La question peut sembler naïve pour des observateurs profanes des enjeux géopolitiques de la région des Grands-Lacs habitués à des analyses réductionnistes et manichéennes consistant à exclure, dans leur grille de lecture minimaliste, les dynamiques interactionnelles internes au sein des régimes africains qui ne sont pas que monolithiques.

Contrairement à leurs apparences, la plupart des régimes autocratiques en Afrique postindépendance ne sont pas que des blocs statiques et monolithiques où il n’y a qu’un seul courant de pensée, celui des partisans de la ligne dure du régime, communément appelés les faucons. Comme on peut le constater, une analyse approfondie de la dynamique du groupe des régimes autoritaires qui ont marqué l’Afrique postcoloniale montre que ces régimes comportent/comportaient également en leur sein une aile dite des colombes, c’est-à-dire des partisans de la souplesse et de l’ouverture du régime. Ces derniers estiment que le régime doit survivre au chef alors que pour les faucons, le régime ne doit jamais être indissociable au maître, le grand chef qui l’incarne et qui doit rester ad vitam aeternam au pouvoir.

Kagame et ses généraux

Quelques illustrations des régimes composés de camps des faucons et des colombes

Quelques illustrations suffisent pour appuyer notre thèse. D’abord le cas du régime dictatorial de Mobutu où dans le camp des faucons on pouvait recenser des personnages comme les généraux Nzimbi, Baramoto, Eluki ou les conseillers spéciaux Honoré Ngbanda et Seti Yale. Alors que les généraux Donatien Mahele, Paul Mukobo ou Amela Lokima Bahati ou les conseillers spéciaux comme Nimy Mayedika Ngimbi, Roger Nkema Liloo ou Edouard Mokolo wa Mpombo étaient étiquetés de colombes.

De même, le récent défunt régime de Compaoré au Burkina Faso avait connu une aile dure incarnée par le Général Diendéré, Léonce Koné (2ème vice-président du CDP), Djibrill Bassolé et Hermann Yameogo, et une aile modérée incarnée par 70 cadres du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP), parti de Blaise Compaoré, qui ont démissionné le 4 janvier 2014 du Bureau politique national et créé le MPP, un parti d’opposition dont la dissidence a considérablement joué un rôle dans la chute de Blaise Compaoré. Ce groupe était composé d’ex-éminences grises et les piliers du régime Compaoré comme Roch Marc Christian Kaboré, Salif Diallo et Simon Compaoré[1].

A quelques encablures de la RDC, en République du Congo, on constate également que le régime de Sassou Nguesso est divisé entre l’aile des faucons et celle des colombes. La première regroupe le Vice-amiral (l’équivalent de Lieutenant-général : trois étoiles) Jean Dominique Okemba (l’indétrônable patron des services secrets congolais), le Général Pierre Oba, le Général Guy Blanchard Okoï (Commandant des Forces armées congolaises FAC), le Général de brigade Paul Victor Moigny (Commandant de la gendarmerie nationale), le Général de Brigade Nianga-Ngatsé-Mbouala (cousin maternel du président et Commandant de la Garde républicaine), le Général de brigade Gilbert Bokemba (Chef d’état-major de l’armée de terre), le Général de police de 2ème classe Jean François Ndenguet ou encore Hughes Ngolondélé et le maire de Brazzaville Bonaventure Engobo[2]. Alors que le colonel Ntsourou en disgrâce et en détention, André Okombi Salissa et Parfait Kolélas, autrefois membres du pré-carré de Sassou Nguesso ou ténors du Parti congolais du travail (PCT), un parti-quasi Etat, mènent la fronde contre Sassou. Sous d’autres cieux, en RDC, les partisans des analyses réductionnistes, à moindre effort intellectuel, les qualifieraient de chevaux de Troie de Sassou au sein de l’opposition, méconnaissant bien à tort la nature dynamique de la vie politique marquée par des changements de contextes, d’enjeux, d’affinités et la propension naturelle à la redéfinition des ambitions personnelles.

