Les enfants des rues de Kinshasa

En République démocratique du Congo, plus de 20.000 enfants vivaient dans les rues de la seule capitale, en 2013. Le réseau Reejer se mobilise chaque jour pour leur venir en aide.

« L’union fait la force« , affirme Mafu Remy, éducateur depuis vingt ans au sein du réseau Reejer (Réseau des éducateurs des enfants et jeunes de la rue en République Démocratique du Congo) et coordinateur de l’ensemble de la structure. Créé en 1988, le réseau compte 147 structures et associations membres œuvrant dans chacune des 24 communes de Kinshasa. Avant sa création, de nombreuses petites associations agissaient déjà pour aider les enfants abandonnés ou orphelins à la rue. Chacune étant spécialisée dans un domaine donné, l’idée de se regrouper en une seule et même organisation a lentement fait son chemin pour arriver à la création de Reejer. Ainsi complétées, les différentes associations ont donné un organisme plus fort. La mission de Reejer est de mettre en place un suivi sur le maximum d’enfants comprenant l’éducation mais aussi l’obtention d’un travail. C’est un suivi à long terme. Une autre mission, faire en sorte que l’enfant renoue des liens avec sa famille. « L’enfant doit aller dans sa famille« , explique Mafu Remy. Là aussi, on retrouve un travail de fond avec les différents membres de la familles qu’ils soient directs ou éloignés amis aussi avec la communauté. Selon l’éducateur, les familles acceptent plus facilement de réinsérer l’enfant lorsqu’il est éduqué, « Si l’enfant a de bons résultats, les parents se disent qu’il pourra avoir un travail convenable« , évoque-t-il. À noter que le comportement ne change pas toujours. Dans cette optique, le réseau des « anciens » de la rue a été mis en place pour sensibiliser la population. Reejer s’organise en six pôles dont celui de la rue (comprenant les interventions sur le terrain, l’hébergement), celui de la réinsertion (la recherche d’emploi suivant l’éducation), et celui de la santé (qui permet d’établir un lien de confiance avec l’enfant en le soignant). L’organisation vit essentiellement de dons.

La sorcellerie, principale croyance

Pourquoi un tel rejet des enfants ? Dans un pays ravagé par la misère, les croyances sont très ancrées dans les mentalités. Elles incarnent prospérité et vérité. Une sorte d’échappatoire face à la dure réalité. Les Églises de réveil sont très populaires et exerce une grande influence en République Démocratique du Congo. Dans chaque commune de la capitale, on compte 300 églises en moyenne, presque à chaque coin de rue. Ces églises sont imprégnés de la culture liée à la sorcellerie. La parole des pasteurs est très écoutée et peu remise en cause. Chaque malheur ou fait étrange est considéré comme résultant de la sorcellerie. À ce jeu là, les enfants sont les cibles privilégiées. Sans éducation, ils peuvent constituer un poids. Au moindre malheur familial il sont accusés d’être sorcier. À partir de ce moment, le jeune est condamné. Si la famille a les moyens, elle l’amène voir l’un de ses pasteurs (le plus souvent non formé à la théologie) qui l’exorcise le temps d’un rituel. L’enfant doit ensuite avouer qu’il est sorcier (un aveu fait sous pression) avant dans la plupart des cas, de se faire chasser de la maison familiale. Une fois dans la rue, il est exposé aux violences physiques, psychiques et sexuelles et se retrouve forcé à la mendicité ou à la prostitution (pour la majorité des filles) pour survivre.

Pour y remédier, Reejer a décidé d’attaquer le cœur du problème : les Églises de réveil. Au lieu de combattre ces « faux » pasteurs évangéliques, le réseau a décidé d’en faire des alliés. « On a travaillé avec l’université catholique de Kinshasa pour organiser une formation de deux semaines sur la communication avec l’enfant« , explique Mafu Remy. Les pasteurs des petites églises ont été formés par six grands pasteurs de la ville. On leur a ensuite demandé de faire de même avec cinquante autres pasteurs et ainsi de suite. « Quand la communauté est bien informée, on n’a plus le problème de ces enfants accusés de sorcellerie« , déclare l’éducateur. Une campagne de sensibilisation avec la police a également vu le jour pour éviter l’arrestation d’enfants dits sorciers. À cela s’ajoute l’instauration d’un code de bonne conduite qui a permis d’établir une collaboration avec les forces de l’ordre de Kinshasa. Certains policiers sont même devenus éducateurs.

L’Église catholique n’est pas en reste. Majoritaire chez les partenaires comprenant des ONG internationales, elle est présente par le biais des prêtres et religieuses qui dirigent de nombreux centres pour enfants. Selon Mafu Remy, toutes les religions sont les bienvenues. Mais une fois sur le terrain la religion s’efface, place à la protection de l’enfance. L’important selon lui, c’est de travailler ensemble pour une cause quelque soit sa religion.

Des lois obsolètes

La dernière loi de protection de l’enfance datait des années 50 et ne correspondait plus à la situation actuelle. En 2008, un projet de loi voit le jour afin de mieux protéger les droits des enfants. Voyant le projet s’essouffler sans être voté, les enfants d’une cinquantaine d’associations accompagnés d’éducateurs sont venu en fanfare devant le Parlement pour obtenir une audience auprès du président du Parlement. Une demande classique n’aurait pas abouti avant un an. Après quelques heures d’attentes, l’audience est autorisée à une délégation (huit enfants et deux éducateurs) et le président promet une accélération du processus. Promesse non tenue. Au bout de six mois, le groupe redescend dans les rues avec cette fois-ci, l’appui des députés. L’action portera ses fruits car au bout de deux mois, lors d’une session extraordinaire, le 9 janvier 2009, la loi est adoptée. Elle condamne notamment les pasteurs accusant les jeunes d’être des sorciers.

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