Marie Misamu, la course au buzz et la dérive des médias congolais

DIRECT.CD — A la mort de la soeur Marie Misamu, le week-end dernier, la communauté congolaise en ligne a découvert la malheureuse “course au buzz” : la volonté de créer du contenu, de booster leur lectorat, de susciter des partages… A force de vouloir aller plus vite que la concurrence, ou pour créer du trafic sur leurs sites, les médias, y compris les plus respectables, relayent trop souvent des informations inexactes, anciennes ou partielles. Dans cette course à l’info, l’important est de ne jamais se laisser doubler. Loins de ce qu’ont pu s’imaginer les congolais, le phénomène est certes mondial. Lumière.

Le décès, le week-end dernier,  de Marie Misamu, chanteuse chrétienne de la République démocratique Congo, a fait découvrir aux internautes de ce pays de l’Afrique Centrale le visage cruel de la « course au buzz ».

Des titres aussi scandaleux qu’incompréhensibles ont longtemps accompagné des images pour la plus part choquantes. Partant des médias locaux jugés pourtant « sérieux », jusqu’aux blogueurs, la vague n’a épargnée personne; au point de susciter une farouche réaction de la part de lecteurs congolais qui n’ont pas hésité à remettre en cause toute la presse locale. Et pour, la course au Buzz n’est pas que congolais.

Le 9 août 2015, en pleine saison estivale, la planète médiatique s’enflamme: à Dubaï un père a préféré laisser sa fille se noyer qu’être sauvée. La raison ? Être touchée par des sauveteurs aurait déshonoré la jeune fille comme le rapporte le responsable de l’unité de sauvetage.  Seulement aussi révoltant soit-il, ce fait divers ne date pas de cet été mais de… 1996. Les médias des émirats à la source de l’information ont juste choisi d’omettre un détail capital : la date. Mais voilà que les reprises s’enchainent, d’abord par le site d’information en continu Dubaï Emirates 24/7 puis par la presse anglo-saxonne. S’ensuit en France une dépêche AFP à son tour reprise par les grands quotidiens nationaux et régionaux : tout le monde le sait et tout le monde est indigné. Le Guardian s’interroge, veut vérifier l’info, donner une date à ce fait divers : parce que après tout qui l’a fait ? Personne. Et tout le monde semblait s’en satisfaire. M6 a même « imaginé » que les faits devaient remonter au premier week-end d’aout.
Au lendemain de cette information, c’est la Une de Paris Match qui interpelle montrant Nicolas Sarkozy et Carla Bruni en vacances en Corse. Rien d’insolite cette fois ci ce n’est que l’ancien président y apparaît aussi grand que sa femme, et que la forme du corps de cette dernière ressemble à celui d’une adolescente pour le Daily Mail. Abus de photoshop pour améliorer les silhouettes ou simple angle photographique avantageux dans la presse comme sur les réseaux sociaux la question fait débat. Déjà en juillet dernier le garde du corps qui faisait du vélo avec Sarkozy avait mystérieusement disparu de la couverture du Parisien.

Ces cafouillages médiatiques ne se sont pas réservés à l’été. En témoigne la série de personnalités bien portantes déclarées « décédées » depuis le début de l’année. Le 28 février : l’AFP annonce le décès d’un grand patron du CAC 40, Martin Bouygues. A l’origine une information sans source précise, signalant au siège rennais de l’AFP que le président-directeur général du groupe de BTP est décédé. Des vérifications s’en suivent auprès de la mairie de Saint-Denis-Sur-Sarthon qui confirme qu’un « M. Martin » est bien décédé. Et sur fond de malentendu, sans attendre la confirmation du groupe, l’information est envoyée. Un démenti suivra quelques heures plus tard mais les milieux économiques sont déjà en effervescence.

