Après avoir tout essayé (découpage territorial précipité, mutation des agents des régies financières et douane en poste au Katanga, tracasseries diverses…), Joseph Kabila a trouvé l’«arme secrète» susceptible, selon lui, de terrasser son rival vrai ou supposé, Moïse Katumbi Chapwe.

Dans la « plainte » que le conseiller spécial Luzolo Bambi Lessa a transmise, mardi 23 juin, au procureur général de la République (PGR), l’actuel gouverneur du Katanga est accusé de «fraude douanière». On le sait, l’homme est propriétaire de plusieurs camions remorques, les fameux “trunks”. Dans une réaction à chaud à l’AFP, «Moïse» a semblé dire qu’il s’attendait à vivre la tournure prise par les événements. Les observateurs ne cachaient pas jeudi 25 juin une réelle surprise en apprenant les noms d’autres personnalités citées dans la « plainte présidentielle ». Il en est ainsi du gouverneur Marcellin Cishambo du Sud Kivu et de l’ancien directeur du cabinet présidentiel, Gustave Beya Siku. Diversion ? De l’avis général, Katumbi serait la «cible principale».

«Dès que je serai saisi officiellement de la nouvelle plainte, je prendrai mes responsabilités». Cette réaction à chaud faite, jeudi 25 juin, par le gouverneur Moïse Katumbi Chapwe à l’AFP montre bien que celui-ci était psychologiquement préparé.

Depuis qu’il a lancé, le 23 décembre 2014, sa fameuse métaphore sur les « trois pénalty », « Moïse » se savait dans le «viseur» de «Joseph Kabila». De mémoire de Lushois, le locataire du Palais de la nation n’a jamais digéré ce qu’il continue de considérer comme un crime-de-lèse président. Un affront. «Joseph Kabila a la rancune tenace, confie une source proche de la majorité présidentielle. Depuis ce 23 décembre 2014, le chef de l’Etat n’a pas cessé de répéter à qui voulait l’entendre que c’est lui ou c’est moi ! » La source d’ajouter : «Cette histoire de trois pénalty l’a sérieusement bousculé. L’homme a d’ailleurs perdu son aura d’antan.»

Devenu l’homme par qui le « scandale » est arrivé, Katumbi savait que ses adversaires l’attendraient au tournant. Ceux-ci ont décidé de l’atteindre là où ça pourrait faire le plus de dégâts : le porte-monnaie. « Fraude douanière », c’est l’infraction mise à sa charge.

Diversion ?

Dans son entretien téléphonique avec l’AFP, Katumbi ne s’est pas démonté. Il a rappelé qu’il a déjà eu maille à partir avec la justice de son pays. «J’ai déjà eu affaire à la justice juste avant l’élection présidentielle de 2011». Il n’est nullement étonné par «le procédé et la méthode» usités par “l’accusation”. «Déjà en 2009-2010, dit-il, le gouvernement congolais avait lancé une procédure judiciaire contre ma famille et moi en Belgique et en Grande-Bretagne». Il était suspecté à l’époque de trafic d’armes, financement des rebelles et blanchiment d’argent. A l’époque, dira-t-il, Luzolo Bambi Lessa trônait à la tête du ministère de la Justice.

Au total, quatre chefs d’Exécutifs provinciaux sont épinglés dans la «plainte présidentielle». Outre Katumbi, il y a Alphonse Ngoy Kasanji (Kasaï-Oriental), Alex Kande Mupompa (Kasaï-Occidental) et Marcellin Cishambo Ruhoya (Sud-Kivu). Surprise : l’ancien directeur du cabinet présidentiel Gustave Beya Siku est également cité.

En attendant le démarrage du procès que l’on espère équitable avec tout ce que cela implique de respect des droits de la défense, tous les accusés continuent à bénéficier de la présomption d’innocence.

A tort ou raison, des observateurs s’étonnent de la présence d’un homme tel que Cishambo dans ce «groupe». Au motif que ce personnage passait et continue à passer jusqu’ici pour un des «hommes du Président». «Certaines personnalités sont accusées dans le seul but de faire diversion», commente un confrère kinois. «C’est Katumbi qui intéresse au plus haut point un Joseph Kabila qui voit en lui un rival et un empêcheur de tourner en rond. Leur inimitié était devenue tellement notoire au point que d’aucuns se demandaient qui de l’un ou de l’autre allait dégainer le premier… ».

Les « plaintes présidentielles » transmises au PGR présentent, en ce qui concerne « Moïse », tous les contours d’une « chronique d’une lutte finale ».

