Type to search

Société

Lames de rasoir, couteaux et haches: à Kinshasa, chacun prépare son « 19 décembre »

Share

C’est un taudis verdoyant dans un de ces gigantesques bidonvilles de Kinshasa, au bord du fleuve Congo, recouvert de plantes et de fleurs. On y accède en empruntant une allée de détritus recyclés. La maison de Paulin « l’écolo » détonne dans ce paysage de misère menacé par la montée des eaux du fleuve et les pluies nocturnes balayant des maisons de fortune aux toits corrodés.

Pour vivre, ce chômeur bardé de diplômes cultive un petit potager dans les marécages et se transforme en mécanicien ou en pêcheur pour assurer un repas quotidien à ses six enfants. A 49 ans, Paulin préfère tourner ses yeux remplis de tristesse vers le fleuve plutôt que de voir ce champ de maisons délabrées où survivent des millions d’âmes. Il s’est installé au bout de Kingabwa, quartier défavorisé de la commune de Limete, après que son patron indien a fui le pays à la suite des violences survenues au lendemain de la première élection libre, en 2006. Dix ans plus tard, Joseph Kabila s’accroche au pouvoir et rien n’a changé d’autre que la colère qui monte en même temps que les eaux dans les quartiers pauvres de la capitale.

Article constitutionnel imaginaire

La date butoir approche et pourrait, veut-il croire, changer son destin et celui de la République démocratique du Congo (RDC). Le « 19 », un chiffre devenu un symbole, un fantasme, un rêve ou une crainte. « On est prêt à libérer le Congo et je suis optimiste car je vois des Congolais déterminés à combattre pour le changement, la démocratie et des vies meilleures. On souffre trop », dit Paulin qui sourit lorsqu’on pointe son tee-shirt à l’effigie de Denis Sassou-Nguesso, qui dirige d’une main de fer, depuis trente-deux ans, le Congo-Brazzaville, de l’autre côté du fleuve. « Moi, je prends le tee-shirt, sans faire attention à ce qu’il y a dessus ».

image: http://s1.lemde.fr/image/2016/12/09/768×0/5046520_7_a5de_un-kinois-assoupi-sur-le-portrait-de-l-ancien_990af572af30049aa453c5b18e00cae3.jpg

Un Kinois assoupi sur le portrait de l’ancien président Laurent-Désiré Kabila, assasiné en 2001. Son fils, Joseph Kabila lui a succédé.

Un Kinois assoupi sur le portrait de l’ancien président Laurent-Désiré Kabila, assasiné en 2001. Son fils, Joseph Kabila lui a succédé. CRÉDITS : GUILLAUME BINET / MYOP

Le 19 décembre, le second mandat du président Joseph Kabila s’achève sans que de nouvelles élections aient été organisées. Cette date tient donc en haleine le plus grand pays d’Afrique. L’on redoute ou l’on espère des manifestations.

A commencer par Kinshasa, mégapole déglinguée dont nul ne parvient à compter les habitants. Sans doute plus de 12 millions, qui luttent dans un environnement impitoyable pour gagner quelques francs congolais pour les uns ou des millions de dollars pour les autres. Tout se paie, se négocie, s’arrache, dans cette capitale d’un pays ravagé par les guerres, les crises économiques, la prédation d’hommes d’affaires et de chefs de milices obsédés par les minerais. Il y a une énergie propre à Kinshasa, où règne un capitalisme sauvage, une créativité et un sens certain de la survie. Car un autre chiffre, le « 15 », désigne l’article imaginaire d’une Constitution qui enjoindrait les Congolais de se débrouiller pour survivre. Riches et pauvres suivent à la lettre cette légende constitutionnelle dans une ville où l’économie échappe à toutes les statistiques et analyses.

Lire aussi :   Le « Macron congolais », lui, reste fidèle à son président Joseph Kabila

« Reprenez Kabila »

Pendant que Joseph Kabila manœuvre, face à une opposition fissurée, pour se maintenir au pouvoir jusqu’à sembler consentir à l’organisation d’une élection en avril 2018, des millions de laissés-pour-compte rêvent de peser sur l’Histoire le « 19 ». En bottes et débardeur recouvert de boue, Noël, un voisin de Paulin surgi des eaux puantes d’où il extrait du sable, ne cesse d’y penser. Ce colosse de 34 ans aux yeux rougis par le whisky frelaté a vécu dix-huit ans à Brazzaville, d’où il a été expulsé avec femme et enfants comme des milliers d’autres kinois. Depuis cinq ans, il « souffre » à Kingabwa. « J’ai l’habitude de souffrir mais là, c’est trop. Les politiciens au pouvoir nous laissent mourir dans la misère, nous font du mal, gardent tout l’argent et nous laissent même pas des miettes, dit-il en faisant de grands gestes comme s’il se battait avec les esprits. Que les Occidentaux nous rendent Bemba, ils n’ont qu’à soutenir Tshisekedi ou Katumbi. Reprenez Kabila, qu’il parte loin du Congo. On est des millions à penser ça. »

Lire aussi :   Qui est vraiment Jean-Pierre Bemba, condamné pour crimes contre l’humanité ?

