Lumumba vengé

Par qui et comment Patrice Lumumba a-t-il été assassiné le 17 janvier 1961 ? On sait depuis longtemps qu’en pleine guerre froide, la CIA avait décidé de se débarrasser de l’homme qu’elle considérait comme un « agent communiste » et qu’elle avait eu recours à de nombreux complices, dont des Africains félons qu’elle avait réussit à manipuler ou à corrompre. Les Américains furent aussi ouvertement appuyés par la plupart des pays occidentaux, l’ancienne puissance coloniale en tête. Grâce aux révélations du sociologue belge Ludo De Witte, on sait aujourd’hui que Lumumba et ses deux compagnons ont été exécutés par des sujets du roi Baudoin. Une enquête officielle devrait mettre à jour l’implication de ce dernier et de son gouvernement de l’époque.

« Ni la brutalité, ni la cruauté, ni la torture ne m’amèneront à demander pitié, car je préfère mourir la tête haute, avec une foi inébranlable et une confiance totale dans le destin de mon pays. » C’est ce qu’écrivait Patrice Lumumba à sa femme, Pauline, à la mi-janvier 1961. Le 17 janvier, il était assassiné avec deux autres dignitaires congolais, Joseph Okito, président adjoint du Sénat, et Maurice Mpolo, ministre de l’Information. Assassinés par des Belges, selon la thèse qu’avance le sociologue belge Ludo De Witte, les corps découpés en morceaux ayant été dissous dans de l’acide sulfurique. Trente-neuf ans plus tard, Patrice Lumumba hante encore ses tueurs. Et l’heure de sa revanche a peut-être sonné car en révélant le rôle prépondérant joué par l’ancienne puissance coloniale dans cette tragédie, les travaux de Ludo De Witte ont secoué la classe politique de ce pays. Son livre, De Moord op Lumumba, récemment traduit en français sous le titre « L’Assassinat de Lumumba » [1], révèle en effet l’implication directe des autorités belges, au plus haut niveau de l’Etat, dans la mort de Lumumba et de ses compagnons.

Jusqu’ici, les historiens avaient plutôt pointé le doigt vers la CIA, une version largement confirmée, d’ailleurs, par nombre d’agents des services secrets américains, et tout particulièrement le chef de l’agence à Léopoldville au moment des faits, Lawrence Devlin, qui, à maintes reprises, a déclaré [2] avoir reçu de Washington des instructions pour procéder à la liquidation physique de Patrice Lumumba. Mais, malgré plusieurs tentatives, y compris d’empoisonnement, la CIA aurait raté sa cible, qui aurait finalement été tuée avec le concours direct d’agents belges. En réalité, comme l’affirme De Witte, « l’assassinat de Lumumba est le couronnement de six mois d’interventions occidentales au Congo. Autant Bruxelles que Washington et New York, avaient pris peur face à Lumumba ou, plus précisément, face au mouvement anticolonial qu’il personnifie et qu’il anime. »
Ludo De Witte, qui s’était déjà penché sur la question dans un livre intitulé Crise au Congo, fonde ses révélations sur des documents secrets officiels belges, maintenant déclassifiés, dont la lecture ne laisse pas de doutes sur le fait que c’est bien « la Belgique qui porte la plus grande responsabilité dans l’assassinat de Lumumba ». Le comte Harold d’Aspremont Lynden, ministre belge des Affaires africaines et proche du roi Baudouin, n’écrivait-il pas le 5 octobre 1960 que « l’objectif principal à poursuivre dans l’intérêt du Congo, du Katanga et de la Belgique est évidemment l’élimination définitive de Lumumba » ? Ce sont des Belges, précise De Witte, « qui ont dirigé toute l’opération du transfert de Lumumba au Katanga, jusqu’à sa disparition et celle de son corps ».
Si la Belgique avait d’importants intérêts à préserver dans sa colonie, notamment les richesses minières du Katanga, les Américains avaient acquis la conviction que le Premier ministre Lumumba était en passe de devenir un « dangereux communiste ». La CIA, selon son représentant à Léopoldville, Lawrence Devlin, avait reçu du président américain Eisenhower lui-même le feu vert pour l’assassinat de Lumumba, écrit Madeline Kalb dans son livre Congo Cables (Macmillan, 1982). Kalb raconte aussi la visite d’un agent américain, le Dr Sidney Gottlieb, qui s’était rendu à Kinshasa muni d’un puissant poison qui, mêlé à sa nourriture ou à son dentifrice, devait être administré à Lumumba… Mais en l’absence d’un agent assez proche de la victime désignée, l’opération échoua et Gottlieb finit, selon ses dires, par jeter le poison dans le fleuve Congo. En 1978, un autre ancien agent de la CIA en poste à Kinshasa, John Stockwell, affirmait détenir les preuves du complot américain contre Lumumba dans son livre In Search of Enemies, qui dévoilait l’implication de l’agence dans la guerre ayant éclaté en Angola avant l’indépendance de ce pays en 1975. Dans un autre livre, La Crise congolaise revisitée (Karthala, 1990), Jean-Claude Willame fait aussi état des plans de la CIA contre Lumumba dans le but déclaré de le « remplacer par un groupe pro-occidental ».

