Vent de panique après l’effondrement des cours de l’or noir

Depuis quelques mois, les prix du baril de pétrole sont en baisse croissante. En cause, une production abondante et une offre qui dépasse la demande. Cela entraîne beaucoup de problèmes  pour les pays producteurs, dont les ressources diminuent de plus en plus, parce qu’ils sont dans l’incapacité d’équilibrer leurs budgets. Certains disent que c’est le point de départ d’une crise qui va durer longtemps et le prélude à une nouvelle ère. Pour les pays africains producteurs de pétrole, mais pas seulement, l’heure est grave.

Le 27 novembre, les 12 États membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) réunis à Vienne, en Autriche, décidaient, sous l’impulsion de l’Arabie saoudite (39 % de la production mondiale) de ne pas soutenir les cours de l’or noir en revoyant à la baisse leur production. Mais cette prise de position n’a pas été du goût de tout le monde, en particulier pour des pays comme le Venezuela, l’Iran, et tant d’autres qui auront du mal à tenir le coup.

Le lendemain, 28 novembre, les cours du baril de Brent, déjà en recul, se sont situés autour de 70 dollars, après une perte précédente de 10 dollars en moins d’une semaine. En cinq mois, la baisse est de l’ordre de plus de 30 % (en mai le baril coûtait 110 dollars). Il faut remonter à 2010 pour trouver une situation similaire.

Sur les causes de cette situation, les avis sont partagés. Pour certains, c’est la conséquence des inquiétudes que suscite la croissance économique mondiale. Selon Guy Maisonnier, ingénieur économiste à la direction Économie et Veille d’IFP Énergies nouvelles (anciennement Institut français du pétrole), répondant aux Dépêches de Brazzaville, « le contexte à ce jour est peu optimiste : stagnation de la croissance européenne qui est renforcée par l’effet des sanctions contre la Russie, en particulier pour l’économie allemande ; inquiétudes sur le marché américain, croissance en recul dans des pays émergents comme le Brésil, l’Argentine, le Venezuela ou la Chine. » Tous ces éléments ont entraîné vers le bas les marchés financiers et les marchés monétaires qui ont connu une progression vertigineuse du dollar.

Autre raison, la hausse inattendue de la production libyenne.  Mais aussi, par ailleurs, celle de la production américaine du pétrole de schiste, qui n’arrangerait pas les affaires de l’Arabie saoudite. Pourtant, certains analystes avaient évoqué l’existence d’une alliance entre les Américains et les Saoudiens pour « punir » certains pays qui ne sont pas en bons termes avec Washington.

Après la réunion de l’OPEP, une source citée par Reuters, précise : « Nouaïmi [le ministre saoudien du pétrole, ndlr] a parlé de rivalité avec les États-Unis pour les parts de marché. Et ceux qui voulaient une réduction de la production ont compris qu’une telle réduction était impossible, parce que les Saoudiens veulent une bataille de parts de marché ». Il faut dire que le rôle du pétrole schiste américain dans la crise actuelle est loin d’être négligeable.

Pour la première fois depuis juillet 1986, les Américains ont produit cette année – les chiffres remontent à août – quelque 8,6 millions de barils par jour. D’après les prévisions de l’Administration américaine d’information sur l’énergie, cette production passera à 9,5 millions de baril l’année prochaine. Cela représente un record depuis 1970, quand la production avait amorcé un recul. Résultat : alors que les États-Unis dépendaient à 60 % de l’importation de pétrole étranger en 2005, ils n’en sont plus qu’à 30 % actuellement. Conséquence pour le marché mondial : ils n’importent plus le brut du Nigeria ou d’Angola, entre autres, qui est réorienté vers les pays européens.

Beaucoup de pays dont le pétrole représente une bonne partie, sinon l’essentiel des exportations, sont dans l’expectative. C’est le cas, notamment, de la Russie, dont les pertes sont estimées à plusieurs centaines de milliards de dollars cette année. Les pays africains producteurs et exportateurs de pétrole ne sont pas non plus épargnés.

Sont concernés les membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Déjà, en octobre, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) avait revu à la baisse, de 6,1 à 5,6 %, le taux de croissance du PIB, tout en minimisant les conséquences de la baisse des prix du pétrole sur les économies des pays de la CEMAC.

De l’avis du chef de mission du Fonds monétaire international (FMI) pour la CEMAC et le Cameroun, « la CEMAC est une zone productrice de pétrole. Une part importante des recettes du budget provient du secteur pétrolier. Lorsque les prix internationaux chutent, automatiquement les recettes vont diminuer. Donc, il va falloir en tenir compte dans les prochains budgets avec moins de recettes ».

C’est au Nigeria, premier producteur africain et dépendant à 80 % des revenus du pétrole,  que les effets de la chute du  prix du baril, conjugués à d’autres causes internes, dont la corruption et la mauvaise gestion des ressources financières en période des vaches grasses, se font le plus sentir. Dans ce pays dont l’économie est désormais la première du continent, la production pétrolière est de 2 millions de barils par jour.

L’or noir représente quasiment 80 % des recettes de l’État. Durant les trois derniers mois, les revenus du pays ont fondu à hauteur de 30 %.  Pour limiter les dégâts, des mesures d’austérité ont été annoncées. C’est, par exemple, la limitation des missions des fonctionnaires à l’étranger l’année prochaine et l’instauration d’une nouvelle taxe sur les produits de luxe.

La ministre des Finances, Ngozi Okonjo-Iweala, a toutefois précisé qu’il n’est pas question de toucher aux projets d’infrastructures, qui sont indispensables à la croissance économique, au développement et à la création d’emplois. Mais pour un analyste nigérian, ces mesures ne riment à rien parce que le gouvernement reste très vulnérable aux fluctuations des cours du pétrole, les économies prévues à cet effet ayant été aspirées par la corruption.