Après avoir servi le « raïs » de 2007 à 2011, Moïse Katumbi Chapwe eut à faire face dès le lendemain de l’élection présidentielle du 28 novembre 2011 aux rumeurs faisant état de la volonté de « Joseph Kabila » de le faire évincer au profit de son jeune frère Zoé «Kabila».

Aux élections législatives de 2011, «Zoé» s’est fait «élire» député national à Manono, au Nord Katanga. L’homme n’a jamais passé une seule nuit dans sa circonscription. Il n’a pas d’adresse connue.

En octobre 2014, des informations difficiles à vérifier laissaient entendre que Katumbi s’est rendu à Londres afin de suivre un «traitement anti poison». Après une longue absence, le gouverneur regagne Lubumbashi le 23 décembre. Il reçoit un «accueil triomphal».

Dans une petite adresse faite à la « Place de la Poste », il confirme avoir été en Europe pour se faire soigner. Quid des rumeurs d’empoisonnement ? Il ne confirme rien. Il ne dément rien non plus.

Les trois penalty

Au moment de conclure son adresse, « Moïse » lance la fameuse métaphore sur les « trois penaltys » : «Que fera le public si l’arbitre osait siffler un troisième pénalty injuste en lieu et place d’un corner?» La réponse fuse dans la foule : «Nous allons envahir le terrain… ». Katumbi d’enchaîner en swahili: «Aba bantu biko apa, biko buingi kupita ba Burkinabé… ». Traduction : la foule réunie ici est plus importante que celle de Burkina Faso.

Pour le «clan kabiliste», cette parabole n’est ni plus ni moins qu’une «déclaration de guerre». Pour eux, Katumbi a voulu mettre “Kabila” en garde contre un troisième mandat interdit par la Constitution.

Le 5 janvier 2015, « Joseph Kabila » convoque une rencontre avec les notables du Katanga. Deux personnalités sont absentes : Le gouverneur Moïse Katumbi et le président de l’Assemblée provinciale, Gabriel Kyungu wa Kumwanza. Un nouvel affront. C’en est trop.

Au cours d’un point presse, vendredi 9 janvier, Lambert Mende Omalanga, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement central a lancé une « mise en garde » à l’endroit du gouverneur du Katanga. Celui-ci est menacé de « révocation ». Mende finit par se raviser après avoir constaté que c’est plus facile à dire qu’à faire. Et pour cause, l’article 3 de la Charte fondamentale promulguée le 18 février 2006 dote les provinces et les entités décentralisées de la personnalité juridique. Mieux encore, le gouverneur de province et son adjoint sont élus au suffrage universel indirect par des députés provinciaux. Ils sont par la suite investis et non nommés par le Président de la République.

Au total, depuis le 23 décembre 2014, « Joseph Kabila » et les « durs » de sa mouvance reprochent à Moïse Katumbi Chapwe de « s’être désolidarisé de la majorité présidentielle». Une entrevue entre les deux hommes à Kinshasa n’arrange rien. La méfiance mutuelle reste de rigueur.

Depuis tous ces événements, « Moïse » est devenu invisible aux grandes réunions de la « majorité présidentielle ». Lors des récentes « consultations préliminaires » menées par « Joseph Kabila » en vue du dialogue, Katumbi n’a pas fait le déplacement. A Lubumbashi, il a ouvert les “consultations” avec les “forces vives” avant de laisser la conduite des échanges au vice-gouverneur Yav Tshibal.

Secrétaire exécutif de la « majorité présidentielle », Aubin Minaku continue, pour sa part, à clamer que «la majorité présidentielle demeure unie, elle va se consolider davantage derrière son chef Joseph Kabila Kabange». « Aubin » feint d’ignorer que la majorité est secouée par des dissensions internes sans précédent. D’un côté, les partisans d’une révision de la Constitutionnelle pour permettre à « Joseph Kabila » de briguer un troisième mandat. De l’autre, ceux qui « exhortent » l’« autorité morale » à respecter la loi fondamentale. “Kabila”, lui, continue à rêver d’un « glissement » du calendrier électoral.

Jeudi 25 juin 2015, aucun observateur sérieux ne croyait franchement qu’en transmettant ses “plaintes” au PGR, le souci premier de Joseph Kabila est de faire triompher la bonne gouvernance. D’aucuns n’hésitent pas à y voir un

«règlement de comptes». Une “lutte finale” entre deux “gladiateurs”. L’Histoire nous apprend que Goliath ne gagne pas toujours…

[Baudouin Amba Wetshi/Congoindépendant]