Kamerhe, le grand perdant (absent) du conclave de Bruxelles?

Fait inédit dans l’Histoire de la République Démocratique du Congo (RDC), la quasi-totalité de l’opposition congolaise s’est retrouvée cette semaine à Genval, dans la banlieue de Bruxelles, pour s’accorder sur une stratégie commune en vue d’obtenir le départ de Joseph Kabila, le 19 décembre prochain, comme l’impose la Constitution. Cet événement qualifié d’« historique » constitue sans doute un tournant dans la vie politique récente du Congo-Kinshasa.

La Majorité au pouvoir a tenté de répliquer en critiquant ce « grand raout » se déroulant, selon elle, à grands frais dans l’ancienne capitale coloniale. Mais, paradoxalement, les critiques les plus virulentes viennent des rangs de… l’opposition elle-même. Plus précisément d’une de ses franges, minoritaire, qui craint d’être marginalisée. L’UNC, canal officiel, de Vital Kamerhe est particulièrement montrée du doigt.« Inédit », « historique », les qualificatifs n’ont pas manqué pour définir le « Conclave de Bruxelles » dont les « conclusions de Genval » ont abouti à un « Rassemblement » sans précédent des « forces politiques et sociales acquises au changement et à l’alternance ». Plusieurs heures de discussions, elles-mêmes consécutives à des mois d’efforts, ont finalement été récompensées. L’opposition, plurielle en RDC, a fini par s’accorder sur un certain nombre de points intangibles : mise en œuvre de la résolution 2277 des Nations unies pour le lancement du processus électoral, arrêt des poursuites judiciaires contre les membres de l’opposition, libération de l’espace médiatique et des prisonniers politiques, mise en place d’un organe de coordination des actions à mener sur le terrain. Surtout, les principales forces de l’opposition RD congolaise, réputée balkanisée et tiraillée entre différents leaders, sont parvenues à s’entendre et à s’accorder sur une stratégie dont l’objectif est de refuser catégoriquement le « Dialogue » convoqué par Joseph Kabila et de garantir le strict respect de la Constitution. Autrement dit, d’obtenir le départ du Président actuel au terme de son second et dernier mandat constitutionnel, au plus tard le 19 décembre 2016 à 23h59.La réplique de la majoritéSentant le vent du boulet souffler, la Majorité présidentielle (MP) a tenté de répliquer au lendemain du Conclave, le vendredi 10 juin. Sur le fond, en qualifiant de « tentative de coup d’Etat institutionnel » les conclusions de Genval. Mais aussi sur la forme en fustigeant, d’une part, le choix du lieu, et, d’autre part, le coût, présenté comme exorbitant, de la manifestation. « Je sais que le Pouvoir a perdu tout sens de la mesure, à force d’être abreuvé d’argent public. Ces gens de la MP n’ont plus les pieds sur terre et ont tendance à tout surévaluer, habitués qu’ils sont à empocher la différence », rétorque, avec ironie, un opposant, présent lors du Conclave. Avant de poursuivre : « la Majorité tente de répandre un tissu de mensonges pour masquer l’essentiel : la tentative de Joseph Kabila de se maintenir au pouvoir au mépris de la Constitution ».En réalité, le choix du lieu est le fruit de contingences très factuelles.
Le député Delly Sesanga, président de l’Alternative pour la République, a justifié l’option de la capitale belge pour le Conclave, assurant qu’une telle rencontre n’aurait pu se tenir à Kinshasa « même avec la meilleure volonté du monde ». Le risque d’interdiction, voire d’arrestation, était patent. On se souvient d’ailleurs des tracasseries administratives dont a été victime Moïse Katumbi qui n’avait pu se rendre, il y a quelques semaines, de Lubumbashi à Kinshasa, pour les obsèques de Papa Wemba.Samedi dernier, encore, de nombreuses arrestations ont eu lieu dans la capitale congolaise à l’occasion des « Nuits debout de Kinshasa ». Surtout, Etienne Tshisekedi, la puissance invitante de ce Conclave, vit de fait à Bruxelles où il y subit régulièrement des soins. « Nous sommes invités. C’est donc à nous de nous déplacer », précise un député, participant au Conclave.
