Etienne Tshisekedi: le laboureur sans enfants

Il est «la figure de proue» de l’opposition politique en RDC. Etienne Tshekedi wa Mulumba, l’un des premiers hommes à dire «non» au Maréchal Mobutu Seseseko, incarnait, à la chute de la deuxième République,  l’espoir de tout un peu peuple. 16 ans plus tard, le «Sphinx de Limete» n’a toujours pas accédé à «l’impérium». A bientôt 83 ans, l’homme tend vers sa fin; sa succéssion est annoncée, mais qui reprendra le flambeau? Que reste-t-il de l’icône, qu’aura-t-il légué à la Nation? Retour sur la vie d’un énigme politique.

PARIS, FRANCE
Direct.cd,  avec AFP,
Colette Braeckman et AP

Lorsqu’il avance à petits pas, coiffé d’une casquette et soutenu par son fils Félix, Tshisekedi croit encore que l’avenir est devant lui ; le Poulidor de la politique congolaise est persuadé qu’il atteindra bientôt le sommet, coiffant tous ses rivaux. En réalité, cet homme obstiné, courageux, appartient déjà à l’histoire de son pays. Personnage statufié de son vivant, Etienne Tshisekedi wa Mulumba jouit d’un horra sans pareil en RD Congo.

En 1960, année de l’indépendance, Tshisekedi est déjà là : alors qu’il ne terminera ses études de droit qu’un an plus tard, il fait partie de ces jeunes intellectuels auxquels Mobutu fait appel pour composer le Collège des Commissaires généraux, un gouvernement provisoire qui est mis en place après la « neutralisation de Patrice Lumumba. Commissaire adjoint à la justice, Tshisekedi sera accusé d’avoir signé le document envoyant le Premier Ministre au Katanga, où la mort l’attend.

Au cours des années 60, Tshisekedi est membre éminent du groupe de Binza, qui rassemble les premiers intellectuels congolais. Il est ministre de l’Intérieur en 1969 lorsque les « Pendus de la pentecôte » Kimba, Anany et Bamba sont exécutés, il rédige le Manifeste de la N’Sele, qui jette les bases du parti unique, le Mouvement populaire de la révolution. Lorsqu’il est au pouvoir, ce Kasaïen, premier diplômé en droit de l’histoire du Congo, ouvrira largement les portes de la magistrature aux ressortissants de sa province.

En 1980, un massacre de mineurs, à Katekalay dans le Kasaï oriental, provoque la rupture : 13 parlementaires, issus du parti unique, adressent une lettre ouverte au chef de l’Etat, plaidant pour une libéralisation de la vie politique. La réponse de Mobutu est immédiate : les impertinents sont battus, emprisonnés. Deux ans plus tard, l’UDPS (Union nationale pour la démocratie et le progrès social) voit le jour et « la fille aînée de l’opposition », revendique son droit à exister à côté du parti unique.

Peines de prison, déportation, bastonnades : les années 80 sont celles de l’héroïsme face à un Mobutu qui n’admet guère la contestation tandis que l’Europe détourne le regard. Lorsqu’en 1990, désireux de devancer les exigences démocratiques de l’Occident, Mobutu met fin au parti unique, Tshisekedi revendique haut et fort son droit d’accéder au poste de Premier Ministre tandis que la population exige une conférence nationale.

Fricotage avec Mobutu

tshisekedi et mobutuLa danse avec le Léopard commence : en 1991, Tshisekedi accepte d’être nommé Premier Ministre par Mobutu mais sabote aussitôt les choses en biffant le terme « garant de la nation » à propos du chef de l’Etat et il sera limogé sans délai. En août 1992 vient l’heure de gloire : les délégués à la conférence nationale l’élisent à la Primature, une légitimité dont il se prévaudra longtemps.

Alors déjà, son leitmotiv, c’est l’Etat de droit et le contrôle des finances. Lorsque Mobutu tente de s’accrocher à ses prérogatives présidentielles, et, entre autres, fait tourner la planche à billets, Tshisekedi, lance une sorte de « fatwa » sur la nouvelle coupure de cinq millions de zaïres (sic…) qui porte l’effigie du maréchal et sur les marchés, les mamans récusent cette monnaie de singe.

