Disparition mystérieuse de deux Français en RDC

Frédéric Boyenga Bofala et Pablo Diumbu Ndjeka ont plusieurs points communs. Ils sont nés en République démocratique du Congo (RDC), sont Français et vivent dans la Somme. Ils ont tous deux disparu à Kinshasa dans la nuit du 17 au 18 novembre.

L’affaire n’a fait aucun bruit en France. En RDC, elle a lieu dans un contexte incertain : le président de la République, Joseph Kabila, termine son dernier mandat autorisé par la Constitution le 19 décembre, mais l’élection qui devait désigner son successeur n’a pas eu lieu. Tout le monde s’attend à des troubles autour de cette date. «Cette échéance nous fait craindre le pire, alerte Me Stéphane Diboundje, avocat de la famille de Pablo Diumbu Ndjeka, joint par Libération. Si la situation sécuritaire se dégrade, que se passera-t-il pour eux alors que nous sommes déjà sans nouvelles ?» Aucune autorité de la RDC ne s’est exprimée sur le sujet.

Etablissement le plus chic de la ville

Le 13 novembre, Frédéric Boyenga Bofala et Pablo Diumbu Ndjeka arrivent à Kinshasa pour dix jours. D’après leur entourage, ils ont été invités par les autorités pour des consultations politiques. Le premier, né en 1960 dans la province d’Equateur, préside l’Union pour la République-Mouvement national (UNIR-MN), un micro-parti reconnu en RDC en 2005. Le deuxième, né en 1978 à Kinshasa, videur de discothèques dans le quartier Saint-Leu d’Amiens et dirigeant d’une société de sécurité, est engagé comme accompagnateur, lui qui vient une fois par an voir son père, son frère et sa sœur restés dans un quartier populaire. La dernière fois, c’était pour la mort de sa mère. Selon leurs proches, l’homme politique «consensuel», père de trois enfants, et le garde du corps «calme et gentil», père de quatre, sont «des amis de longue date».

Après des rendez-vous avec des personnalités politiques et civiles, Frédéric Boyenga passe la soirée du 17 novembre au restaurant de l’hôtel du Fleuve, où il loge avec Pablo Diumbu Ndjeka et où on l’aurait appelé pour une réunion de travail. Situé à deux pas de la présidence, cet établissement géré par le groupe Kempisky est le plus chic de la ville et l’un des lieux fréquentés par les proches du pouvoir. Ce n’est pas une journée politique comme les autres en RDC : un nouveau Premier ministre issu de l’opposition, Samy Badibanga, vient d’être nommé. Il loge dans l’un des vingt-deux étages de l’hôtel.

«Ni dans la majorité, ni dans l’opposition»

 Vers 23 heures, les employés voient huit hommes armés, membres de la garde présidentielle, arrêter Frédéric Boyenga qui est au téléphone. Pablo Diumbu Ndjeka est dans sa chambre, au téléphone lui aussi avec son grand frère à Amiens. «Il y a un problème», dit Pablo, qui aperçoit depuis la fenêtre son patron entouré de militaires. A peine descendu dans le hall, lui aussi se fait arrêter, le portable toujours allumé. Le frère entend qu’on l’emmène sans explications. Depuis, le numéro ne passe plus.

L’entourage des deux hommes reste sans nouvelles jusqu’à ce qu’un homme d’origine sénégalaise, quatre jours plus tard, se présente à la famille de Pablo Diumbu Ndjeka. Il raconte qu’ils étaient enfermés ensemble dans une cellule de la Détection militaire des services anti-patrie (DEMIAP), les renseignements de l’armée congolaise. Sur son site internet, l’UNIR-MN a accusé le ministre de l’Intérieur, Evariste Boshab, d’avoir voulu «éliminer» Frédéric Boyenga Bofala.

«Les proches sont dans l’ignorance totale»

Cet ancien professeur de droit à l’université Lille-2 n’est pas sur le devant de la scène politique congolaise. Il a écrit des livres peu diffusés sur la géopolitique locale et rêve d’une «Alliance confédérale des Etats des Grands Lacs». Son parti se revendique «ni dans la majorité ni dans l’opposition», dit son secrétaire général. En 2012, son président appelait quand même à la «résistance» et au «renversement» de Joseph Kabila, dont le père a mis fin au règne de Mobutu en 1997. A la radio en juin 2016, Frédéric Boyenga Bofala, qui posait souvent devant l’ancien drapeau zaïrois, faisait part de sa nostalgie pour ce qu’il appelait le «Congo-Zaïre» – nom donné au pays par Mobutu à partir de 1974. En 2011, il avait boycotté les élections remportées par Joseph Kabila. «Pablo, lui, n’a jamais fait de politique», insiste un membre de sa famille, très inquiet.

«Les proches sont dans l’ignorance totale des faits qui leur sont éventuellement reprochés», a écrit Me Diboundje à François Hollande. Une information judiciaire pour «enlèvement» et «détention arbitraire» est à l’étude. Contrairement aux Etats-Unis, la France n’a pas appelé ses ressortissants à quitter la RDC. Un mois après ces deux disparitions, ni le ministère des Affaires étrangères, ni l’ambassade n’ont souhaité faire de commentaire.

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