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Chroniques Grand Angle La une

Le pouvoir gagne du temps, mais à quel prix?

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En même temps sera récitée une « prière pour la Nation » exhortant toutes les parties à œuvrer en faveur d’élections démocratiques et transparentes, dans des conditions conformes à l’accord de la Saint Sylvestre conclu le 31 décembre 2017, voici bientôt un an. A travers tout le pays, les catholiques congolais sont ainsi invités à multiplier les manifestations pacifiques exigeant que soient organisés les divers scrutins promis.

L’Union européenne, qui a reconduit les sanctions ciblées visant des personnalités congolaises censées entraver le processus électoral, a elle aussi réaffirmé sa volonté d’appuyer des élections crédibles et inclusives. Elle a insisté sur la nécessité de respecter le nouveau calendrier électoral qui fixe le scrutin à décembre 2918, soit deux ans après l’expiration du deuxième mandat du chef de l’Etat, qui bénéficie ainsi d’un «bonus » appréciable. L’Union européenne rappelle elle aussi des exigences qui n’ont toujours pas trouvé de réponse : les « mesures de décrispation » ne se sont pas encore traduites par l’élargissement de prisonniers politiques, des acteurs politiques font toujours l’objet de poursuites judiciaires, les manifestations populaires se heurtent à une forte répression, la presse reste sous haute surveillance, le budget prévu pour les futures élections n’est pas crédible…

Près d’un an après que la crise imminente, coïncidant avec la fin du deuxième mandat de M. Kabila, eut été désamorcée grâce à la médiation de l’Eglise catholique, force est de constater à la fois la force du pouvoir et la faiblesse de ses adversaires. Même ciblés par des sanctions internationales, critiqués par l’opinion, discrédités par d’innombrables rapports accablants, le président Kabila et le siens ont gagné l’essentiel : du temps… On ne peut que se demander si l’échéance du 28 décembre de l’an prochain ne sera pas reculée, une fois de plus, à la faveur de nouveaux obstacles. Si la situation humanitaire se dégrade, si les déplacés intérieurs et les réfugiés se multiplient, si la famine menace les enfants du Kasaï et si des groupes armés osent attaquer de front un camp de la Monusco à Beni, le pouvoir, lui, peut toujours compter sur deux atouts majeurs: la rigueur des forces de répression policière et, au sein de l’armée, un « noyau dur » au service du chef de l’Etat, sorte de force parallèle opérant sans pitié sur tous les points chauds. A cette « main de fer » s’ajoute la faiblesse des partenaires et des adversaires du régime. Car, au-delà des communiqués officiels, force est de constater que la « communauté internationale », Union européenne en tête, accompagnée par les Etats Unis, s’est accommodée, bon gré mal gré, des manœuvres dilatoires du pouvoir et, craignant l’épreuve de force, s’est inclinée devant une situation de fait.

Quant à l’opposition congolaise, elle a été décapitée par les diverses manœuvres politiques : l’accord de la Saint Sylvestre a désamorcé la colère populaire et mené au gouvernement une frange de l’opposition, conduite par Bruno Tshibala. Un homme qui, après avoir été un fidèle compagnon d’Etienne Tshisekedi, a accepté le poste de Premier Ministre où il se dispute avec Joseph Olenghankhoy, autre transfuge de l’opposition, chargé, lui, de surveiller le suivi de l’accord précité…Paradoxalement, d’anciens opposants se retrouvent au pouvoir tandis que le « Rassemblement de l’opposition » regroupe, lui, des personnalités qui ont longtemps travaillé avec le président Kabila, comme Pierre Lumbi, ancien « conseiller spécial », Moïse Katumbi, ex gouverneur du Katanga, Olivier Kamitatu, ex ministre du Plan…Le décès, en février dernier, d’Etienne Tshisekedi, a privé l’ensemble de l’opposition d’une personnalité discutée, certes, mais charismatique et son fils Felix, novice et maladroit, est critiqué pour ne pas avoir su organiser les funérailles de son père et le rapatriement de son corps, toujours gardé dans un funerarium bruxellois.

Même si le mécontentement des Congolais est général, dû à la dégradation des conditions économiques, à la chute de la monnaie et à la faiblesse du « social », la société civile n’a pas encore réussi à inventer des formes d’action mobilisatrices et efficaces : les « journées ville morte » se succèdent, mais, fortement réprimées, elles durent un jour, après quoi, dans ce pays où tout le monde vit au quotidien, chacun retourne à ses activités…

En apparence donc, tout est bloqué et la future loi électorale, prévoyant un « seuil de représentativité », verrouillera davantage encore l’hégémonie du parti présidentiel. Cependant, au Congo encore plus qu’ailleurs, les apparences sont trompeuses : en 1959, alors qu’éclataient les premières émeutes, les Belges, de leur propre aveu, « n’avaient rien vu venir » et, en 1996, un an avant la fin de son régime, qui aurait pu prévoir que le maréchal Mobutu serait chassé du pouvoir en sept mois ?

Colette Braeckman