Toutes choses étant égales par ailleurs dans ce domaine qui relève des sciences sociales, où les interactions ne sont ni mécaniquement ni mathématiquement figées, les régimes Kabila et Kagame ne font pas exception à cette réalité.

La révision constitutionnelle pourrait ébranler le régime de Kigali

Il nous revient des sources proches des services de renseignement congolais qui entretiennent des contacts avec leurs homologues rwandais, du fait de la proximité entre Kagame et Kabila, que le régime rwandais connait de fortes dissensions entre les pro-Kagame qui tiennent l’aile politique extrémiste du FPR et l’aile Kabarebe qui contrôle l’essentiel du pouvoir militaire (RDF). Selon nos sources, Joseph Kabila serait plus proche de l’aile Kabarebe, son mentor militaire lors de la guerre de l’AFDL[3]. Cette proximité a fait que les services de renseignement de la Garde républicaine de la RDC auraient des informateurs à Urugwiro village[4], l’équivalent de « Kingakati » pour Paul Kagame, où se prennent les décisions stratégiques du Rwanda.

En cause, le projet de révision constitutionnelle qui pourrait permettre à Paul Kagame de rester au pouvoir jusqu’au moins en 2034. En effet, il nous revient des sources militaires précitées que ce projet ne fait pas l’unanimité au sein du pré-carré militaire de Paul Kagame dont certains ténors semblent avoir manifesté leur mécontentement auprès de leurs collègues des renseignements militaires congolais. Ces dernières citent particulièrement James Kabarebe qui pourrait à terme réagir contre son patron Paul Kagame.

Selon nos sources : « Pour Kabarebe, Kagame doit à terme lui repasser le pouvoir comme convenu à Mulundi (en Ouganda en 1992) entre les « 4 K » qui étaient les hommes forts du FPR après la mort de Fred Rwigema. Il s’agit de Paul Kagame, Faustin Kayumba-Nyamwasa, James Kabarebe et Alexis Kanyarangwe (décédé en 2002 à Nairobi à la suite d’un mystérieux accident de circulation. Il était l’ancien chef des services secrets du FPR). Vu que Kayumba et Kanyarangwe sont hors course, Kabarebe estime qu’il est en droit, conformément aux accords de Mulindi qui prévoyaient une présidence tournante à la tête de l’Etat rwandais entre ces quatre chefs de guerre en cas de victoire du FPR, de succéder à Kagame le plus vite possible. Or le fait pour Kagame de modifier la Constitution pour lui permettre de rester au pouvoir encore pendant 17 ans, ne semble pas bien digéré par James Kabarebe et un groupe d’officiers de l’ex-APR. Kabarebe voit dans cet acte, le non-respect de Kagame des engagements pour une présidence tournante signés à Mulindi et la possibilité pour lui d’accéder au pouvoir s’éloigner davantage. Il n’est pas exclu qu’il passe à l’acte ».

La menace contre Kagame viendrait-elle de son cercle militaire rapproché ?

Avec toutes les précautions d’usage à prendre, cette option reste plausible à en croire nos informateurs. « Il n’est pas exclu que James Kabarebe mène une action de neutralisation de Paul Kagame qui devient de plus en plus contesté au sein de l’appareil militaire et sécuritaire rwandais. Kagame ne s’appuie plus que sur la ‘classe politique’ qui lui est totalement soumise ». C’est la raison pour laquelle depuis la défection de Faustin Kayumba Nyamwasa et Patrick Karegeya, il ne cesse de remanier l’armée lorsqu’il n’opère pas la purge ou l’élimination des officiers généraux et supérieurs encombrants.

Permutations, purges et neutralisations des officiers encombrants

Dans le jeu de la chaise musicale opérée par Kagame, on peut citer le déplacement de James Kabarebe en 2010 du commandement de l’armée rwandaise, RDF, vers la fonction de ministre de la Défense, une fonction purement politique et administrative réduisant sa mainmise sur les aspects opératiques ou tactiques de l’appareil militaire, l’enjeu étant de l’éloigner du commandement et du contact direct avec les troupes.

