Mobutu et la nation zaïroise : voici comment ça marchait!

7 septembre 1997 — 07 septembre 2015, il y a 18 mourrait le seul Maréchal qu’a connu le Zaïre. Retour sur la relation parfois fusionnelle entre le dictateur et « son » peuple Zaïrois.

Plongée au cœur du système de propagande. Le samedi 17 mai 1997 avait vu le plus grand Etat francophone du monde basculer, de la République du Zaïre, sous Mobutu Sese Seko, à la République démocratique du Congo, de Laurent Désiré Kabila. Sept années, jour pour jour, après sa disparition à la fois politique et physique, il existe toujours des Congolais nostalgiques. A tort ou à raison. La fameuse « Authenticité congolaise » paraît ainsi avoir été le maître mot de toute sa politique. Bref aperçu.

« Tout comme le soleil se lève avec éclat chaque matin et se couche le soir aux horizons du grand et majestueux fleuve Zaïre, fier d’avoir apporté à l’humanité le ferment de survie nécessaire, le Zaïre, son parti national, le Mouvement populaire de la révolution, ses 30 millions de militantes et militants, hommes femmes, enfants, jeunes et vieux, tous, flambeaux du tricolore à la main, sont aujourd’hui debout, mobilisés et rangés derrière un seul homme, animés d’un seul idéal, pour bâtir dans la paix, la justice, le travail et la dignité nationale, un pays toujours plus beau, toujours plus prospère et prêt pour le grand rendez-vous du donner et du recevoir. » Tel était le générique du journal télévisé de l’Office zaïrois de radiodiffusion et de télévision (OZRT). Trois fois par jour.

Mobutu, « Le Bâtisseur, le Rassembleur, le Pacificateur, l’Unificateur, l’Homme providentiel, le Léopard ou encore l’Aigle ». Cette gamme de surnoms, non exhaustive, le Président-fondateur (ou PF) a su l’appliquer pour le compte de sa politique quotidienne. De gré ou de force, il a pu réunir autour de lui toute la masse populaire : artistes, sportifs, commerçants, universitaires, hommes d’église, chefs coutumiers, élèves, etc… , sans oublier les femmes.

La Zaïroise

Preuve s’il en est, l’hymne national : la Zaïroise. Œuvre écrite par deux ecclésiastiques catholiques acquis à la cause du « Père de la nation zaïroise », dont voici toute l’illustration textuelle :

Zaïrois dans la paix retrouvée
Peuple uni, nous sommes Zaïrois
En avant, fiers et plein de dignité
Peuple grand, peuple libre à jamais

Tricolore, enflammez-nous du feu sacré
Pour bâtir notre pays toujours plus beau
Autour d’un fleuve, majesté
Autour d’un fleuve, majesté

Tricolore, au vent ravive l’idéal
Qui nous relie aux aïeux à nos enfants
Paix, Justice et Travail
Paix, Justice et Travail

Pas comme les autres

Même si Mobutu n’a peut être pas été l’inspirateur ou le commanditaire de ce texte, il reste incontestable qu’il en maîtrisait le mode d’emploi. Les années Mobutu ont façonné l’homme congolais d’une certaine façon. Pas forcément en mal. La politique de l’Authenticité qu’il prônait a rendu ses compatriotes singuliers, entend-on dire ça et là. Même si, « le Président fondateur n’est pas un magicien. Seul il ne peut rien, mais avec l’appui de son peuple il peut tout ». Mots pourtant magiques, du Président, ressassés jadis par la radio nationale, en guise de générique du journal parlé. Cette Authenticité constitua ainsi le socle de tout son système et de son règne. Dès lors, ses propagandes politiques en étaient ainsi légitimées.

« Le Garant de la Nation » a voulu que les Zaïrois s’habillent autrement. Il en résulta l’Abacost (A bas le costume), imposée comme la tenue officielle. Il avait désiré que les gens de son pays soient nommés autrement que par Monsieur ou Madame. A la place, il instaura l’usage du terme Citoyen, Citoyenne. Si bien qu’à l’extérieur du pays, l’emploi de ce mot était devenu une marque de reconnaissance involontaire des Zaïrois entre eux. Mobutu avait également décidé de gommer les prénoms catholiques occidentaux en effectuant un retour inspiré des valeurs ancestrales. Joseph-Désiré Mobutu montra l’exemple en devenant Mobutu Sese Seko Kuku Ngbemdu Wa Za Banga (qui signifie en ngbandi : « Le coq qui chante victoire, le guerrier qui va de conquête en conquête sans qu’on puisse l’arrêter, le piment qui pique… »)

De grands artistes du pays en firent autant. Jules Presley (Shungu Wembadio) devint ainsi Papa Wemba. François Luambo devint Luambo Makiadi (Franco). Pascal Tabu se rebaptisa quant à lui Tabu Ley. Joseph Kabasele opta pour Grand Kallé, Elisabeth Masikini se mua en Abeti Masikini. De grands orchestres suivirent aussi le mouvement : Papa Wemba, Evoloko, Nyoka Longo, Manuaku, Bozi et compagnie baptisèrent leur groupe du nom de Zaïko Langa Langa. Zaïko étant la contraction de « Zaïre ya ba koko » (le Zaïre des ancêtres) et, Langa Langa, le nom d’une plante qui guérirait toutes les maladies. Désirant à leur tour mettre en évidence le passé glorieux du peuple Kuba, Pepe Kalle et ses pairs dénommèrent leur ensemble musical : « Empire Bakuba ».

