RDC. 2016 : C’est la guerre qui nous attend

Décembre 2016 est annoncé pour être le bout du tunnel pour le peuple congolais. Il va avoir un président démocratiquement élu et tourner la page du régime actuel.

La pauvreté, la corruption, la mauvaise gouvernance, les humiliations et bien d’autres maux qui plombent l’essor du pays vont devenir du passé. Le bonheur et la prospérité auxquels la Providence destina le Congo, au vu de ses immenses richesses, est à portée de main.

La prophétie de Lumumba va enfin se réaliser : « L’avenir du Congo est beau»… Ce rêve est, hélas, trop merveilleux pour être réalisable. Il serait même temps que s’estompe l’euphorie autour des enjeux électoraux et que les Congolais se remettent à regarder la réalité en face.

Je lis la procession vers 2016 comme la marche vers un goulot d’étranglement. Avec ou sans Kabila, il s’agit d’un passage qui, même réussi sur le plan des élections (ce qui est hautement improbable), ouvre sur le Congo la porte vers l’inconnu, la relance des conflits armés étant, à mon avis, la perspective la plus probable.

En effet, un rapide coup d’œil sur l’ampleur des dégâts accumulés par le régime actuel et les enjeux géopolitiques nous renseigne que le rendez-vous le plus sûr est celui d’une nouvelle vague des conflits armés, et le prochain président, quelles que soient les conditions de son accession au pouvoir, n’y pourra rien.

En cause, les deux difficiles voisins de l’Est : le Rwanda et l’Ouganda, et l’accumulation des dossiers litigieux dont nombreux ne peuvent se régler qu’à coups de canon.

La guerre pourrait d’ailleurs éclater bien avant le départ de Joseph Kabila, notamment si les présidents Paul Kagame et Yoweri Museveni se persuadent que le prochain Président à Kinshasa contrariera les ambitions hégémoniques et économiques qu’ils revendiquent sur l’Est du Congo.

Les deux hommes ont ainsi déjà entrepris de disposer d’une confortable avance, non seulement sur le plan militaire, mais surtout sur le plan politique et diplomatique, comme nous le verrons dans la suite de cette analyse.

Les Congolais seraient ainsi bien inspirés de garder un œil sur ces deux « voisins » habitués, depuis deux décennies, à ruiner leurs aspiration à la paix et à la démocratie, chaque fois qu’ils croient enfin être sortis du bourbier.

RD Congo-Rwanda-Ouganda : le cycle guerre-élection-guerre-élection

En revisitant les deux dernières décennies de l’histoire du Congo, on découvre que chaque fois que les Congolais croyaient se doter de nouvelles institutions, soit à l’issue d’une élection, soit à l’issue d’un accord politique, le pays subissait une attaque militaire rwando-ougandaise qui se traduisait par le sabotage des acquis engrangés. La guerre du M23 en est la plus récente illustration.

2011 : Election présidentielle au Congo, 2012 : guerre du M23

Le 16 décembre 2011 à Kinshasa, Joseph Kabila est proclamé président de la République à l’issue d’un processus électoral où il avait pour adversaire Etienne Tshisekedi.

Nous ne revenons pas sur les conditions dans lesquelles se sont déroulées ces élections, mais les Congolais se dotaient d’un nouveau gouvernement au terme de ce processus électoral. Mais cinq mois seulement après le scrutin éclatait la guerre du M23.

Une agression rwando-ougandaise comme en attestent plusieurs rapports d’ONG et des experts de l’ONU[1]. Le conflit durera jusqu’en décembre 2013. Parmi les revendications brandies par le mouvement [2], on lit aisément les ambitions territoriales sur l’Est du Congo des présidents Museveni [3] et Kagame[4].

Et les deux hommes n’en étaient pas à leur coup d’essai. Cinq ans auparavant, le Congo subissait une attaque de même nature.

2006 : Election présidentielle ; 2007 : guerre du CNDP (l’ancêtre du M23)

Le 15 novembre 2006, la Commission électorale annonce à Kinshasa les résultats du deuxième tour de l’élection présidentielle donnant Joseph Kabila vainqueur face à Jean-Pierre Bemba.

Comme pour 2011, nous ne revenons pas sur les évènements ayant entouré ce scrutin. L’élection est présentée par la presse internationale comme « la première élection démocratique de l’histoire du Congo ».