Le destin de Lumumba avait été scellé dès l’indépendance du Congo, le 30 juin 1960. Pour les Etats-Unis, il fallait à tout prix maintenir le Congo et ses fabuleuses ressources naturelles dans le giron occidental – bien qu’il n’y ait guère eu de véritables menaces de « pénétration » soviétique. Pour la Belgique, il était vital de perpétuer sa mainmise sur les richesses du sous-sol, notamment celles que recèle la province du Katanga. Vers la fin des années cinquante, le Congo produisait 75 % du cobalt du monde, 70 % des diamants industriels, 50 % de l’uranium et était l’un des plus grands producteurs mondiaux de caoutchouc. A travers la puissante Union minière, dans laquelle les Français et les Britanniques avaient aussi des participations, les Belges ont longtemps eu le contrôle de l’exploitation des minerais du Congo. Depuis 1950, le groupe Rockefeller était également entré dans le capital de l’Union minière, où il avait acquis une position dominante. Les Américains avaient par ailleurs des intérêts directs au Katanga, notamment par le biais de l’entreprise Forminière.

A la veille de l’indépendance de ce richissime pays, le plan de la Belgique – consistant à placer au pouvoir des forces qui lui seraient totalement acquises – est en train de capoter. Des cent partis politiques participant aux élections parlementaires de mai 1960, c’est le Mouvement national congolais (MNC) de Lumumba qui remporte une victoire relative en obtenant le plus grand nombre de sièges (trente-trois), tandis que le Parti solidaire africain, dirigé par Antoine Gizenga et Pierre Mulele (qui allaient devenir respectivement vice-Premier ministre et ministre de l’Education de Lumumba) en gagnent douze. Le Parti national du progrès, créé par les Belges et dirigé par Paul Bolya, l’Abako de Joseph Kasavubu et le Conakat de Moïse Tshombé n’obtinrent que huit sièges chacun. En dépit des efforts des Belges pour ignorer ces résultats, la pression publique contraignit le ministre belge des Affaires congolaises, Ganshof Van Der Meech, à faire appel à Lumumba pour former un gouvernement. Le 23 juin 1960, le premier gouvernement national congolais était constitué avec Lumumba comme Premier ministre et Kasavubu comme président de la République, cette dernière fonction étant plutôt honorifique. En dépit du traité d’amitié signé par le gouvernement de Lumumba avec la Belgique, l’ambassadeur belge à l’Otan affirmait devant une réunion du Conseil de cette organisation, le 14 juillet 1960, que « la situation serait de loin meilleure si le Président, le Premier ministre et le ministre de l’Information congolais disparaissaient de la scène » [3]. Le 27 juillet, Patrice Lumumba était toutefois reçu à Washington avec tous les honneurs par Christian Herter, alors secrétaire d’Etat, et les entretiens furent cordiaux. Mais, peu après, sous la pression des sociétés minières, le secrétaire d’Etat revint sur l’impression positive qu’il avait eu de Lumumba et s’associa au chœur des critiques.