Les femmes « de » Mobutu

« Eduquer une femme c’est éduquer toute une nation. » Cette réalité proverbiale n’était pas rare dans le vocabulaire des mobutistes convaincus. Car dans le vécu quotidien du Congo-Zaïre, la femme constitue un noyau pour la famille. En vue d’atteindre en profondeur ses buts propagandistes, quoi de plus efficace que de s’allier à la gente féminine ? Mobutu leur consacra tout un ministère dans ses multiples et successifs gouvernements : celui de la Famille et de la condition féminine. Un slogan on ne peut plus fort illustra cette alliance : « Otumoli Mobutu, otumoli ba mama ; otumoli ba mama, otumoli Mobutu. » (Qui en veut à Mobutu en veut à toutes les mères ; et qui en veut à toutes les mères en veut à Mobutu). Qui dit mieux !

Comme bon nombre de ces « mamans » (c’est ainsi que l’on désigne en RDC toute personne de sexe féminin, indépendamment de son âge, en signe de respect) exerçaient une activité commerciale, les nombreux marchés du pays et de la capitale constituèrent ainsi une formidable caisse de résonance pour son parti politique, le MPR (Mouvement populaire de la révolution).

Bon gré mal gré, elles étaient de tous les lieux publics où le Grand Léopard pouvait tenir une cérémonie ou un meeting (stades, Palais du peuple), sinon dans les artères, souhaitant « un bon retour à Papa Maréchal et à Maman Bobi La Dawa ». Le couple présidentiel raffolait évidemment de ces interminables cortèges où restait suspendu le souffle de toute la nation.

« Nous les pionniers du Zaïre »

Manipulateur d’Hommes et d’événements, pour la longévité de son œuvre, Mobutu enracina aussi sa trouvaille stratégico-politique auprès de l’Enfance et de la Jeunesse. Il en résulta des slogans ou devises récurrents du genre : « La jeunesse est l’avenir de la nation » ou « La jeunesse c’est l’espoir de demain ». C’est ainsi qu’il créa la JMPR (Jeunesse du MPR), une section dédiée au sein du parti national.

Faute de trouver une oreille attentive dans les milieux déjà relativement éveillés des étudiants, le Léopard du Zaïre s’investit abondamment dans les milieux scolaires : chants, récitations, histoire, éducation civique et politique, autant de branches destinées à faire croire aux plus petits que Mobutu était bel et bien le messie. D’autant plus que sur les couvertures des cahiers d’élèves, on pouvait admirer l’effigie de « L’Homme du 24 novembre 1965 », ou encore lire et relire l’hymne national ainsi que la devise du pays : Paix, Justice, Travail.

Outre l’hymne national, les écoliers étaient tenus de connaître l’hymne des pionniers, que l’on chantait régulièrement, le matin, lors du rassemblement scolaire pour le « Salut au drapeau ». En voici les paroles.

Nous, les pionniers du Zaïre
Nous chantons allègrement
Nous sommes fiers d’être des Zaïrois
Nous sommes fiers d’être des militants
Des militants engagés dans la révolution
En nous rangeant derrière notre Guide
De la révolution zaïroise
Notre timonier, notre sauveur
Qui par son courage a su donner au Zaïre
Son vrai visage à l’image d’un grand peuple Marchons marchons la tête haute
Toujours prêts pour la révolution
Car c’est notre devise
C’est la devise des pionniers
Car c’est notre devise
C’est la devise des pionniers

« Cent ans !? »

La pérennité du mobutisme pouvait ainsi être assurée. D’autant que, dans toutes les régions du pays, d’éléphantesques groupes d’animation politicienne en firent leur thème de prédilection. A l’instar du groupe « Kake » (La foudre), originaire de Kinshasa, dont l’un des morceaux prétendait ceci : « Nous avions accordé cinq ans à Mobutu, nous lui en avons ajouté vingt ; et pour finir, nous lui souhaitons les cent ans ! »

A défaut d’avoir atteint un siècle, la vie et l’œuvre du chef de l’Etat zaïrois font toujours l’objet de commentaires divers de la part de ses compatriotes. Dans leurs bouches, il n’est pas rarissime de les entendre désigner le défunt président par l’un de ses nombreux surnoms. De Joseph-Désiré Mobutu à Joseph Kabila en passant par Laurent-Désiré Kabila, les mutations socio-économico-politiques qui se sont opérées sur le territoire national ont amené le peuple congolais à relativiser ses jugements. Notamment à l’égard de Mobutu, pris jadis pour « l’incarnation du mal zaïrois ». Ainsi politiquement réhabilités, plusieurs de ses partisans, héritiers politiques et anciens hauts dignitaires du mobutisme, réinvestissent tous les paliers du pouvoir. Jusqu’à la récente et fameuse formule 1+4. Un président et quatre vice-présidents dont Jean-Pierre Bemba, mobutiste avéré.

Lu sur Afrik.com
Par Firmin Mutoto Luemba

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