L’allusion est faite à l’Excess Crude Account (ECA), un compte d’excédents pétroliers ouvert en 2004 qui était destiné à protéger le pays des caprices du marché de l’or noir. Malheureusement, le gouvernement s’est servi sans retenue au point qu’il ne reste plus grand-chose sur ce compte. Les gouverneurs des 36 États ont même pressé le gouvernement fédéral de débloquer rapidement la somme de 2 milliards de dollars avant le 15 décembre, sinon ils ne pourront pas payer les salaires et honorer les contrats.

D’autre part, les prévisions pour le budget 2015, qui tablaient sur un baril à 78 dollars, sont ramenées à 73 dollars. Les difficultés sont telles que la Banque centrale a procédé, le 25 novembre, à une dévaluation de 8 % du naira, la monnaie nationale.

L’Algérie, dont le pétrole et le gaz représentent 98 % des exportations, entre 40 et 45 % du PIB, et environ deux tiers des recettes budgétaires de l’État, n’est pas non plus épargnée. D’où l’épineux problème de la diversification de l’économie qui ne cesse de se poser à l’ensemble des pays pétroliers du continent, mais aussi d’ailleurs.

La baisse actuelle du prix du baril est lourde de conséquences pour un grand nombre d’entre eux. Quelques exemples le démontrent bien. Pour que le budget iranien ne soit pas déficitaire, le baril doit se vendre à 130 dollars. Pour l’équilibre de celui du Venezuela, il faut un baril à 160 dollars. À moins de 121 dollars, le budget de l’Algérie s’effondre.

Celui du Nigeria s’équilibre à 119 dollars le baril, le Congo-Brazzaville ne peut pas descendre sous 95 dollars, le Koweit n’a besoin que de 50 dollars pour assurer son équilibre, 98 dollars pour l’Angola, 97 pour le Gabon. Or, les cours actuels à Londres ne dépassent pas 79 dollars, une première depuis treize ans.

C’est donc avec raison que les pays africains producteurs de pétrole s’inquiètent. Étant donné que leurs coûts d’exploitation sont plus importants que ceux de la plupart des pays producteurs hors du continent, il leur est difficile de faire des  bénéfices.

D’où toute la fragilité des budgets. Et puis, le Nigeria, l’Angola, le Gabon, le Congo-Brazzaville ont de nombreuses et onéreuses plateformes en offshore profond, ce qui n’est pas pour arranger la situation dans le contexte actuel. D’autant plus qu’il y a une réticence, de la part des marchés financiers, à investir dans des recherches qui coûtent de plus en plus cher.

En dehors des États, qui ont du souci à se faire, les citoyens peuvent, pour leur part, profiter de la situation, car les achats de carburant seront moins coûteux. Heureux, aussi, les pays importateurs de pétrole, qui verront leur facture baisser. Il en est de même des secteurs comme le transport, l’industrie, les compagnies aériennes…Et pourquoi pas les automobilistes, à condition que le prix à la pompe soit revu à la baisse. Mais cela n’est pas du tout garanti. L’Afrique représente 12 % du marché mondial du pétrole.

Pour certains analystes, les changements observés actuellement dans le secteur pétrolier sont la preuve qu’il s’agit bien d’une nouvelle ère qui commence. Pour la banque allemande Commerzbank, citée par l’AFP, c’est un changement de paradigme.

La banque d’affaires américaine Goldman Sachs parle d’un nouvel ordre pétrolier, tandis que l’Agence internationale de l’Énergie (AIE) évoque un nouveau chapitre dans l’histoire des marchés pétroliers. Les tenants de cette thèse insistent sur, « d’un côté une offre qui a été stimulée, en particulier les pétroles de schiste en Amérique du Nord, et de l’autre côté un ralentissement de la demande par érosion lente à cause du niveau élevé des prix puis, plus récemment, à cause d’une conjoncture macroéconomique particulièrement dégradée ». C’est ce qu’explique Frédéric Lasserre, président de la société de gestion Belaco Capital.

L’Agence internationale de l’Énergie rappelle que « des années de prix élevés ont permis à des techniques innovantes de libérer d’énormes ressources en Amérique du Nord et peut-être bientôt ailleurs ». Autre fait majeur, la croissance de la production américaine qui constitue « un facteur géopolitique  critique  sur les marchés pétroliers ».

Les États-Unis sont désormais le premier producteur mondial d’hydrocarbures au détriment de l’Arabie saoudite, jusque-là numéro un. La conséquence de ce changement important est la réduction considérable des besoins d’importations des Américains, qui obligent ainsi leurs anciens fournisseurs à se trouver d’autres marchés, d’où une lutte farouche pour les parts de marché.

Selon l’AIE, « le développement économique ne stimule plus autant qu’avant la croissance de la demande de pétrole, notamment en l’absence de hausse des salaires. La Chine, principale source d’augmentation de la demande pétrolière ces dernières années, est entrée  dans un stade de développement moins gourmand en pétrole ».

Certains experts restent convaincus que cette période de prix relativement bas des cours du pétrole pourrait durer assez longtemps. Ce que d’autres récusent, à l’instar de Frédéric Lasserre, qui pense que « cette nouvelle phase ne va pas durer vingt ans. On voit déjà les prémices du cycle suivant : avec la baisse des prix, il y aura le phénomène d’ajustement exactement inverse de celui connu dans la phase de hausse, c’est-à-dire un ralentissement des investissements dans les capacités nouvelles et puis une reprise de la demande grâce à des prix sensiblement moins élevés ».

Par TSHITENGE LUBABU M.K.

 

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