Alors qu’en décembre 92-janvier 93, les militaires se lancent dans les pillages et que le pouvoir de Mobutu vacille, tous les regards se tournent vers le Premier ministre, dont la légitimité est incontestable et qui a le soutien de l’opinion. Les Occidentaux sont alors prêts à pousser Mobutu vers la sortie et comptent sur Tshisekedi pour avaliser le coup de force. Mais ce dernier, durant plusieurs jours, refuse tout contact, faisant savoir qu’il « fait la sieste »…

A l’époque déjà, Gauthier de Villers souligne « le malaise causé dans l’opposition par le caractère à la fois autoritaire et erratique de Tshisekedi »…Finalement démis de ses fonctions par Mobutu, Tshisekedi, durant des mois, demeure convaincu de sa légitimité et, sous les arbres de son jardin de Limete, il réunit ses ministres pour des palabres sans lendemain.

Lorsqu’en 1996-97 l’histoire s’accélère, et que la guerre éclate au Kivu, sur la frontière du Rwanda, Tshisekedi voit resurgir un autre revenant, Laurent-Désiré Kabila, compagnon de Patrice Lumumba dans les années 60. Dès que ce dernier, porté par les armées du Rwanda et de l’Ouganda, entre dans Kinshasa en mai 1997, il envoie des émissaires à Tshisekedi, qu’il considère comme un « résistant de l’intérieur ». Mais les conseillers rwandais empêchent une rencontre directe entre les deux hommes et Tshisekedi refuse toute collaboration, exhortant Kabila de « faire d’abord partir les étrangers qui l’accompagnent ».

Pire encore : apprenant que ses «amis » rwandais auraient le projet d’assassiner l’opposant, (un crime qui lui aurait été imputé !) Kabila décide, en catastrophe, de reléguer Tshisekedi dans son village d’origine au Kasaï. Gaëtan Kakudji, ministre de l’Intérieur, dote même l’irréductible opposant d’un motoculteur en précisant qu’« ainsi, il apprendra à travailler »…

Quelques années plus tard cependant, nous retrouvons Tshisekedi à Goma, gardé par des soldats rwandais. Il revient de Kisangani où, peu après le bombardement de la ville par les armées rwandaise et ougandaise, il a assisté à un défilé des troupes ennemies. Les populations de l’Est mettront du temps à lui pardonner cette collaboration avec l’envahisseur.

Lorsqu’il participe aux négociations de paix de Sun City, en 2002, Tshisekedi estime toujours, imperturbable, que le poste de président ou de vice-président lui revient, sans qu’il ait à poser sa candidature et à se lancer dans la compétition. Il sera donc écarté de la formule de « un plus quatre » (un président, quatre vice présidents, le poste de représentant de la classe politique ayant été confié à Zahidi N’Goma, beaucoup plus malléable). C’est en 2006 qu’il commet une erreur dont il paie, aujourd’hui encore, les conséquences : il déconseille à ses partisans de s’enregistrer comme électeurs, il ne présente ni listes ni candidatures. Par conséquent, l’UDPS , qui n’est pas représentée à l’Assemblée, ne bénéficiera d’aucune dotation et ne sera pas associée à la préparation des élections de novembre 2011.

2011 justement, Tshisekedi, 79 ans, relevant d’une longue année de soins médicaux en Belgique, estime que son heure a sonné : l’UDPS est rentrée dans le jeu et présente des listes dans tout le pays ; dans le Kasaï l’enrôlement des électeurs a dépassé toutes les prévisions et lors de ses meetings, à Kinshasa, au Katanga, Tshisekedi, le « Sphynx de Limete » remplit les stades.

Lorsque les congolais opposés à Joseph Kabila sont allés voter le 28 novembre 2011, beaucoup plaçaient leurs espoirs en cet homme, leader charismatique et surtout, le seul qui n’a vraiment jamais fait partie d’une classe politique pourrie « jusqu’à la moelle épinière », pour reprendre l’expression à un chroniqueur politique Kinois.