Des semaines durant, des diplomates américains et européens défilent dans les médias pour apporter l’assurance que le Congo est enfin sorti des années sombres de son histoire et que le pays amorce son essor économique. Les Congolais ont toutes les raisons de voir l’avenir en rose. Une naïveté qui va coûter cher, tout le monde ayant oublié le Rwanda et l’Ouganda.

Quelques semaines seulement après la mise en place du nouveau gouvernement, on assiste à une intense activité militaire dans le Kivu. Des soldats rwandais, menés par le général Laurent Nkunda, vident les écoles et enrôlent les élèves de force.

Dès novembre 2007, soit un an seulement après l’élection présidentielle à Kinshasa, les assaillants s’emparent de Nyanzale et se positionnent à 100 km au nord de Goma.

C’est le début d’une série de batailles qui se soldent, le 10 décembre 2007 par le terrible carnage de Mushake[5] où périssent plusieurs milliers de soldats FARDC (armée gouvernementale) [6]. Une débâcle qui ruina le moral des troupes.

De défaite en défaite, l’armée congolaise finit par s’effondrer complètement. Dos au mur, le gouvernement capitula platement comme en attestent les accords du 23 mars 2009, qui, pire, ouvraient la voie à la guerre du M23, trois ans plus tard.

Mais, 2006-2007 et 2011-2012 ne sont pas les seuls rendez-vous gâchés par le Rwanda et l’Ouganda au Congo. Trois ans avant le traumatisme de Mushake, les Congolais subissaient une autre déconvenue.

2003 : Accord de Sun City ; 2004 : chute de Bukavu

Un processus de paix destiné à mettre fin à la Deuxième Guerre du Congo avait été amorcé avec la signature des accords de Lusaka le 10 juillet 1999.

Il sera bouclé en Afrique du Sud par un document, l’Accord global et inclusif, signé à Pretoria le 17 décembre 2002, par les protagonistes du conflit, puis adopté à Sun City le 1er avril 2003.

Il sera concrétisé par la mise en place, le 30 juin 2003, du gouvernement de transition avec un président et quatre vice-présidents, tous ayant un passé dans l’un ou l’autre des mouvements armés créés ou parrainés par Museveni et Kagame [7].

Les deux présidents ne pouvaient pas avoir meilleurs privilèges à l’intérieur de l’Etat congolais. Et pourtant, ils vont relancer la guerre contre le Congo un an seulement après la mise en place du fameux régime 1+4. Le 02 juin 2004, des milliers de soldats rwandais, menés par le général Laurent Nkunda et le colonel Jules Mutebutsi s’emparent de la ville de Bukavu.

Une semaine durant, la ville est mise à sac tandis que des centaines de femmes sont violées par les occupants. Le nouveau gouvernement de Kinshasa, qui avait pourtant suscité tant d’espoir, est rapidement discrédité face à son incapacité à chasser les malfrats de la ville.

Ceux qui avaient naïvement cru que les accords de Pretoria et de Sun City suffisaient à conjurer la folie meurtrière des dirigeants rwandais et ougandais en avaient eu pour leur compte.

En résumé, 2003-2004 : accord de paix en Afrique du Sud puis guerre ; 2006-2007 : élection présidentielle puis guerre ; 2011-2012 : deuxième élection présidentielle puis guerre.

On ne saurait naïvement envisager l’après 2016 en faisant fi d’une nouvelle guerre, encore moins dans ce contexte où résonnent à nouveau les bruits des bottes aux frontières du Congo et que le pays se trouve dans un état de fébrilité sur le plan politique, de vulnérabilité sur le plan militaire et de tâtonnement sur le plan diplomatique.

Kigali et Kampala en position de force ; le Congo battu d’avance

Plusieurs sources renseignent que le Rwanda et l’Ouganda trépignent d’impatience à l’idée de renvoyer, à nouveau, leurs forces sur le sol congolais.

Les présidents Kagame et Museveni ont créé une force commune dénommée Eastern Africa Standby Force (EASF) dont ils comptent se servir pour envahir le Congo, officiellement afin de combattre les FDLR et les ADF, face à ce qu’ils considèrent comme l’inefficacité de la Monusco [8].