Dans l’Afrique d’aujourd’hui, des hommes de la trempe de Lumumba sont bien rares. Pourtant, ce politicien déterminé et visionnaire n’était nullement l’ »extrémiste communiste » que décrivaient la CIA et les Belges. Né en 1925 à Kisangani (alors Stanleyville), d’une famille de l’ethnie batela (un sous-groupe des Mongo), Patrice Emery Lumumba, après avoir été un fonctionnaire consciencieux de la poste, fut directeur des ventes à la brasserie Bracongo à Léopoldville. Le rêve d’indépendance qu’il nourrissait pour son pays avait surtout pour signification la reconquête de la dignité d’un peuple qui avait subi une brutale colonisation et connaissait toujours de nombreuses formes de discriminations. Lumumba ne parlait guère de lutte de classes ni de nationalisations, mais tout simplement d’ »unité, d’amour et de progrès ». Un leader charismatique, au verbe puissant, qui ne se voyait « ni communiste, ni socialiste, mais plutôt libéral », comme il l’avait confié lui-même à l’avocat Jean Aubertine. Ses convictions s’étaient cependant radicalisées après sa participation à la Conférence panafricaine de 1958 à Accra, où il s’était lié d’amitié avec le leader ghanéen Kwame Nkrumah.

Lumumba devint aux yeux de l’Occident un « révolutionnaire dangereux » dès qu’il commença à articuler clairement les aspirations de son peuple en l’incitant à prendre son propre destin en main. En janvier 1960, la Belgique le fit condamner pour avoir « incité à la haine raciale », mais sa popularité était si grande que les autorités de Bruxelles durent le relâcher trois jours plus tard et l’amener en métropole pour assister, avec d’autres groupes comme le Conakat, l’Abako et le Balubakat, à la table ronde sur l’indépendance du Congo. Homme modeste, mais mobilisateur habile et efficace, le nationaliste Lumumba avait suscité la méfiance des colonisateurs qui comprirent très vite qu’il n’allait jamais accepter de défendre leurs intérêts. Quand les partis pro-belges échouèrent dans leur tentative de ravir la vedette au MNC de Lumumba, et que ce dernier devint l’incontournable Premier ministre du Congo indépendant, la Belgique jura d’avoir sa peau. Et au plus vite. Le discours enflammé de Lumumba aux cérémonies du 30 juin, en présence du jeune roi Baudouin, ne pouvait que mettre le feu aux poudres. Le leader congolais avait dressé un portrait sans complaisance de la colonisation et des tracasseries que le peuple congolais avait endurées jusqu’à alors. Un discours peu protocolaire en réponse à celui que le roi Baudouin avait prononcé devant une foule de Congolais en liesse, dans lequel il avait osé affirmer que l’indépendance du Congo était « le couronnement de l’œuvre conçue par le génie du roi Léopold II ». Or ce dernier avait mené la conquête du Congo au prix de féroces répressions et de massacres répétés, notamment entre 1885 et 1908 [4], et donné vie à un régime d’exploitation forcenée et de discrimination raciale. Comble du mépris, le roi Baudouin attribuait les failles de la gestion coloniale à « l’inexpérience des populations », voire aux « luttes tribales ».

Ainsi, en ignorant délibérément le roi belge tout comme les dignitaires de l’ancienne puissance coloniale qui étaient dans l’assistance, Lumumba s’adressa directement aux Congolais. Il affirma que si l’indépendance avait été proclamée en accord avec la Belgique, « nul Congolais ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte qu’elle a été conquise. (…) Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir parce que nous étions des nègres. (…) Nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. (…) Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinion politique ou croyances religieuses, exilés dans leur propre patrie, leur sort était pire que la mort elle-même… ». L’Histoire retint comme « fait de larmes, de feu et de sang » ce discours dans lequel Lumumba dénonça longuement et minutieusement le racisme et le colonialisme belge.

