre gouvernement »

Le Gouverneur du Nord-Kivu, Julien Paluku, préparant l’arrivée de Joseph Kabila à Oicha, chef-lieu du territoire de Beni, le 19 Décembre 2015. (© radiokivu1)

Mais la maîtresse de maison qui avait des soupçons, les surprend. Elle est mise à la porte de cette famille en septembre 2015. Elle sollicite de nouveau ses amis. Mais désormais, ils lui font comprendre que toute aide aura un prix. « Je m’y abandonnais », avoue-t-elle. « Il y a huit mois trois anciennes amies d’enfance m’ont appelées et m’ont parlé du marché très développé des hommes ici à Goma et ses environs. C’est ainsi que j’ai atterri ici, explique-t-elle. J’épargne désormais pour reprendre la deuxième année d’université bientôt. »

Inquiet pour sa santé, je lui demande si elle se protège. « Les clients sont très exigeants des fois. En plus, je n’ai plus rien à perdre après avoir perdu ma famille dans les massacres de Beni. Je ne sais pas si j’ai le sida ou non, et je ne ferai pas le test pour ne pas me mettre plus de stress. Je le ferai peut-être si je finis mes études, avant de commencer à travailler », détaille-t-elle. C’est avec beaucoup de colère qu’elle décrit sa situation : « Je ne pardonnerai jamais à notre gouvernement de n’avoir pas protégé mon oncle et le reste de ma famille. Aujourd’hui on est huit filles venues de Beni qui nous prostituons à Goma. A Oicha, Butembo, Kiwanja et dans d’autres villes, elles sont aussi nombreuses. Je n’aurai jamais cru devoir en arriver à ce niveau », a-t-elle fini dans un sanglot.

Rodriguez Katsuva
Habari RDC