Parallèlement, ils parrainent la création d’une nouvelle « rébellion des Tutsis » sur les ruines du M23 dont les membres se sont installés dans les deux pays après leur défaite au Congo en décembre 2013.

Selon les premières informations, le mouvement, dénoncé par le gouverneur du Nord-Kivu, Julien Paluku, s’appellerait Mouvement chrétien pour la reconstruction du Congo qui serait, sur le plan militaire, à un niveau de préparation assez avancé[9].

Selon le journaliste et correspondant de guerre américain Keith Harmon Snow, ce mouvement est l’auteur de l’attaque du 02 juin 2015 contre l’aéroport de Goma[10], attaque faussement attribuée à un mystérieux groupe de mai-mai qui serait venu de Butembo (290 km au nord de Goma) sous le commandement d’un certain Kambale Malonga.

Une version mensongère par laquelle les autorités de Kinshasa, complices de Kagame, essayaient de ne pas exposer le dictateur rwandais à la colère de la population de Goma.

Mais pour combien de temps ?… Car on peut déjà considérer que les forces rwando-ougandaises sont maintenant en assez grand nombre sur le sol congolais compte tenu du flot des infiltrations signalées depuis au moins décembre 2013[11]. Une nouvelle guerre ouverte n’est donc plus qu’une question de temps.

Les Congolais gagneraient ainsi à moins se préoccuper du nom du prochain président qu’à la façon dont le pays devrait se préparer à faire face, en essayant de rattraper les retards accumulés aussi bien sur le plan militaire que sur le plan diplomatique et politique.

Une guerre inévitable

Les guerres menées contre le Congo ont pour principal enjeux le contrôle des ressources minières du pays, soit directement par des armées étrangères, soit derrière des groupes armés ou des rébellions factices.

Depuis la Première Guerre du Congo, le Rwanda et l’Ouganda sont devenus d’importants exportateurs de plusieurs minerais extraits du sous-sol congolais. En décembre 2014, le Rwanda a été déclaré premier exportateur mondial de coltan avec 28 % du total des 8.807.232 kg de tantale produit dans le monde.

De 2010 à 2013, les revenus tirés des exportations minières sont ainsi passés de 68 millions à 134,5 millions de dollars [12]. L’Ouganda connaît également une prospérité économique bonifiée par l’exportation des minerais pillés au Congo. Il n’est pas envisageable que les deux pays renoncent à un « statut » aussi prestigieux dont dépendent largement leurs économies respectives.

On imagine assez aisément que le prochain président congolais ne sera pas aussi complaisant que Joseph Kabila et qu’il essayera de reprendre le contrôle sur les richesses nationales.

Non seulement parce que le pillage a assez duré, mais surtout parce que le Congo, ruiné par des années de guerres, aura besoin de toutes ses ressources pour commencer à se reconstruire.

Par ailleurs, les conditions dans lesquelles s’opère ce pillage sont que n’importe quel dirigeant congolais, doué de conscience patriotique, ne pourra que s’employer à y mettre un terme, entraînant des pertes sèches aux économies de rente dont se repaissent les élites au pouvoir à Kigali et à Kampala. Le conflit sera inévitable. Reste que le Congo se trouve dans un rapport de force nettement défavorable.

Un rapport de force militaire défavorable au Congo

Le premier élément à prendre en compte en cas de conflit consiste aux moyens dont chaque partie dote ses forces armées.

En 2014, le gouvernement congolais a alloué à l’armée un budget de 400 millions de dollars, une broutille pour un pays grand comme l’Europe occidentale avec un poids démographique de 77 millions d’habitants et un effectif de 140 mille soldats.

En ce qui concerne le Rwanda, les experts de l’Onu ont estimé, dès 2002, les dépenses militaires du pays à 400 millions [13] de dollars [14], soit, à l’époque, un budget équivalent au budget de l’armée de la RD Congo en 2014, un pays 90 fois plus grand et 10 fois plus peuplé.

Pour ce qui est du personnel, les spécialistes, en considérant le nombre de généraux (une centaine), estiment que les effectifs de l’armée rwandaise dépasseraient ceux des pays voisins pourtant plus étendus et plus peuplés [15].

