On ignore encore si l’élection présidentielle prévue fin novembre en RDC se tiendra dans les délais, mais la campagne, elle, a bel et bien commencé. En déclarant mercredi 4 mai au soir sa candidature, Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur de l’ex-Katanga a crispé un peu plus la majorité présidentielle et certains pans de l’opposition. Si ses partisans attendaient depuis longtemps que leur champion sorte du bois et ont fêté l’annonce, les réactions sont naturellement plus mitigées de l’autre côté du spectre politique.

« Prématuré, à mon avis », a ainsi lâché Félix Tshisekedi, pourtant proche de Moïse Katumbi. Les deux hommes s’étaient rencontrés à Paris en décembre 2015, pour évoquer une candidature commune. « Il est candidat pour quelles élections, et qui auront lieu à quelle date ?, s’interroge aujourd’hui le fils de l’opposant historique Etienne Tshisekedi, leader de l’UDPS. Il faut d’abord s’assurer d’avoir un processus électoral crédible et à bonne date, avant de se jeter dans le bain. »

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La charrue avant les bœufs ?

Si Moise Katumbi s’est finalement prononcé, c’est pour desserrer l’étau du pouvoir alors que les forces de l’ordre ne cessent de réduire sa marge de manœuvre, soulignent plusieurs observateurs. Après l’avoir empêché de tenir un meeting le 24 avril, la police a encerclé le 5 mai sa résidence à Lubumbashi, faisant craindreune arrestation imminente, avant de se retirer sous pression des casques bleus de la Monusco qui avaient eux aussi pris position aux abords du domicile de l’ex-gouverneur du Katanga à sa demande.

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Si l’annonce de la candidature de Moïse Katumbi a pris de court une partie de l’opposition, les différends sur le rythme à tenir face au régime de Joseph Kabila et sa volonté de faire « glisser » le calendrier électoral ne sont pas nouveaux. En janvier, l’UDPS avait déjà jugé que Moïse Katumbi mettait la charrue avant les bœufs en plaidant pour des primaires au sein de l’opposition. Désormais, certains s’inquiètent. Le député Juvénal Munubo, de l’Union pour la nation congolaise (UNC), estime que la candidature déclarée de M. Katumbi pourrait « fragiliser » les efforts pour « pousser le pouvoir à accepter l’alternance de façon démocratique et apaisée ». Et l’élu du troisième parti d’opposition de poursuivre : « Le risque, c’est d’assister à la dispersion des opposants au lieu qu’ils unissent leurs énergies pour arracher le respect de la constitution. »

A l’inverse, le député Francis Kalombo, qui a participé à la naissance du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), la formation du président Kabila, dont Moïse Katumbi a été l’un des cadres, juge que le moment opportun. Plus encore : le fait qu’il porte un « projet d’opposition commun » est une « très bonne chose pour la consolidation de la démocratie dans notre pays », assure l’élu, rallié à l’ex-gouverneur.

Un avis partagé par plusieurs autres plateformes de l’opposition (G7, Alternance pour la République, Collectif des Nationalistes), qui ont récemment désigné Moïse Katumbi comme leur candidat à la magistrature suprême. « On ne peut plus laisser Joseph Kabila dicter l’agenda, insiste Delly Sesanga, député et président d’Alternance pour la République. Cette candidature permet de susciter le débat sur un projet, de travailler l’opinion publique. Si l’opposition ne parvient pas à semettre d’accord sur une candidature commune, les électeurs devront savoir quels choix s’offrent à eux. »

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« Il est pris de panique »

Le 4 mai, la justice congolaise a annoncé qu’une enquête avait été ouverte sur la présence de « mercenaires » dans l’entourage de l’ex-homme d’affaires, lui imputant la préparation d’une « épreuve de force » pour faire prévaloir sa démarche. Quatre personnes ont été arrêtées, dont un ressortissant américain.

Pour le ministre en charge des relations avec le Parlement, Tryphon Kin-Kiey, très hostile à l’homme fort de Lubumbashi, c’est la perspective de devoir s’expliquer qui a poussé Moïse Katumbi à « sortir du bois ». « Il se reproche quelque chose. On annonce des poursuites et le soir, il annonce sa candidature… C’est une fuite en avant ! Il est pris de panique, il a peur parce qu’il est assiégé. Il est le premier à se déclarer candidat pour une élection qui n’est même pas fixée… Il va faire comment ? Lui, il va organiser les élections sans la CENI [commission électorale nationale indépendante] ? »

« L’empêcher de parler, le coincer, l’étouffer »

Moïse Katumbi a démenti la formation de milices que lui imputaient des responsables et des médias. L’ambassade des Etats-Unis à Kinshasa semble lui donnerraison. Dans un communiqué envoyé à la presse jeudi 5 mai, elle se dit « profondément préoccupée » par les « fausses allégations » prononcées la veille par le ministre de la justice Alexis Thambwe Mwamba. Contredisant le ministre, l’ambassade affirme que le citoyen américain arrêté « n’était pas armé » et que « les allégations selon lesquelles il était impliqué dans des activités mercenaires sont fausses ». « Il travaille dans une société privée américaine qui fournit des services de consultation à des clients à travers le monde entier », précise le communiqué.

Pour l’instant, Moïse Katumbi persiste et signe. « Quoi qu’il arrive, je maintiens ma candidature (…). La démocratie gagnera », a-t-il tweeté, tout en déclarant à l’AFP qu’il avait sollicité la protection de l’ONU. Mais pour Timothée Mbuya, président de L’ONG Justicia, le pire est peut-être à venir. « On peut s’attendre à des faux témoignages, dit-il à propos de l’enquête sur les « mercenaires » arrêtés. Mais plus que l’emmener en justice, il semble que le pouvoir veuille à tout prix le maîtriser, l’empêcher de parler, le coincer, l’étouffer pour qu’il comprenne qu’il est indésirable, et qu’il ferait mieux d’aller en exil. »

Habibou Bangrécontributrice Le Monde Afrique, Kinshasa