En off, certains font valoir le fait que le grand âge du Sphinx rend ses déplacements particulièrement mal aisés. D’autres encore ne se privent pas de rappeler que la Majorité Présidentielle s’est rendue à de multiples reprises en Europe, et pas n’importe où (à Bruxelles mais aussi Ibiza, Monaco, Bologne, etc.), pour y rencontrer Tshisekedi et discuter avec l’UDPS dans le cadre de discussions préalables en vue d’un hypothétique Dialogue. Et, à chaque fois, au frais du contribuable congolais.Le coût du conclaveAutre critique faite à ce Conclave, son coût supposé. Sur les réseaux sociaux les partisans de la MP ont fait état de sommes exorbitantes. « Plusieurs centaines de milliers de dollars » par-ci, « trois millions d’euros » par-là, pouvait-on lire sur Facebook et Twitter. Mais, paradoxalement, les critiques les plus virulentes à ce sujet sont venues de… l’opposition elle-même. Cité par le quotidien français Le Monde, Vital Kamerhe, président de l’Union pour la nation congolaise (UNC), fustige le choix du château du Lac, dans la banlieue chic de Bruxelles, « un écrin trop clinquant » pour celui qui affirme ne pas vouloir se mêler à cette « opposition caviar ». « C’est plus chic ici que l’Hôtel du Fleuve à Kinshasa alors que nos compatriotes sont en train de mourir à Béni ! », a-t-il confié à notre consœur du Monde, Elise Barthet. Et le patronn de l’UNC de poursuivre : « se retrouver en juin en Belgique comme en 1959 lors des négociations pour l’indépendance, c’est aussi revenir cinquante-sept ans en arrière.
Le combat doit se mener sur le terrain ». Des propos jugés « malveillants » dans les rangs des conclavistes.« C’est l’hôpital qui se moque de la charité », rétorque, sèchement, un opposant « conclaviste », qui fustige à son tour le « train de vie dispendieux » de Vital Kamerhe. « Venant de la part de quelqu’un qui se rend chaque mois en Europe sur Air France, en business class, dont le prix du billet oscille entre 6000 et 8000 euros, alors qu’un billet en classe économique coûte dix fois moins cher – 800 euros –, et qui descend au George V (un Palace parisien), c’est assez causasse. D’ailleurs, je me demande bien qui finance tout cela », fait-il mine de s’interroger, énigmatique.« Son attitude me laisse circonspect. A chaque fois que nous sommes proches du but pour obtenir l’union de l’opposition, Vital fait un pas ou deux en arrière », évoque un responsable de la Dynamique de l’Opposition, qui a fait le choix de participer au Conclave. « Il pensait son heure arrivée. Mais d’autres font la course en tête au sein de l’opposition.
Au sein même de la Dynamique, l’une des principales plateformes d’opposants, son leadership a toujours été contesté. Raison pour laquelle il n’y a d’ailleurs pas de président à la Dynamique mais une « modération tournante ». Sans doute Vital Kamerhe se sent-il distancé par d’autres au sein de l’opposition, ce qui explique qu’il n’ait pas souhaité prendre part au Conclave, contrairement à Martin Fayulu de l’ECiDé, à Joseph Olenghankoy du FONUS, ou encore Jean-Bertrand Ewanga ou Claudel Lubaya, deux figures éminentes de l’UNC », analyse un professeur en sciences politiques de l’UniKin, qui insiste sur le risque de marginalisation du leader de l’UNC au sein de l’opposition RD congolaise.Le charisme du « Sphinx »De fait, la réussite du Conclave – et à travers lui, de l’entreprise d’unification de l’opposition – doit beaucoup au charisme du Sphinx, Etienne Tshisekedi, qui continue de jouir, malgré l’âge, d’une forte popularité, en particulier au Kasaï et à Kinshasa. De l’avis unanime des participants au Conclave, son apport pratique et symbolique a été déterminant à Bruxelles. Et quid de Moïse Katumbi ? « Viendra, viendra pas », l’interrogation était sur toutes les lèvres des participants au Conclave. Finalement, même s’il ne s’est pas rendu en personne au Château du Lac, son ombre aura plané en permanence sur la manifestation.