L’armée rwandaise est une gigantesque « armée sans frontières » dont les éléments sont déployés dans plusieurs régions du monde (Centrafrique, Darfour, Haïti) et, fréquemment, sur le sol congolais sous forme de « rébellions » ou de groupes armés en tous genres.

Autrement dit, rien que sur le plan des moyens consacrés à leurs armées respectives, le Rwanda et l’Ouganda [16] partent avec une supériorité indéniable sur le Congo. Il faut dire que les autorités congolaises ont scandaleusement négligé leur armée.

Dans la région, un autre voisin immédiat du Congo, l’Angola, a alloué, en 2014, jusqu’à 6,8 milliards de dollars à son armée, soit 17 fois plus que le Congo.

Pour revenir au Rwanda et à l’Ouganda, il faut relever que les deux pays disposent surtout d’un avantage stratégique, qui devrait faire la différence, longtemps avant le premier coup de feu, si jamais confrontation il y a : les infiltrés.

Le fléau des infiltrations massives

A la suite des guerres à répétition imposées au Congo depuis 1996, des accords secrets entre Kinshasa, Kigali et Kampala ; et surtout des mécanismes de brassage et de mixage, le Congo s’est retrouvé avec plusieurs milliers de soldats rwandais et ougandais dans les rangs de son armée, et à tous les niveaux.

L’ampleur des dégâts est telle qu’à chaque fois qu’on lève un coin de voile sur l’affaire, le pays tout entier se retrouve dans l’embarras devant l’opinion internationale, comme en témoigne le cas Bosco Ntaganda [17].

Parfois, ce sont des personnalités de premier plan qui sont amenées à mettre le scandale sur la place publique.

Ainsi, en septembre 2013, lorsque l’Administrateur général de l’ANR (Agence nationale de renseignements), M. Kalev Mutond, communique au représentant du Secrétaire général de l’ONU une liste des membres du M23, on découvre à côté de plusieurs noms les mentions « sujet rwandais » [18], le comble étant que ces « soldats ennemis », dans le même document, disposaient de numéros de matricule FARDC.

Deux mois plus tard, le général François Olenga, alors chef d’état-major des forces terrestres, affirmait que, confronté au manque de fiabilité des troupes au cours de la guerre du M23, il avait menacé de faire fusiller tous les infiltrés. Du jour au lendemain, « on a vu filer des colonels, des majors », dit-il dans l’interview accordée à Colette Braeckman [19].

En gros, le Congo a vraiment un problème quasiment insurmontable avec son armée massivement infiltrée par des « soldats ennemis » qui n’attendent que le «bon moment » pour « frapper ».

Nul ne sait exactement combien ils sont (entre 12 et 35 mille [20]). Ils sabotent les opérations de l’armée dans le Kivu, tendent des embuscades, assassinent les officiers congolais [21], organisent des massacres,…

Ils constituent un risque physique permanent pour n’importe quelle personnalité congolaise (militaire, politique, ou membre influent de la société civile) ouvertement opposée à la mainmise du Rwanda et de l’Ouganda sur le Congo.

Une réalité qui oblige quasiment toutes les personnalités de Kinshasa à visiter le Kivu « sur la pointe des pieds »… terrain miné… Le Congo part ainsi avec ce handicap qui devrait le paralyser en cas de conflit. Et ce n’est pas le contexte politique dans le pays, d’ici à 2016, qui devrait contribuer à remédier à la situation, bien au contraire.

Sur le plan politique : stabilité à Kigali et Kampala, incertitude à Kinshasa

Autant, sur le plan militaire, le Rwanda et l’Ouganda se trouvent largement en position de force, autant sur le plan politique Kigali et Kampala peuvent envisager l’avenir en toute sérénité.

En effet, après le vote du 14 juillet par le parlement rwandais d’un texte en faveur de la non-limitation du nombre des mandats, Kagame a le feu vert pour un troisième mandat dès la présidentielle d’août 2017. En Ouganda, Museveni, qui a déjà neutralisé tous ses opposants, est, lui aussi, assuré de se maintenir au pouvoir à l’issue de la présidentielle de février 2016.

Seul le Congo se trouve dans l’incertitude. Les manœuvres de Joseph Kabila visant à se maintenir au pouvoir au-delà de la limite constitutionnelle de 2016 annoncent une crise politique qui devrait plonger le pays dans une instabilité qui en fera une proie facile pour les agresseurs déjà militairement en position de force.