La Belgique n’attendit pas pour agir. Deux semaines après l’indépendance, l’armée congolaise, la force publique, formée par les Belges encore présents à sa tête, se mutina à cause du refus du chef d’état-major belge de prendre en considération toute amélioration de la paie ou des conditions de travail. Les fonctionnaires congolais qui n’avaient pas été payés depuis des mois, se joignirent aux membres de la force publique. Tshombé profita aussitôt de l’affaiblissement du pouvoir central pour proclamer, le 11 juillet 1960, la sécession de sa province du Katanga, dont il déclara unilatéralement l’indépendance. Sans consulter le gouvernement de Lumumba, la Belgique envoya immédiatement des contingents au Katanga, quartier général de l’Union minière, officiellement pour mettre fin à la rébellion mais en réalité pour la soutenir et renforcer le pouvoir de Tshombé. Affaibli par la mutinerie, défié par la sécession de la province la plus riche du pays avec l’appui de l’ancienne métropole, Lumumba se sentit acculé et commit l’erreur fatale de demander à l’Onu d’envoyer des troupes pour la restauration de la loi et la défense de l’intégrité territoriale.

Le déroulement des événements allait démontrer plus tard que la majorité du contingent africain de l’Onu, y compris les Ghanéens qui arrivèrent les premiers avec la ferme intention de protéger Lumumba – ainsi que le souhaitait ardemment Kwame Nkrumah – furent manipulés par les Américains pour contrer le leader congolais, l’isoler encore davantage, voire l’éliminer. Car les Américains ne s’étaient pas contentés de tenter d’assassiner Lumumba, ils avaient aussi détourné les Nations unies de leur véritable but, grâce notamment à la docilité relative du secrétaire général Dag Hammarskjöld, qui paya cependant de sa vie son implication dans la crise congolaise : il mourut en septembre 1961 dans un mystérieux accident aérien, alors qu’il survolait le territoire zambien au départ de Lubumbashi.

D’une part, grâce à la complicité de hauts fonctionnaires de l’Onu proches de Dag Hammarskjöld, les Américains s’étaient assurés qu’au sein de la direction de la force onusienne au Congo, ainsi que dans son commandement opérationnel à New York, il n’y avait pas un seul élément d’origine africaine. D’autre part, la CIA, qui avait déjà entrepris de recruter généraux et officiers africains de la force publique – dont Joseph-Désiré Mobutu -, afin de pouvoir le moment venu prendre les choses en main, avait également corrompu des officiers de la force de l’Onu pour mieux contrôler ses mouvements. Principales cibles de la CIA : les généraux ghanéens, afin que les objectifs proclamés par Nkrumah, notamment la protection physique de Lumumba, ne soient pas assurés. Deux d’entre eux, les généraux Ankrah et Otu, jouèrent pleinement le jeu des Américains. Six ans plus tard, Ankrah prit la tête du coup d’Etat militaire organisé par la CIA au Ghana qui évinça Nkrumah du pouvoir.

Au Congo, la force onusienne avait surtout pris position dans les régions gouvernées par Lumumba et, pendant un certain temps, ne s’était pas ingérée dans les affaires du Katanga, ce qui avait laissé aux Belges une ample marge de manœuvre. Et quand l’Onu envoya les Casques bleus dans la province sécessionniste, ce fut sans les troupes ghanéennes et guinéennes, dont Tshombé se méfiait toujours. En contrôlant totalement les opérations de l’Onu au Congo, les Etats-Unis avaient amené les Casques bleus à agir en contradiction avec leur propre mandat, ainsi que cela avait été défini dans les résolutions du 14 et du 22 juillet 1960 du Conseil de sécurité, dont l’objectif principal était de mettre fin à la sécession du Katanga et de rétablir la légalité à Léopoldville.

Le 5 septembre, ce fut au tour de Joseph Kasavubu de trahir Lumumba en déclarant publiquement que le Parlement était dissous, Lumumba renvoyé de son poste et remplacé par Joseph Ileo. Lumumba tenta de réagir en destituant Kasavubu de la présidence, ce qui fut approuvé par la majorité des parlementaires, mais le Parlement ne comptait désormais plus pour grand-chose… Entre-temps, le Kasaï entra également en sécession sous la direction d’Albert Kalonji. Une rébellion se déclencha au Bas-Congo ; le ministre des Affaires étrangères de Lumumba, Justin Bomboko, fit défection, et à tout cela s’ajouta la prise de Radio Léopoldville par des soldats ghanéens qui en refusèrent l’accès à Lumumba. Tshombé disposait, lui, de Radio Elisabethville, alors que Kasavubu, soutenu par les Français, pouvait faire passer ses messages par Radio Brazzaville.