En juin 2013, Paul Kagame a procédé à la nomination du général Patrick Nyamvumba, ancien commandant de la force hybride Union Africaine/Nations unies au Darfour (MINUAD) comme nouveau chef d’état-major général de l’armée rwandaise en remplacement du Lieutenant général Charles Kayonga, qui a occupé ce poste depuis avril 2010. Ce dernier est entré en disgrâce depuis et se trouve placé sous la surveillance de la Directorate of Military Intelligence (DMI) dirigé par Emmanuel Karenzi Karake. Cette institution redoutable qui quadrille tout le Rwanda était dirigée auparavant par un fidèle parmi les fidèles, le général major, Jack Nziza[5], l’actuel inspecteur général de l’armée rwandaise. Le neveu du lieutenant-général Charles Kayonga, le capitaine Bill Kayonga, a été également démis de ses fonctions de Secrétaire permanent du ministère de l’East African Community (EAC), la Communauté économique d’Afrique de l’Est qui regroupe le Kenya, le Rwanda, l’Ouganda, la Tanzanie et le Burundi.

Sur le registre des éliminations de ses anciens collaborateurs, outre les assassinats d’Abdul Ruzibiza en 2010 en Norvège et de Patrick Karegeya (l’ancien chef des services secrets rwandais) en 2014 à Johannesburg, on peut citer également la mort mystérieuse du brigadier général Dan Gapfizi, l’ancien e commandant de la Force de réserve dans la Région du Sud du Rwanda, dans un accident de route le 25 Mai 2013. Selon le porte-parole des Forces de défense du Rwanda, le brigadier Général Joseph Nzabamwita, l’accident s’est produit sur la route Kagitumba-Kayonza à Nyagatare. Le commandant de la Force de réserve dans la région du Sud a succombé suite à une hémorragie quelques minutes après avoir été transporté dans un hélicoptère militaire à l’hôpital Roi Fayçal »[6]. Il sied de noter que Gapfizi était parmi les combattants du FPR qui ont combattu dans la guerre qui a renversé le régime de Juvénal Habyarimana en 1994, grâce à l’appui logistique et technique de la CIA et de l’Ouganda. D’autres sources renseignent son rôle important joué auprès du RCD-Goma entre 1999- 2000 dans les exactions commises à Minembwe et à Fizi. Il était alors colonel[7].

A l’instar du chef des renseignements militaires rwandais, Emmanuel Karenzi Karake, confronté actuellement à la justice britannique, le Général Gapfizi faisait partie des personnalités militaires rwandaises listées comme criminels à rechercher dans un document secret de l’Interpol. Il y a lieu de rappeler également que le général Dan Gapfizi était également co-inculpé par un juge espagnol, avec le général James Kabarebe, le colonel Kayumba Nyamwasa (actuellement en exil en Afrique du Sud où il a été victime d’une tentative d’assassinat par les services secrets rwandais), le général Karake[8] ainsi que d’autres officiers généraux et supérieurs de la RDF, pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et de génocide commis au Rwanda et en République démocratique du Congo.

Ce qui a attiré la curiosité de DESC est que son décès était survenu après le remaniement militaire opéré à la tête de l’armée rwandaise dominée par la minorité Tutsi.

On peut également citer la disparition le 13 novembre 2014 à Nairobi (capitale du Kenya), du capitaine Émile Gafirita – témoin attendu devant la justice française dans l’affaire « Attentat contre Habyarimana » ayant déclenché le génocide au Rwanda en avril 1994. Il s’est fait enlever de force par plusieurs individus en civil, parlant une langue étrangère, devant des témoins. Depuis lors, il est porté disparu. Émile Gafirita, ancien militaire rwandais du Front patriotique rwandais (FPR), rentré en dissidence en 2009, s’était installé dans le quartier de Dagoretti, à Nairobi où il vivait sous le nom d’emprunt d’Emmanuel Mughisa Le jour même de son enlèvement, il avait reçu une convocation pour être entendu, début décembre 2014, par les juges[9].