En outre, l’image du Congo qui se dégrade depuis la répression dans le sang des manifestants à Kinshasa, en janvier dernier, devrait continuer de se dégrader entraînant un affaiblissement du pays sur le plan diplomatique.

Sur le plan diplomatique : Kigali et Kampala à l’offensive ; Kinshasa dos au mur

En effet, le Rwanda, l’Ouganda et leurs parrains internationaux continuent de mettre le Congo le dos au mur en le présentant, entre autres, comme le principal responsable de la difficulté de mise en œuvre d’une série d’accords (accords de Nairobi entre le gouvernement et le M23, et surtout accords d’Addis-Abeba).

Kagame en est même arrivé à menacer de franchir à nouveau la frontière accusant le Congo et la Monusco de passivité face aux FDLR. On sait pourtant que les FDLR ne représentent plus aucune menace crédible pour la sécurité du Rwanda et que c’est plutôt le Rwanda et l’Ouganda qui ont tout à se reprocher par rapport aux accords d’Addis-Abeba [22].

Paradoxalement, c’est sur le Congo que s’exercent des pressions internationales, à tel point que le président Kabila a été amené à rencontrer en secret les membres du M23[23], une démarche inenvisageable plus ses homologues du Rwanda et de l’Ouganda avec leurs groupes armés [24].

En gros, le Congo est en difficulté quasiment sur tous les plans (diplomatique, politique et militaire). Seul un grand sursaut national devrait lui éviter de revivre les sombres années que ses deux difficiles voisins lui préparent pour une énième fois. Il est peu probable que Kinshasa redresse sa diplomatie plutôt aphone et mole.

Quant à la situation politique, elle devrait continuer de se dégrader. Le maintien de Joseph Kabila à la présidence de la République est une perspective de crise politique majeure, et rien ne peut y remédier sauf si l’intéressé annonce solennellement qu’il quittera ses fonctions le 19 décembre 2016, la fin de son second et dernier mandat. Par conséquent, le seul dossier dont les Congolais devraient se saisir avec ferveur est celui de l’armée.

« Qui veut la paix prépare la guerre »

L’expérience des deux dernières décennies nous apprend que l’essor économique du Congo est quasiment inenvisageable tant que le pays ne sera pas doté de moyens de défense à la fois efficaces et dissuasifs.

En effet, le poids des convoitises étrangères suscitées par les richesses naturelles du pays ont placé le Congo dans la position d’un gibier attaqué par toutes sortes de prédateurs.

Le Congo ne peut survivre à toutes ces meutes qu’en développant des capacités autonomes de défense, une démarche qui passe par une profonde prise de conscience nationale, soit dans le cadre des états généraux de l’armée soit dans le cadre d’une prise en main du « dossier armée » par les principales formations politiques ayant vocation à gouverner le pays.

Les états généraux de l’armée

Dans son dernier ouvrage, qui décrit l’état assez catastrophique de l’armée congolaise, et les pistes des réformes à envisager, l’analyste des questions militaires et géostratégiques Jean-Jacques Wondo insiste sur la nécessité d’organiser des états généraux de l’armée.

Ces états généraux, s’ils sont effectivement tenus, devraient avoir un impact psychologique immédiat, aussi bien sur l’opinion nationale que sur les agresseurs. Ils devraient être, non seulement l’occasion de poser clairement la question des défaites en répétition que subit le Congo depuis 1996, mais surtout de savoir qui est qui dans l’armée, d’où vient-il et qu’est-ce qu’il y fait.

L’initiative de la convocation des états généraux de l’armée devrait venir du chef de l’Etat. Mais il est peu probable que Joseph Kabila se risque dans une démarche comme celle-là qui pourrait aboutir à des déballages sur une gouvernance calamiteuse dont le résultat, en 14 ans de règne, sont que l’armée congolaise est cette armée incapable de s’imposer face à un banal groupe armé.

Quid du Premier ministre ? Aux termes de la Constitution du 18 février 2006, «la défense et la sécurité, autrefois domaines réservés du Chef de l’Etat, sont devenus des domaines de collaboration ».

