Franck Lassan, le dernier dandy de Léopoldville.

En 1986, je travaille sur le boulevard du 30 juin, dans une annexe de l’ambassade du Canada. Mon bureau est voisin de GEFRACO, un producteur de musiques. C’est là qu’un soir, à la fin de mon service, j’ai rencontré pour la première fois  Franck Lassan – Fariala wa Yembo.

L’homme était tiré à quatre épingles, tout de noir vêtu : Une chemise noire, agrémentée d’une écharpe blanche ; des boutons manchettes blancs sur un pantalon de même ton. Une veste noire avec une pochette blanche pour la dernière touche. Ces cheveux d’un noir de geai, cachaient mal le noircisseur qu’il devrait utiliser à outrance pour ne pas laisser un bout de cheveux blanc immerger. Il était donc là devant moi, la légende Franck Lassan. Son débit était mesuré, il parlait sans précipitation. De temps à autre, il levait sa mesure de whisky qu’il lampait aussi religieusement qu’un prêtre son calice de vin.

Bonjour, Franck Lassan, me dit-il tout simplement. Franck Lassan ! au plus fort de l’épopée mobutienne du recours à l’authenticité, continuer à s’appeler ainsi dénotait d’une certaine témérité.

Oui, je vous ai reconnu lui ai-je répondu. Je vous ai suivi à la télé, accompagné par « the best ». Mais où étiez-vous donc parti bon Dieu. Pourquoi ne vous a-t-on pratiquement jamais entendu depuis ces dernières années, lui ai-je demandé tout de go. Pour toute réponse, d’abord un long silence puis un sourire, avant de laisser des mots s’échapper de ses lèvres :

« J’étais ici et ailleurs ; j’ai voyagé et j’ai continué à chanter. Ici c’est chez moi ; j’y suis revenu et j’espère qu’après plus personne ne dira qu’il ne me connaissait pas. Passez me voir chez moi, si vous voulez en savoir plus sur moi. ».

Le week end d’après, je me suis rendu chez le Vieux Franck. Il habitait à la limite des zones de Kinshasa et Lingwala, sur la rue Kigoma. Sa maison était à gauche, tandis que son jeune frère Lola Checain avait sa porte à droite. Les maisons étaient comme toutes celles de vieux quartiers de Kinshasa, en brique adobe en terre. Au milieu de la parcelle et un peu en retrait, trônait une maison en dure en construction. De temps à autre, on voyait deux jeunes femmes, très belles, sortir de l’une ou l’autre maison pour étendre au soleil le linge. Je laissai courir mon imagination, laquelle des deux était parti avec le « Sarakulé » me suis-je demandé, pensant à l’une des chansons entendue à la radio qu’il avait signé.

La maison était propre et bien rangée. Le Vieux devrait être maniaque. Il me sorti un vieil album de photos en noir et blanc ; ses preuves à lui de son statut d’alter-égo de Kallé Jeef. Les photos parlaient d’elles mêmes, Franck Lassan avec ses copains de Beguin Band Tchadé Mpiana ou Tino Baroza, Franck Lassan avec des admirateurs, d’autres artistes, avec des mindele ou des étrangers tout court. Ses meilleurs souvenirs étaient là, sur ses photos de Beguin Band, son idylle avec la fille de Marcel Fila qui avait fait bouger Kinshasa, son succès à Brazzaville. parrainé par les éditions Ngoma.

Chaque photo était expliquée. Mais aussi et surtout, le lien entre chacune d’elle et l’histoire de la rumba congolaise : « C’est ici chez nous, me confia-t-il, dans cette commune de Kinshasa qui allait de Linguala à Citas, qu’est née la Rumba congolaise. Wendo habitait de l’autre côté à Barumbu, Kallé Jeef derrière le stade et nous toujours ici. Nous étions trois frères mordus de musique : Johnny, Checain et moi l’aîné. Johnny est parti trop tôt, j’ai connu mon heure de gloire et maintenant c’est Checain qui porte le flambeau de notre famille.

« Avec la musique, j’ai connu les plus belles femmes d’ici et d’ailleurs, j’ai fréquenté des lieux qui étaient interdits aux noirs avant l’indépendance et j’ai voyagé à travers le Monde, continuait le vieux.
C’est peut être çà mon erreur et mon problème : je n’étais pas là à l’indépendance. J’étais parti, tout comme l’avait Papa Noèl. Je devrais revenir, mais les choses sont allés très vite après. Mon style va finalement s’exiler dans les boîtes où je vais continuer à me produire, pendant que les Franco et Rochereau révolutionnaient notre rumba.

De temps à autre, il s’arrêtait pour donner un coup de grattoir sur ses cheveux, question de les lisser encore plus.
« Je ne suis pas amer, loin de là. Je veux juste, qu’avec le peu de temps que va me donner Dieu, je me réhabilite aux yeux des zaïrois. Parce que moi, j’étais le seul vrai concurrent de Kallé.

C’était dit avec un tel calme et une telle conviction, que je ne pus m’empêcher de me demander où était la part de vérité et où se situait la part de coquetterie propre aux artistes .

Tout en feuilletant son album photo, je me demandais pourquoi ce monsieur pétri de culture n’avait pas trouvé sa place dans un pays à peine indépendant qui avait besoin de cadre pour son développement, même si cela devrait se faire en dehors de l’espace musical « vampirisé par les Franco, Kallé, Nico ou Rochereau ».

Quelques mois plus tard, lorsque très malade, son 33 tours sera mis sur le marché, je passerai des nuits entière à l’écouter et le réécouter. Mon verdict ne sera pas loin du sien : il était bien meilleur chanteur que tous ceux qui se réclamaient de Kallé ou de Wendo. Marianne José, proverbe, sarakulé ou Nuit des fêtes me sont rentrés dans la tête en un rien de temps.

Aujourd’hui encore, j’ai une tendresse particulière pour Nuit de fête. C’est l’une des rares chansons « témoin » d’un certain art de vivre, des bana Lipopo, de la trempe de Franck Lassan. J’aimerai que l’on oublie jamais cette belle voix mélancolique du dernier des dandy congolais qui a su magnifier la couleur et l’esprit noir.

Muana Mangembo

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