Le succès du Conclave doit d’ailleurs beaucoup à l’activisme de ses proches : Raphaël Katebe Katoto, son frère ainé, Olivier Kamitatu, le vice-président du G7, ou encore Salomon Kalonda, son principal conseiller. Leur (omni)-présence dans les discussions démontrent, si besoin en était, l’adhésion totale de Moïse Katumbi à ce Conclave.Pendant ce temps, dans les couloirs du château du Lac, on ne décolérait pas face à l’attitude du leader de l’UNC, à l’instar de Francis Kalombo, l’ex-Président des Jeunes du PPRD. « Vital Kamerhe n’a jamais travaillé dans l’intérêt de l’opposition. D’ailleurs, quand il demande de manifester au Congo, le Pouvoir le lui accorde toujours », a-t-il déclaré au micro de nos confrères de Télé Tshangu. Un avis partagé par de nombreux militants des mouvements citoyens, également présents à Bruxelles. Pour ce responsable de La Lucha, les choses sont entendues. « A l’occasion du Conclave, les masques sont tombés. Une partie de l’opposition a joué contre son camp ». Entendez par là, pour celui de la Majorité présidentielle. En privé, l’entourage de Joseph Kabila ne goûte d’ailleurs pas son plaisir. Et elle n’hésite aujourd’hui plus à l’afficher en public. Sur Twitter, Jean-Pierre Kambila, le directeur adjoint du Président de la République, s’est dit ce weekend « heureux de constater que Vital Kamerhe met(tait) enfin en avant les intérêts de la Nation ».
Des propos qui, incontestablement, ont jeté le trouble. « Parfois, face à Karmerhe, même Lambert Mende et Aubin Minaku peuvent paraître modérés. C’est dire… », se désole un autre conclaviste.Au-delà des considérations tactiques présidant à la non-participation de certains opposants au Conclave, le coût de la manifestation ne correspond en rien aux sommes grandiloquentes avancées par ses détracteurs sur les réseaux sociaux. Vérifications faites, la salle qui a accueilli la manifestation se loue 2.500 euros la journée. Le dîner du mercredi soir, qui a réuni 80 convives, a, lui, coûté 40 euros par tête, soit un total de 3.200 euros. On est donc très loin des chiffres extravagants qui ont circulés sur les réseaux sociaux.

En outre, et contrairement à certaines rumeurs ou spéculations (Lambert Mende parlant d’une main étrangère qui aurait stipendiée la manifestation), chaque participant s’est pris en charge individuellement ou l’a été à travers son parti, « déplacement et logement sur place compris », nous a indiqué un membre du G7. Ce principe n’a souffert que deux exceptions : « Etienne Tshisekedi a offert le dîner du mercredi soir et l’UDPS a payé la salle de réunion », a précisé un membre du parti de Tshisekedi. « En réalité, le coût est modique. Si le respect de la démocratie est à ce prix en RDC, alors ce n’est pas cher payé. Et il s’agit dans tous les cas d’argent privé, pas public. Sans doute une goutte d’eau par rapport à tout ce qui est détourné chaque semaine par la MP », pouvait-on lire en réaction sur les réseaux sociaux.Le Président Joseph Kabila n’est certes jamais à court d’idées pour se maintenir au pouvoir. Mais suite au Conclave de Bruxelles, sa marge de manœuvre pour y parvenir s’est incontestablement réduite. Ceux dans l’opposition qui se sont tenus, pour diverses raisons, en dehors du Conclave ont pris le risque de se retrouver définitivement hors-jeu dans le match démocratique qui, en RDC, oppose les partisans de l’Etat de droit à ceux qui tentent de tordre le cou, dans leur intérêt personnel, aux dispositions de la Constitution. La bipolarisation de la vie politique congolaise, avec la « Majorité Présidentielle » d’un côté, le « Rassemblement » de l’opposition de l’autre, est en marche. A chacun, désormais, de choisir son camp. Rester au milieu du gué s’avérera rapidement être une posture intenable…
Afrik.com

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