Mais là aussi, on imagine difficilement un Premier ministre congolais initier, de son propre chef, les travaux des états généraux de l’armée. Le scenario le plus envisageable est plutôt celui de l’initiative des différentes formations politiques de l’opposition qui, devant la situation alarmante de l’armée et face à la menace qui se profile à l’horizon, se saisiraient de la question de la défense dans le cadre d’un programme politique à mettre en œuvre de la fin du régime actuel.

Un programme politique de défense

Après avoir fait le constat que la majorité actuelle au pouvoir n’a ni la volonté ni les compétences nécessaire pour bâtir une armée digne de ce nom au Congo, des formations politiques – de l’opposition évidemment – pourraient élaborer un programme politique de défense en nouant des contacts soutenus avec des Etats et des organisations qui possèdent une solide expérience dans le domaine de la formation des armées.

Le Congo a peut-être raté l’occasion de proposer un programme plus ambitieux à l’EUSEC [25] et pourrait regretter de n’avoir pas su profiter de la présence de la Monusco pour doter le pays d’une armée digne de ce nom.

L’avantage d’un programme politique de la défense est qu’il devrait être assorti d’un partenariat stratégique permettant à la puissance alliée d’intervenir militairement sur le sol congolais en cas de défaillance de l’armée nationale.

Les Congolais peuvent commencer par réexaminer les différents partenariats en matière de défense. Plusieurs puissances stratégiques occupent des sites militaires sur le sol congolais : l’Angola (Kitona – Kongo central), l’Afrique du Sud (Mura – Haut-Katanga), la Chine (Kamina – Haut-Lomami), les Etats-Unis (Kisangani – Tshopo), la Belgique (Kindu – Maniema), la France (Mbanza-Ngungu – Kongo central).

Jusqu’à présent, ces puissances semblent essentiellement poursuivre au Congo leurs propres objectifs stratégiques. Un programme de gouvernance en matière de défense devrait consister à coordonner ces partenariats autour de quelques objectifs stratégiques, privilégier certains partenariats à d’autres ou carrément nouer de nouveaux partenariats plus ambitions avec des puissances émergentes comme la Russie.

Mais, ce qui est certain est que le Congo ne peut plus se passer du débat sur son armée, et aucun candidat à l’élection présidentielle ne sera crédible s’il ne met pas la plus grande faillite du pays (l’armée) au cœur de son programme. Le rêve d’un avenir meilleur dès l’après-Kabila n’est envisageable que si le Congo prend son armée à bras-le-corps.

Plus qu’aucun autre nation au monde, la devise du Congo dans les mois et les années à venir ne devrait s’inspirer que de cette sagesse héritée des Romains : « Qui veut la paix, prépare la guerre ».

Références Bibliographiques

[1] Le M23 était un mouvement politico-militaire formé de combattants rwandais et ougandais et dirigé, selon un organigramme publié par les experts de l’ONU, par le général James Kabarebe, l’actuel ministre rwandais de la Défense. Cf. Rapport S/2012/843 du Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo, 15 novembre 2012, p. 109. L’implication du Rwanda et de l’Ouganda sera confirmée par plusieurs autres rapports d’ONG et des enquêteurs de l’ONU.

[2] Le M23 exigeait que les « soldats rwandophones » ne soient affectés que dans les provinces de l’Est frontalières avec le Rwanda et l’Ouganda. Il exigeait en plus le retour de 400 mille « familles rwandophones » au Congo.

En réalité, les « soldats rwandophones » dont parlait le M23 sont des soldats rwandais. Et les 400 milles « familles rwandophones » sont une vague des populations rwandaises et ougandaises que les présidents Kagame et Museveni s’emploient à déverser dans le Kivu pour submerger les populations congolaises autochtones.

L’enjeu derrière ce forcing migratoire est, pour les deux présidents, d’obtenir un avantage numérique qui leur permettrait d’arracher progressivement le Kivu du contrôle de Kinshasa, dans le cadre de l’exécution du plan de balkanisation du Congo.

[3] Dans son discours devant l’Assemblée générale de la Société de droit de l’Afrique de l’Est (The East Africa Law Society general assembly) du 04 avril 1997, le président ougandais déclare : « Ma mission est d’assurer que l’Erythrée, l’Ethiopie, la Somalie, le Soudan, l’Ouganda, le Kenya, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi et le Zaïre deviennent des Etats fédérés sous une même nation. Cela n’est pas maintenant un choix, mais une obligation (…).