Il faut dire que les ingrédients étaient réunis. Jean-Pierre Bemba n’était plus là, Vital Kamerhe sentait encore la Majorité Présidentielle, Kengo wa Dondo le Mobutisme et surtout, Kabila lui était passé complètement à côté de la plaque lors de son premier mandant. Etienne Tshisekedi, l’homme qui a tenu face à Mobutu, le « Saint », n’avait qu’à fédérer les forces de l’opposition autour de lui et le tour était joué.

Inutile en effet de revenir sur la longue et fatidique série de ratées qui s’en suivra, l’on retiendra simplement que le Lider-Maximo sortira de ces élections totalement isolé, en se faisant sa propre fixation, sans tenir compte de la vraie réalité. La réalité justement est qu’en politique, surtout congolaise, les idées ne font plus bon marché…

Les forces en présence étant jugées par leurs capacités à trouver un compris, les militants par leurs niveau de ventres vides, les députés par leur soit financier, la vieille politique à la Tshikas n’avait plus pignon sur rue..

L’autre dictateur

tshisekedi-monsengwo-001L’histoire se répète pourtant. Le Groupe de 7, nous refait le 13 parlementaire  version Kabila. Moïse Katumbi, Vital Kamerhe, Jean-Pierre Bemba, Martin Fayulu… seraient la nouvelle génération d’opposants politiques en RDC. Mais voilà, il ne faudra pas compter sur Tshisekedi pour passer le flambeau. Aujourd’hui, plusieurs mois après cette chaotique élection, à quelques mois de la fin du deuxième et dernier mandat de Joseph Kabila, le président à vie de l’UDPS ne semble toujours pas avoir compris la leçon. Et des récents épisodes ? D’abord un refus catégorique de passer le flambeau aux autres dirigeant au sein même de son propre parti qui se veut pourtant démocratique. A la place, un tandem entre son fils Félix Tshisekedi et sa femme « Mama Martha » mène la chance, préparant ainsi une succession monarchique. La démocratie, à la Tshisekedi.

Quand au dialogue convoqué par Joseph Kabila, pour finir, Etienne Tshisekedi, fidèle à lui-même, nous a montré un constant manque de position. Tantôt « président élu », tantôt opposant, disant parfois oui à Kabila, exigeant parfois un « médiateur international », le sphynx de Limete semble manquer de position fixe ; au moment où plusieurs cadors de l’opposition congolaise avaient pourtant clairement décliné l’offre du dialogue de Joseph Kabila.

Cette permanente inconstance, Moïse Katumbi, qui ne cache plus ses ambitions présidentielles, doit faire avec. Dans son « plan » de présenter un candidat commun de l’opposition, l’ex-gouverneur du Katanga a goûté au « Tshisekedisme » la semaine dernière à Bruxelles. En effet, au lendemain de cette rencontre entre Tshisekedi et Katumbi, Bruno Mavungu, secrétaire général de l’UDPS n’ira pas par quatre chemins.  Dans une conférence de presse le 08 avril à Kinshasa, la bouche autorisée, parfois contestée, d’Etienne Tshisekedi lancera : « Le choix d’un candidat unique de l’opposition n’est pas à l’ordre du jour» ; avant de poursuivre : « Tshisekedi a beaucoup milité dans ce pays et il n’est pas prêt à hypothéquer l’avenir du peuple congolais dans une voie qui n’augure rien de bon ». Voilà qui est dit !

Plus de 36 après son entrée de l’opposition, Etienne Tshisekedi s’y serait finalement conforté.  Si les congolais ont longtemps mis en cause les politiciens au pouvoir pour leur inefficacité à faire développer le pays, il y a, toutefois, lieu de constater à quel point le charismatique leader de l’opposition y a fortement contribué. A 83 ans, le sphinx qui a toujours su renaître semble, cette fois-ci, s’acheminer lentement vers à le terminus. Cet homme qui mériterait l’ordre des héros nationaux se doit néanmoins d’offrir une sortie plus meilleure. Attendu au tournant dans les prochaines échéances, l’Ange et Démon de la politique congolaise aura logiquement l’occasion de se ressaisir. Au risque de n’avoir jamais accédé à l’impérium, « Ya Tshitshi » pourrait tout aussi finir sa note en « laboureur sans enfants ».#

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