Après la fulgurante vic­toire des FARDC (Forces Armées de la République Démocratique du Congo) sur les rebelles du M23, la RD-Congo retient son souffle dans l’attente de la formation du gou­vernement de cohésion nationale annoncé par Joseph Kabila, mille fois annoncé, mille fois reporté. Mais le chef de l’Etat semble prendre son temps pour mieux affiner les nouveaux équilibres. Parmi ces derniers, figure ce que l’on pourrait appeler «La question Tutsi», celle à la base de la récur­rente instabilité de la partie orientale depuis deux décennies. Avec les coudées franches que lui confère la vic­toire militaire, Kabila veut jouer l’apaisement. Cependant, cette ques­tion est en soi un noeud gordien, et peut soulever l’opinion dans un sens ou un autre en fonction du traitement qu’on en fait. Ce qui n’est pas pour faciliter la tâche du numéro un rd-congolais.

Avec la débâcle du M23, c’est toute la nation qui applau­dit la bravoure des FARDC. Il y a de quoi, les vaillants combattants ont restauré la dignité bafouée et l’honneur perdu d’un pays qui n’a été que trop humilié par deux décennies de guerres infi­nies. Mais l’hallali de guerre comporte également dans sa fureur l’indexation du vaincu : le Tutsi, identifié, à tort ou à raison, au mou­vement insurrectionnel du M23, en fonction du nom­bre important d’officiers de ce mouvement ressortis­sants de cette communauté : Sultani Makenga, Inno­cent Kayina, Emmanuel Zi­murinda, Baudouin Ngaruye etc… Au regard du soutien que le Rwanda – et même l’Ouganda – a apporté au groupe rebelle, et par le jeu des raccourcis, tous les cad­res Tutsi du M23, et au-delà, tous les Tutsi de la RD-Con­go, sont simplement consid­érés comme Rwandais. Sur les réseaux sociaux, le rejet a atteint son paroxysme. C’est une vieille rengaine qui semble encore avoir des beaux jours.

Fer de lance de l’AFDL

Cependant, il y a Tutsi et Tutsi. Aussi bien sur le plan des origines, de la localisa­tion géographique, que des intérêts politiques. Ainsi, il y a d’abord les plus cé­lèbres de tous, les Ban­yamulenge. Localisés au Sud-Kivu méridional dans les territoires de Mwenga, Fizi et Uvira, ils sont les descendants des pasteurs Tutsi ayant fui le courroux du Mwami (Roi) Gahindiro au XVIIIème siècle pour s’établir dans les collines de l’Itombwe. Sur place, ils ont constitué une communauté aujourd’hui répartie en 24 clans, et ont tout perdu de la culture rwandaise, notam­ment les chorégraphies In­tore tant prisées des spec­tateurs étrangers, les rites des mariages et le régime alimentaire. Isolés dans les hauts plateaux de l’Itombwe, ils resteront marginaux, n’approchant l’Homme blanc qu’à la veille de la décoloni­sation. Sans écoles ni infra­structures, et perchés aux sommets des montagnes où ils paissent tranquillement leurs vaches, ces bouviers sont restés jusqu’il y a peu en marge de la civilisation. Jusqu’aujourd’hui, hommes et femmes s’enduisent de la graisse de vache en lieu et place de lait de beauté ! En 1996, c’est eux qui ont été le fer de lance de la rébel­lion de l’AFDL.

Il y a ensuite, les Tutsi de Rutshuru, autochtones, aux côtés de leurs congénères Hutu et Hunde, de ce terri­toire. Ils sont généralement concentrés dans les sect­eurs Nord du territoire, à la frontière avec l’Ouganda : Busanza et, surtout, Jomba. Il y a enfin, les descendants des transplantés de Masisi dont les grands-parents (Hutu et Tutsi) ont été in­stallés dans ce territoire par le colonisateur belge dans le cadre de la Mission d’immigration Banyarwanda (MIB). Ces deux derniers groupes ont constitué la col­onne vertébrale du CNDP et du M23. Cependant, le ren­versement de Laurent Nkun­da, originaire de Rutshuru, par Bosco Ntaganda, issu lui de Masisi tout comme la piètre élite politique que ce dernier essaya de placer à la tête du CNDP (Désiré Kama­nzi et Jean Munyampenda) créa un fort ressentiment entre les deux groupes. Ce «petit» conflit a, dans une certaine mesure, été à la base des dissensions inter-M23 entre le groupe de Makenga, originaire de Rut­shuru, et Bosco Ntaganda et Baudouin Ngaruye, origi­naires de Masisi.

Tous au portillon !