Dans cette atmosphère délétère, le colonel Mobutu, qui avait encore la confiance de Lumumba, dirigea un coup d’Etat le 14 septembre, financé par la Belgique et la CIA, voire l’Onu. L’organisation internationale avait en effet octroyé un million de dollars au règlement du solde et des arriérés de plusieurs mois à la force publique, qui en fut reconnaissante… à Mobutu. Le futur maréchal du Zaïre dissolvait aussitôt le Parlement et destituait les deux pouvoirs rivaux de Kasavubu et de Lumumba, sans y parvenir totalement. Il créait toutefois un troisième gouvernement, constitué de commissaires, dans un climat fort confus. Tout était prêt pour le dernier acte contre Lumumba.
Fin novembre, et alors qu’un compromis avait été trouvé entre Mobutu et Kasavubu, la question de la représentation du Congo fit l’objet de débats passionnants au siège des Nations unies à New York, débats qui se solderont par la reconnaissance de la délégation de Kasavubu (53 voix contre 24 et 19 abstentions) en détriment de celle de Lumumba. Le vote de l’Assemblée générale a ainsi privé Lumumba de tout retour au pouvoir par la voie légale. Il ne restait qu’à tenter la conquête de Léopoldville depuis Stanleyville, bastion des nationalistes. Lumumba décide alors de s’évader de sa résidence encerclée par les Casques bleus et les soldats de Mobutu. Sept autres dirigeants nationalistes s’apprêtent à partir avec lui : Gbenye, Mbuyi, Mpolo, Kashamura, Mulele, Okito et même le gouverneur de la Banque centrale, Mujanay.

« Le voyage de Lumumba vers Stanleyville est triomphal, et c’est précisément ce qui amène à sa perte », écrit De Witte. A Mweka, à 1 200 km du but, Lumumba est arrêté avec Mpolo et Okito, le 2 décembre, par une unité des troupes congolaises alors que le groupe traversait la rivière Sankuru sur une pirogue qui dut accomplir plusieurs voyages [5]. L’unité ghanéenne toute proche, et sous la protection de laquelle Lumumba avait demandé à être placé, hésita sur la conduite à suivre, raconte De Witte. Selon le rapport du chef de la mission de l’Onu au Congo, les Casques bleus ghanéens avaient « signalé au commandement leur intention de prendre Lumumba en détention protectrice si la demande leur en était adressée ». Mais l’Onu leur fit immédiatement savoir qu’il n’était pas question de s’ingérer dans cette affaire, d’autant que Lumumba « n’était plus sous la protection de l’Onu depuis qu’il avait quitté sa résidence… » Battu et malmené par les troupes de Mobutu, Lumumba est conduit aux baraquements militaires de Thysville. Des plans, visant à l’amener au Sud-Kasaï pour le placer sous le contrôle de son grand ennemi, le sécessionniste Albert Kalonji (dont l’armée était dirigée par le colonel belge Gillet), furent approuvés par Devlin, le chef de la CIA au Congo, puis abandonnés car l’aéroport de Bakwanga était aux mains du contingent ghanéen, auquel on ne se fiait toujours pas totalement. Le ministre belge des Affaires africaines, d’Aspremont Lynden, envoya alors un télégramme au consul belge d’Elisabethville : « Le ministre des Affaires étrangères suggère personnellement au président Tshombé que Lumumba soit transféré dès que possible au Katanga ». Bien que Tshombé ait essayé par la suite de minimiser son rôle dans l’assassinat perpétré deux mois plus tard au Katanga, il y a assez de preuves – y compris des lettres publiées par Nkrumah dans son livre Le Défi du Congo – prouvant son implication dans le meurtre du leader congolais.