De même qu’Hitler fit pour unifier l’Allemagne, de même nous devrions le faire ici. Hitler était un chic type mais je pense qu’il est allé un peu trop loin en voulant conquérir le monde entier. Cf. « Report to UN Security Council : Génocide rwandais : Le peuple crie justice !, Feb 2008 », général Emmanuel Habyarimana, Déogratias Mushayidi, Gérard Karangwa Semushi & Noël Ndanyuzwe, 03 mars 2009.

[4] Le 28 octobre 1996, le président Bizimungu (une marionnette de Kagame) tenait une conférence au cours de laquelle il déclara, carte du « Grand Rwanda » à l’appui, que la région qu’habitent les Banyamulenge était autrefois rwandaise.

Deux jours plus tard, au cours d’une conférence de presse tenue par Paul Kagame, alors vice-Président, mais véritable homme fort du pays, un document prônant l’organisation d’une « Conférence de Berlin II » (en vue d’un nouveau tracé des frontières), faisant échos aux propos de Pasteur Bizimungu.

Dans la même semaine, les dirigeants de l’AFDL, l’ancêtre du M23, venaient de signer les fameux accords de Lemera qui prévoyaient de « céder 300 km du territoire congolais » au Rwanda, à l’Ouganda et au Burundi. Treize ans plus tard seront signés les fameux accords du 23 mars 2009 qui assuraient au Rwanda une mainmise sur l’Est du Congo par groupes armés interposés.

[5] Le carnage est décrit par la journaliste belge Colette Braeckman : « Sur les 6.000 éléments des FARDC engagés dans la bataille de Mushake, la moitié ont été mis hors combat : 2.500 militaires ont été tués dont 2000 policiers en tenue militaire et 600 éléments de la garde républicaine. S’y ajoutent 600 blessés pour lesquels une compagnie médicale a été dépêchée d’urgence à Goma.

En plus des pertes en vies humaines, un important matériel militaire a été saisi par les hommes de Nkunda (…) : 6 tonnes de munitions, y compris des munitions d’hélicoptères, 45 blindés, 20 lance-roquettes, 15.000 caisses de grenades, 6000 caisses d’armes type Fall.

Le bilan fait même état de 15 missiles sol air, mais on se demande pourquoi de telles armes auraient été envoyées au Kivu contre un adversaire qui pratique la guérilla et ne dispose ni d’armement lourd ni de moyens aériens… ». Cf. « L’armée congolaise est rongée par le soupçon de trahison », Le carnet de Colette Braeckman, 27 décembre 2007.

[6] Laurent Nkunda revendiqua un bilan plus terrifiant : 4.800 cadavres des FARDC. Cf. « Le Chairman du CNDP le général Laurent Nkundabatware Mihigo brise le silence après sa victoire militaire face aux FARDC », laconscience.com, 05 janvier 2008.

[7] Joseph Kabila, un ancien de l’AFDL et du FPR (Front patriotique rwandais), des mouvements créés et parrainés par Kigali et Kampala sera confirmé au poste de président de la République. A ses côtés, les vice-Présidents : Jean-Pierre Bemba (MLC, parrainé par l’Ouganda) et Azarias Ruberwa (RCD-Goma, parrainé par le Rwanda). Puis, Abdoulaye Yerodia (un ancien de l’AFDL et membre de la majorité présidentielle de Kinshasa – PPRD). Enfin, Arthur Z’ahidi Ngoma (représentant de l’opposition non-armée et ancien du RCD-Goma).

[8] Emmanuel Neretse, « Vers une invasion « ouverte et autorisée » de la RDC par les armées du Rwanda et de l’Ouganda ? », musabyimana.net, 23 février 2015.

[9] La visite aux Etats-Unis du général Laurent Nkunda, en juillet 2014 (en violation des sanctions de l’ONU et du gouvernement américain) s’inscrirait dans les préparatifs en vue du lancement d’une nouvelle campagne militaire rwando-ougandaise contre le Congo.

[10] Keith Harmon Snow, “Western-Backed Terrorism in The Congo : Where Is General Laurent Nkunda ?”, globalresearch.ca, June 21, 2015.