Mais la gestion de la vic­toire peut parfois être plus rude que celle de la ba­taille. Et Kabila l’a compris : il devra tenir compte de cette communauté pour ne pas renforcer son sentiment de mal-vivre dont parlait récemment Colette Braeck­man dans une interview à Congo News. Connaisseur de la région, et fin diplo­mate, le chef de l’Etat avait usé de tact et joué de pieds et de mains, avec une effi­cace discrétion, afin de dis­suader officiers et soldats Banyamulenge de rejoindre l’embryon du M23 dans les montagnes de Runyoni en avril 2012. Pour ce, il avait pris langue avec tous ceux que cette communauté compte comme personnali­tés influentes : politiciens, leaders religieux, activistes de la société civile, officiers militaires, etc. Tous ont joué de leur influence sur les soldats de leur commu­nauté avec succès : aucun Munyamulenge, officier ou homme de troupe, n’a re­joint le M23. Le mouvement rebelle s’est ainsi réduit à une affaire de quelques francs-tireurs Tutsi et Hutu en mal de canonnade, et uniquement originaires du Nord-Kivu. En récompense, les Banyamulenge ont pris du galon : outre le général Charles Bisengimana, titu­larisé comme inspecteur général de la police nation­ale après presque 4 ans d’intérim, Malick Kijege et Pacifique Masunzu ont été promus généraux-majors, alors que les colonels Jonas Padiri et Eric Ruhorimbere, ce dernier étant un ancien proche de Laurent Nkunda, sont passés généraux de brigade. Mais le président de la République a promis à cette communauté un «gros poste» au sein du gouverne­ment de cohésion nationale à venir.

Depuis lors, c’est la guerre totale. Tous sont au por­tillon, avec chacun, son bagage d’avantages et d’inconvénients. En réalité, cette promesse d’un poste ministériel pour la commu­nauté Banyamulenge à fini de volatiliser ce qui restait du RCD, après un score de zéro député aux élections de 2011. Finalement réalistes, les ténors de ce parti ont réalisé que le RCD n’existait plus que dans leur tête. Ils ont tous choisi de se ruer sur l’occasion de la dernière chance. Il y a d’abord Azarias Ruberwa, l’ancien vice-Président de la Répub­lique sous la Transition 1+4, assommé depuis 8 ans par un chômage politique dont il veut sortir coûte que coûte. Quitte à intégrer à la sau­vette l’opposition républic­aine de Léon Kengo dans l’espoir d’obtenir le précieux maroquin tant désiré. Il y a aussi le sénateur Moïse Nyarugabo, lassé de jouer les seconds rôles, et qui ai­merait devenir, à son tour, le patriarche de la commu­nauté. On peut aussi citer l’ancien vice-gouverneur du Sud-Kivu Thomas Nzirati­mana, qui preste aujourd’hui dans une compagnie minière sud-africaine. Egalement sur la ligne de départ, Charles Mukiza, directeur à la Banque centrale du Con­go, ainsi que le Dr Bizima Karaha, l’ancien ministre de Mzee Laurent Désiré Kabila, replié à Goma, mais qui a fait une rentrée remarquée lors des festivités du 30 juin auxquelles il avait été invité sur le boulevard Triomphal. Mais il y a aussi les fidèles de toujours, ceux qui ont toujours milité aux côtés du chef de l’Etat et qui ont longtemps lutté contre le RCD et son allié rwandais, et qui ne comprendraient pas que le poste promis leur échappe. C’est le cas de Sa­dock Biganza, le fidèle PPRD, actuel vice-ministre du Plan, ainsi que d’Enock Sebineza Ruberangabo, kabiliste de toujours, anti-Rwandais no­toire, et ancien PCA de la Si­dérurgie de Maluku.

Difficile équation

Reste les Tutsi du Nord-Kivu. Et c’est là que le problème est plus complexe. Il faut, en effet, trouver ici, un per­sonnage de poigne, capable d’incarner les siens et de leur rouvrir la porte de la République. Le problème ce que, justement, les Tutsi du Nord-Kivu n’ont plus, depuis longtemps, un tel leader. Par le passé, ils avaient le très emblématique et charisma­tique Cyprien Rwakabuba, champion toutes catégories des élections en RD-Congo : élu député provincial de Rutshuru en 1960 avant d’être nommé ministre pro­vincial des Finances ; séna­teur du Kivu-central en 1965 ; député national en 1970 ; élu au Bureau politique, premier de tout le Kivu en 1977. Aujourd’hui, plus rien. Ou pas grand-chose. Le seul député issu de cette communauté, le président du CNDP Edouard Mwan­gachuchuHizi, est plus un homme d’affaires qu’un vrai homme politique. Les hom­mes d’affaires Kanyonyi, Segahungu, Makabuza et Ngezayo se font plus que jamais discrets, les notables Emmanuel Kamanzi et Léon Muheto ont disparu de la scène, alors que l’égérie de la communauté, Denis Ntar­eSemandwinga, a été assas­sinée au Rwanda en 2010. A ce jour, la communauté est dirigée par Ngoboka, un jeune débrouillard sans la moindre influence – et sans le moindre sous. Alors, que faire ? Mettre en orbite Ma­guy Rwakabuba, la fille du patriarche, qui occupe déjà le poste de vice-ministre de l’EPSP ? L’équation ne sera, visiblement, pas facile pour Joseph Kabila. Il ne faut pas perdre de vue que nombre d’officiers et soldats Tutsi du Nord-Kivu sont, malgré tout, restés fidèles aux FARDC dans la guerre contre le M23. A l’instar des colonels – nommés généraux depuis – Willy Bonane et Innocent Kabundi, ce dernier ayant permis, en 2012, aux FARDC de reprendre Kitshanga des mains de Bosco Ntaganda.

Aristote kajibwami