Ainsi, depuis 2010, on constate des fissures au sein dans les hautes sphères de l’appareil militaire autour de Paul Kagame. Contrairement à l’image de bloc ou de cohésion que semble donner le régime de Kagame, ce régime semble sérieusement confronté à ses propres contradictions et à des dissensions intra ethniques internes à mesure que l’usure du pouvoir ronge le FPR. Les défections de Kayumba et Karegeya en sont pour indices. Le système Kagame s’essouffle et souvent dans pareils cas, c’est par des règlements de compte, des éliminations et autres formes de neutralisation que les dictateurs pensent – souvent en vain – gérer le dépérissement de leurs régimes.

Par ailleurs, depuis 2014, on constate une augmentation de la chasse à l’homme opérée par Paul Kagame dans les milieux de ses (ex-) collaborateurs militaires.

En effet, le 17 aout 2014, l’armée rwandaise a arrêté deux de ses anciens officiers, le général Frank Rusagara et le capitaine David Kabuye, tous deux à la retraite. Ils étaient soupçonnés de crimes mettant en cause la sécurité de l’Etat, selon le général Joseph Nzabamwita, porte-parole de l’armée[10].

Parmi les victimes de cette purge, il y a le capitaine à la retraite David Kabuye, qui a été arrêté en juin 2015 pour « incitation au soulèvement », alors qu’il venait de purger une peine de 6 mois pour détention illégale d’arme à feu. Le capitaine à la retraite Kabuye n’est rien d’autre que le mari de Rose Kabuye, l’ancien chef du protocole de la présidence rwandaise, elle-même semble-t-il tombée en disgrâce. Elle avait été traitée de « louve » lors d’une réunion du Front patriotique rwandais (FPR) l’été 2015[11].

Kagame vivement contesté par ses ex-lieutenants

Un signe de fissure du régime rwandais qui jusque-là se montrait homogène est la nouvelle dissidence créée par des anciens cadres du FPR,  qui ont accompagné Kagame dans les victoires de toutes les guerres menées dans les Grands-Lacs depuis 1990. Le Général Faustin Kayumba Nyamwasa et  le Colonel Patrick Karegeya, co-fondateurs du FPR et anciens colistiers de Paul Kagame, ont décidé de faire tomber le régime à partir de l’étranger, notamment en Afrique du Sud, parrain de toutes les récentes guerres régionales, où ils ont élu domiciles. Ces deux ex-dignitaires de l’establishment rwandais sont accusés par le gouvernement rwandais d’avoir commandité des attentats à la grenade ayant causé deux morts et une vingtaine de blessés à Kigali du 20 février au 11 août 2010, jour de la réélection de Paul Kagame à la présidence de la république, est un autre signe (indien ?) qui ne trompe pas sur la fragilité du régime[12].

Le Rwanda risque de basculer dans la violence si Kagame se maintient au pouvoir

Selon les analyses de « risk assessment » effectuées par les analystes de DESC, la probabilité que le Rwanda soit confronté à un conflit interne plongé dans les deux années avenir est élevée. Sur le plan sociopolitique, la question de la pérennisation de Kagame au pouvoir au-delà de son dernier mandat constitutionnel prévu en octobre 2017 alimente discrètement les débats politiques internes dans un pays où une minorité d’environ 15 % de la population détient l’essentiel du pouvoir politique et militaire, et dirige de main de fer un pays qui a connu de graves violences intercommunautaires, à répétition et de manière périodique, par le passé. A cela, il faut ajouter que la vague des contestataires silencieux ne se limite plus dans un clivage communautaire mais touche également la communauté ethnique dans laquelle appartient Paul Kagame.

Par ailleurs, sur le plan géopolitique,lire la suite ici .