Goodluck President Buhari !

Le peuple du Nigeria a tranché ! Muhammadu Buhari vient de remporter la présidentielle contre le sortant Goodluck Jonathan. La victoire de Buhari est un symbole de la volonté exprimée par le peuple nigérian de goûter au changement. Même si l’élan populaire s’est agrégé sur le charisme et les promesses d’un homme de 72 ans.

Après plusieurs défaites successives, Buhari accède enfin à la magistrature suprême par la voie des urnes. C’est une belle victoire que remporte cet ancien général, réputé homme de poigne, converti à la démocratie (aime-t-il le clamer) après une première expérience de 20 mois à la tête de l’État suite à un coup d’État.

Goodluck Jonathan devait partir. Il est parti non sans se frayer un petit passage dans l’histoire pour avoir passé le – peu traditionnel – coup de fil à l’adversaire pour reconnaître sa défaite.

Jonathan aura été un dirigeant de plus dans la longue liste de dirigeants ayant conduit le Nigeria dans le désastre. Cet homme aura représenté jusqu’à la caricature le dirigeant politique, irresponsable, incompétent et peu soucieux du destin de son pays ou de la souffrance de ses concitoyens.

L’alternance institutionnelle est la respiration naturelle de la démocratie

Malgré les peurs et les prédictions négatives, le Nigeria est parvenu à organiser un scrutin transparent et démocratique. Cela est à mettre à l’actif de l’État et surtout de Attahiru Jega, l’impressionnant président de l’INEC, la commission électorale du pays.

Après six coups d’États, des violences post électorales dramatiques, le pays vient de connaître sa première alternance démocratique. C’est à l’issue de trois tentatives avortées que Muhammadu Buhari devient enfin le président du Nigeria et met fin à seize années de règne sans partage du PDP (Parti Démocratique Populaire).

Les difficultés commencent pour le président Buhari. Il a remporté la bataille électorale mais il lui reste à gagner la guerre de transformation radicale du Nigeria qui prend les allures d’un scandale mondial tellement les paradoxes y sont nombreux et souvent incompréhensibles.

Première puissance économique africaine et première démographie, le Nigeria n’en demeure pas moins un pays englué dans un climat social gangrené par la corruption, la pauvreté et la précarité des populations. La chute des cours du pétrole place davantage le pays dans une situation économique sous tension car la croissance du PIB, issue notamment des revenus du pétrole, n’est guère inclusive et laisse à la marge des millions de personnes. Deux tiers des Nigérians vivent en deçà du seuil absolu de pauvreté avec moins de un dollar par jour.

Les chantiers de Muhammadu Buhari

Goodluck a perdu la présidentielle parce qu’il avait auparavant perdu la confiance de la majorité des Nigerians sur sa capacité à apporter une réponse efficace au défi posé par la puissante secte Boko Haram. La gestion catastrophique du dossier des centaines de jeunes filles enlevées à Chibok en est la parfaite illustration.

Les défaites militaires de l’armée nigériane et son incapacité à protéger les populations des massacres de la secte sont symboliques d’une absence d’État qui puisse assurer le minimum sécuritaire à une population livrée à elle-même face aux abominations des hommes de Shekau. Sur ces pages j’ai déjà mentionné le comportement scandaleux d’Aso Rock lors du massacre de 2000 personnes à Baga.

Pis, les Nigérians n’ont pas seulement perdu confiance vis-à-vis de l’État qui a pour mission de les protéger, ils ont aussi le sentiment d’avoir perdu la dignité que confère la capacité à relever les défis qui se sont dressés face à eux. Les récentes victoires sur la secte dans le Nord du pays sont survenues grâce à l’engagement des troupes camerounaise, tchadienne et nigérienne (pays pourtant largement plus pauvres que le Nigeria) aux cotés de la soldatesque nigériane.

Le premier chantier de Muhammadu Buhari est de trouver une solution à Boko Haram. A ce propos, il promet d’armer les militaires nigérians, d’améliorer leur formation et de mieux renforcer le volet renseignement. S’il est attendu au tournant des actes concrets, son discours ferme peut d’ores et déjà rassurer sur une réelle prise en charge du fléau Boko Haram dont la récente allégeance à Daech est plus qu’inquiétante. De la nouvelle orientation sécuritaire nigériane vis-à-vis des terroristes dépend l’issue de toute cette zone du continent dont l’équilibre est menacé. Sans un Nigeria (épicentre de la menace Boko Haram) fort et engagé vis-vis des hommes de Shekau il est illusoire d’arriver à anéantir la secte dans la sous-région.

L’autre urgence pour le nouveau numéro Un nigérian est celle de la construction d’une véritable unité socle d’un destin commun qui fait défaut au Nigeria. Et à beaucoup d’autres pays africains. En 2011, les résultats électoraux avait confirmé la division du pays entre un nord musulman et un sud chrétien. En 2015, la pitoyable présidence Jonathan a – de façon involontaire – donné un semblant d’atténuation de la division du pays entre un Sud chrétien et un Nord musulman et ses États où règne l’application de la Charia.

Si Jonathan réussi la « prouesse » de perdre des États traditionnellement hostiles à un candidat du Nord, les chiffres du scrutin du 28 mars montrent encore la prégnance d’une rupture résiduelle d’une absence de nation à laquelle il faudra trouver une solution qui sera certes longue et douloureuse. Outre, les chiffres soviétiques du vainqueur dans les États du Nord notamment à Kano et Zamfara, les scores stratosphériques de Jonathan dans les États d’Abia, de Rivers, du Delta et de Bayelsa annoncent clairement qu’il sera difficile pour Buhari d’être le président de tous les Nigérians. Il lui faudra, par le courage des actes et le sens des symboles, réussir à amorcer le processus d’une véritable unité nationale.

Heureusement que le discours de l’ancien général a changé sur la Charia dont il n’était pas contre l’application sur tout le territoire national en 2011. En campagne il a dorénavant assuré qu’il garantirait la liberté de culte pour chaque nigérian. Des actes clairs en faveur de la laïcité harmonieuse du pays serait un grand pas en avant.

L’Afrique de l’Ouest a besoin d’un Nigeria fort, offensif économiquement et distingué politiquement. Il a un leadership à assumer dans la sous-région d’abord, puis sur le continent ensuite en vue de servir de locomotive et d’exemple à une nouvelle ambition hégémonique africaine. Peut-on compter sur President Buhari ? Wait and see.

 

Hamidou ANNE

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