Le 17 janvier 1961, Lumumba et ses deux compagnons débarquent à l’aéroport du Katanga où ils sont pris en charge par la gendarmerie de Tshombé, sous le regard de six officiers suédois. De Witte révèle qu’à 22 heures les prisonniers furent placés sous le contrôle des Belges et embarqués sur une jeep conduite par un commissaire de police belge. Le peloton d’exécution, commandé par un capitaine belge, les attendait à quelque 50 km d’Elisabethville. Horriblement torturés, les mains liées derrière le dos, Lumumba, Mpolo et Okito furent tués par balle. Quatre jours après, le commissaire de police belge Gérard Soete était chargé, avec son jeune frère, de faire disparaître les cadavres. Ils ont découpé les corps avec une scie et ont dissous les morceaux dans de l’acide sulfurique qu’ils avaient trouvé dans un récipient propriété de l’Union minière du Haut-Katanga… Interviewé récemment par la télévision belge, Soete a affirmé avoir gardé comme « souvenir » deux dents de Lumumba, qu’il jeta plus tard dans la mer du Nord [6] .
L’onde de choc provoquée par ces révélations a conduit les parlementaires belges à voter la création d’une commission d’enquête sur la mort de Lumumba, par cent vingt et une voix – et seize abstentions, celles les députés du parti de droite Vlams Blok. Il faudra que la commission poursuive l’examen des archives nationales belges entamé par De Witte. Selon ce dernier, ces archives contiennent des documents d’une importance cruciale, auxquels il n’a pas eu accès. La commission devra publier les résultats de ses travaux en mars 2001. D’autres morts suspectes pourraient également à l’avenir faire l’objet d’enquêtes, notamment celle de Tshombé, du prince Rwagasore du Burundi ou du roi Rudhawiga Mutara II du Rwanda. Les conclusions de la commission parlementaire sur l’assassinat de Lumumba devraient également avoir une portée internationale. Il est d’ores et déjà certain que Washington, et sans doute aussi Paris, prêteront un œil attentif à son déroulement.


Et la France ?

S’il semble avéré que les Belges portent la plus grande responsabilité dans la mort de Lumumba, ce dernier ne laissait pas indifférentes les autres puissances coloniales du continent africain, notamment la France et la Grande-Bretagne, qui le considéraient également comme un homme à abattre. Dès les premières semaines de l’indépendance de l’ex-Congo belge, la France du général De Gaulle avait en effet joué la carte de la sécession du Katanga et appuyé sans réserve son chef, Moïse Tschombé.
Dans sa reconstitution de l’implication de la France dans la tragédie congolaise, Claude Wauthier rappelle dans son livre Quatre présidents et l’Afrique [7] que Paris avait « fourni les premiers mercenaires qui permirent au gouvernement katangais de mettre sur pied sa « gendarmerie » de triste mémoire, puis de faire obstacle à l’action des forces de l’Onu contre la sécession ».

Dès le début de la crise, la France s’aligne aux côtés des forces anti-lumumbistes, notamment par l’intermédiaire de l’abbé Fulbert Youlou, président du Congo-Brazzaville voisin. Mais c’est surtout le Katanga qu’elle convoite. « Jacques Foccart, écrit l’Allemand Peter Scholl-Latour cité par Wauthier, avait reçu comme instruction du général De Gaulle de combler le vide laissé par le départ des Belges du Katanga et de faire valoir les intérêts français dans la partie francophone de la « ceinture de cuivre » (copperbelt), à cheval entre la Rhodésie du Nord et la province sécessionniste ». Cet engagement direct s’est poursuivi tout au long du conflit congolais, jusqu’à l’installation au pouvoir du général Mobutu, en 1965, et bien sûr, bien au-delà.

Par Hamesso BORODA

 

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  • Le pauvre Congo, le complot contre lui a commence depuis longtemps. Et malheuresement, c’est presque le meme tableau qui se presente aujourd’hui: le traitre ONU + implication hypocrite occidentale + trahison de certains congolais eux-meme.
    Nous devrons ouvrir les yeux, chers congolais, on s’amuse de nous. Ou sont passes tous ces gens comme Mobutu, Kasa-vubu, Tsombe? Ils ont trahi le Congo, et ont ete eux-meme ecartes apres.
    Prenons notre destin en mains.