[11] Le 27 juillet 2015, des sources locales à Beni signalaient que plus de 300 hommes lourdement armés et vêtus en tenue militaire Updf (armée ougandaise) avaient traversé la frontière deux jours auparavant à partir du district ougandais de Bundibudjo.

Partis du camp de Kanyamwirima qui abritait des combattants de l’ex M23, ces hommes armés avaient traversé la rivière Semliki, en passant par Kyavoya, en direction de Kainama dans le parc des Virunga. Cf. radiomotooicha.com, 27 juillet 2015. Cette incursion armée n’est qu’une d’une longue série des incursions qui ont commencé en décembre 2013. Cf. B. Musavuli : « RD Congo : Le M23 version Kampala ? », agoravox.fr, 28 décembre 2013.

[12] Cf. “Rwanda Has Become World’s Largest Coltan Exporter, Reports KT Press”, PRNewswire-US Newswire, December 16, 2014.

[13] Rapport S/2002/1146 du 16 octobre 2002, §71, p. 16.

[14] Bien au-delà des 80 millions de dollars qui étaient mentionnés dans le budget officiel. Cf.

[15] Cf. JJ. Wondo, « Le vrai visage du FPR, l’« Armée Sans Frontières » de Kagame, desc-wondo.org, 27 août 2014 ; Gaspard Musabyimana et Emmanuel Neretse, Rwanda Vingt ans de pouvoir du FPR Quel Bilan ?, Editions Scribe (Bruxelles), mars 2014.

[16] En 2013, l’Ouganda a alloué, officiellement, un budget de 212 millions de dollars à son armée dont les effectifs sont estimés à 45 mille soldats.

[17] A l’occasion de l’audience de confirmation des charges de la Cour pénale internationale, le 10 février 2014, le général présenté comme « congolais » Bosco Ntaganda, poursuivi pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, s’est fait identifier en tant que « citoyen rwandais », jetant un froid dans la salle. Cf. JJ. Wondo, « CNDP-M23 : embêtante révélation de Bosco Ntaganda à la CPI », desc-wondo.org, 14 février 2014.

[18] http://ikazeiwacu.k.i.f.unblog.fr/files/2014/01/sidep-list-m23-non-eligible-integration-fardc.pdf

[19] « Le général Olenga commente la victoire de l’armée congolaise », Le carnet de Colette Braeckman, Le Soir, 8 novembre 2013.

[20] Patrick Mbeko estime à 35.000, au moins, le nombre des soldats rwandais opérant dans la partie Est du Congo. Cf. P. Mbeko, H. Ngbanda, Stratégie du chaos et du mensonge – poker menteur en Afrique des Grands Lacs, Ed. de l’Erablière, 2014, p. 375.

[21] Ibidem, pp. 486, svt.

[22] Pour rappel, aux termes de ces accords, les pays signataires s’engageaient, entre autres, à « ne pas héberger ni fournir une protection de quelque nature que ce soit aux personnes accusées de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, d’actes de génocide ou de crimes d’agression, ou aux personnes sous le régime de sanctions des Nations Unies » (article 5).

Tous les chefs du M23 sont, depuis leur fuite, protégés par Kigali et Kampala. Paradoxalement, c’est sur le Congo que s’exercent des pressions internationales par rapport à l’application de ces accords.

[23] Selon Congo Indépendant, lors de son passage à Goma le 03 août dernier, le président Kabila a rencontré discrètement une délégation des membres du M23 composée de Bertrand Bisimwa, Sultani Makenga et Vianney Kazarama. Cf. « Goma : entrevue secrète entre « Joseph Kabila » et des cadres du M23… », congoindependant.com, 09 août 2015.

[24] En mai 2013, en marge du sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, le chef de l’Etat tanzanien avait proposé au Rwanda et à l’Ouganda de discuter avec leurs opposants opérant dans les maquis de l’Est du Congo, dont les rebelles hutus des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda). La proposition provoqua de violentes réactions à Kigali et un début de crise diplomatique entre les deux pays.

[25] L’EUSEC RD Congo est La mission de l’Union européenne en matière de réforme du secteur de la sécurité au Congo. Son mandat est de soutenir les autorités pour reconstruire une armée qui garantira la sécurité sur toute l’étendue du territoire et créer les conditions favorables pour un retour au développement économique et social.

(*)Analyste politique et militant des droits humains

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