Au début de l’été au tour de la Reine Elisabeth II de mettre un pied dans la tombe, un tweet qui part trop vite et c’est tout le Royaume qui apprend brutalement la mort de sa souveraine. Après une première explication nébuleuse de la journaliste prétendant qu’il s’agissait d’une plaisanterie de mauvais goût, la BBC dément et reconnait qu’une erreur a été commise lors d’un exercice technique (classique) « de simulation d’envoi de nécrologie.» Plus éloigné de l’incident diplomatique, il faut aussi déplorer la mort annoncée fin juin du footballeur Cristiano Ronaldo. Un lapsus en direct de la journaliste immédiatement relayé.

Naissance des Buzz « éphémères »

Mais il y a plus grave que ces buzz éphémères, il existe désormais des vrai faux « médias » déterminés à inventer l’information si celle-ci n’est pas assez insolite, improbable ou étrange, afin de « faire du clic » (du trafic sur leurs sites) pour attirer des annonceurs. L’agence de presse anglaise CEN (Central European News) par exemple, inquiète de sa perte de vitesse et qui voyait  ses informations de plus en plus ignorées par les médias anglais a décidé de se reconvertir dans le sensationnel. Non vérifiées, exagérées voir inventées ses informations n’en sont pas moins reprises par d’autres agences de presse (AFP) et quotidiens nationaux (telles que celles-ci dans Le Figaro) comme le souligne l’enquête menée par buzzfeed.

Que les deux grands principes de base de journalisme (vérifier l’information et la recroiser) soient ainsi de plus en plus ignorés par des médias en quête de rapidité ou de sensationnalisme a de quoi inquiéter. En effet  toute entreprise ou structure est désormais susceptible de se retrouver un jour sous de « faux » feux de l’actualité. En ce cas il faut agir aussi vite que le journaliste fautif et traiter la situation immédiatement : appeler le média pour demander un retrait rapide (en ligne) de l’info inexacte, le cas échéant publier un (ou des) démenti(s) et informer aussi l’interne.  C’est exactement ainsi qu’a réagi la société russe spécialisée en sécurité informatique Kaspersky, accusée vendredi 14 août par l’agence Reuters d’être à l’origine d’opérations de sabotage à l’égard de ses concurrents. Uncommuniqué de presse a été publié le même jour sur le site de l’entreprise démentant l’information, doublé par un post du fondateur, Eugene Kaspersky, sur son blog officiel ironisant sur un article dénué de preuves et basé sur des sources anonymes.

Paradoxalement le démenti apporté dans l’affaire de la « Noyée de Dubaï » a été traité de la même manière que sa publication: le démenti d’un média a été repris par un autre média et ainsi de suite.
Si l’information avait concerné une entreprise il aurait été important d’obtenir un démenti par site ou média concerné.    

Dans un secteur où tout est à réinventer : les structures juridiques, les modèles économiques, les formats et l’activité journalistique… et où l’Afrique, plus précisément la RD Congo, a souvent pris modèle à l’occident, il n’est pas très surprenant de voir la situation s’y perpétuée.

Car, le numérique bouleverse profondément les manières d’exercer le métier. Sur le Web, les informations s’entrechoquent et se succèdent à toute vitesse. La course au buzz séduit même certaines rédactions selon les intervenants présents lors du débat.

“Les contenus sont de plus en plus accessibles avec le numérique. En tant que journalistes, notre rôle est de faire une sélection des contenus pour les lecteurs. Il faut traiter mieux et différemment les informations”, estime Rudy Ndony, rédacteur à Direct.cd.

L’avenir s’annonce assez sombre, d’autant plus que cette course semble ne pas s’arrêter.

La preuve ? Cet article contient soit-même un texte intialement publié sur le site CNews.fr. Retitré, retouché, le voici transformé en un nouvel article que personne ou presque pourra en deviner les origines.

C’est donc la presse en ligne, une course sans scrupule vers le trafic, le buzz, et la renommée.

Benjamin Litsani Choukran,
Direct.cd

 

 

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