Jean-Pierre Bemba, l’ancien vice-président toujours très populaire à Kinshasa et dans certaines provinces du pays, aurait sans doute été le principal challenger de Joseph Kabila s’il n’avait été condamné en juin par la Cour pénale internationale à dix-huit ans de prison pour « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité » puis en septembre pour subornation de témoin. Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur de l’ex-province du Katanga, a lui quitté le pays après avoir été accusé d’avoir recruté des mercenaires américains et condamné à trois ans de prison dans une affaire de spoliation d’immeuble exhumée par le pouvoir. Son allié de circonstance, l’opposant historique Etienne Tshisekedi, 83 ans, a une santé fragile mais reste inflexible, officiellement du moins, sur l’idée d’un dialogue avec Joseph Kabila. Le « sphinx de Limete » s’est néanmoins rendu le 6 décembre au siège de la Conférence épiscopale nationale du Congo où s’est ouvert deux jours plus tard le dernier épisode du « dialogue » entre le pouvoir et l’opposition.

image: http://s2.lemde.fr/image/2016/12/09/768×0/5046518_7_d012_au-siege-du-parti-du-leader-de-l-opposition_673f2f47a18f8981ff6929171c5c247e.jpg

Au siège du parti du leader de l'opposition Etienne Tshisekedi, onze jours avant la fin du mandat de Kabila qui prend fin le 19 décembre.

Au siège du parti du leader de l’opposition Etienne Tshisekedi, onze jours avant la fin du mandat de Kabila qui prend fin le 19 décembre. CRÉDITS : GUILLAUME BINET / MYOP

Paulin et Noël s’étaient joints à la foule venue l’accueillir à Kinshasa le 27 juillet, de retour de Belgique où il était resté deux ans pour des soins. La capitale congolaise est son fief. Sa capacité de mobilisation dans les quartiers populaires y est aussi certaine que l’habileté de Joseph Kabila à diviser l’opposition. Alors, dialogues informels, médiations officielles, négociations politiques, deals financiers secrets, alliances et trahisons se poursuivent sur la scène de la grande comédie politique de Kinshasa. Impossible de ne pas penser à l’écrivain congolais In Koli Jean Bofane qui a décrit à merveille les cercles du pouvoir et le culte de la débrouille dans Mathématiques congolaises (Actes Sud, 2011), un roman qui pourrait être un manuel de sciences politiques et de survie à Kinshasa.

« Prêt à tout »

« Joseph Kabila est très très fort, plus fort que les opposants. » Visage de félin, cheveux longs, regard perçant, Ali ne se soucie ni du 19 décembre, ni de la montée du fleuve, ni de la misère qui l’entoure. A quelques centaines de mètres de chez Paulin et Noël, il coule ses journées « à ne rien faire dans le meilleur pays d’Afrique », tout en se vantant d’être proche de la famille du président et de fréquenter le tout-Kinshasa. A bord de sa voiturette de golf, ce quadra libanais arrivé à Kinshasa en 1992 après avoir vécu à Luanda, joue au gardien d’une frontière entre deux mondes. Parfois, il se met à brailler en lingala et jette des billets de 500 francs congolais aux enfants miséreux qui s’arrêtent, effrayés, à la lisière de sa propriété, au bout d’une rue bordée de bidonvilles.

Lire aussi :   « A la Lucha, nous n’avons pas peur d’aller en prison »

Du côté d’Ali, c’est la sécurité, l’électricité, des routes impeccables empruntées par le Hummer du coach des Léopards, l’équipe nationale de football… Bienvenue à la « Cité du fleuve », un projet immobilier de lotissements à près de 2 000 euros le mètre carré bâtis sur des marais à Kingabwa et qui devrait s’étendre sur des centaines d’hectares. « Le 19, c’est la dernière légende congolaise, mais le pouvoir a tout prévu. Ici, c’est Kinshasa, l’argent achète tout et quand tu serres la main, tu vérifies que t’as toujours tes doigts », dit Ali avec l’assurance de celui qui croit détenir tous les secrets du pouvoir. Mais, dans les bidonvilles, nombreux sont ceux qui veulent lui faire la peau, lui reprochent sa brutalité et lui réclament des mois de salaires impayés. « Son heure viendra », entend-on.

Dans la « Cité », innondée par des pluies torrentielles.
Dans la « Cité », innondée par des pluies torrentielles. CRÉDITS : GUILLAUME BINET / MYOP

Lames de rasoir, couteaux et haches

Plus au sud, dans la bouillonnante commune de Matete, une grappe de jeunes retient l’attention. Pas seulement par leurs vêtements excentriques, leurs dreadlocks jaune fluo et leurs tatouages qui rappellent, pour certains, les visages des gangs maras du Salvador. Tout le monde semble les connaître et même les apprécier. Des vieux s’arrêtent pour les saluer comme on le fait pour des protecteurs. Les petits vendeurs de rue sont à leurs ordres. De charmantes jeunes filles entourent ces lascars d’Afrique centrale. Ce sont des kuluna, comme on appelle ici ces marginaux mués en violents criminels redoutés pour leur brutalité et leur aisance à manier la lame. Eux sont des membres de l’« écurie » CNPP, un nom de gang qui fait référence à l’hôpital psychiatrique de Kinshasa.
En savoir plus sur le Monde Afrique

Tags:

You Might also Like

Laisser un commentaire