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Luambo Makiadi : comment est-il devenu « Grand Maître » ?

Luambo Makiadi s’est affirmé dans le monde musical et est devenu de plus en plus célèbre grâce surtout à l’intégration, dans son groupe, de Lutumba, Youlou Mabiala et Michel Boyibanda qui feront la gloire de l’OK Jazz avec 30 ans de gloire.

En deux décennies (70-80 et 80-90), Luambo Makiadi est au sommet de la musique grâce à ses meilleures compositions. Il brille de mille feux au firmament de la musique congolaise et même africaine.

La Rd Congo rend un hommage national digne à Franco Luambo Makiadi, un des icônes de la chanson congolaise moderne.

A cette occasion, le journal « La Prospérité » s’est intéressé au parcours résistant de cet artiste qui s’est forgé à travers ses œuvres langoureuses jusqu’à devenir Grand Maître et immortel dans la mémoire d’un peuple.

Né le 6 juin 1938, au village fleuri de Sona Bata, à +- 100 Km de Kinshasa, dans la province du Bas-Congo, François Luambo Makiadi, dit Franco, était l’aîné d’une famille de plusieurs enfants.

Toujours à côté de sa maman, il va grandir dans cette ambiance Mukongo où tous les clans relatent le souvenir de leur lointain passé.

Quelques années après, lui et sa Maman Mbonga Hélène plient bagages pour s\’installer à Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa, où ils éliront domicile dans la commune de Ngiri-Ngiri.

A l’âge de 10 ans, Luambo François est orphelin de père. Sans soutien, il abandonne l’école en 3ème primaire et s’adonne à la vie de la rue au même titre que d’autres jeunes de son âge.

Ils vont vivre les réalités de la rue avec ses tourments, ses violences et ses ambiguïtés.

A Léopoldville, Franco découvre le monde de la ville avec toutes ses contradictions. Non loin du marché de Ngiri-Ngiri, sa mère prépare les gâteaux à la farine et les vend aux passants, en fredonnant avec mélancolie les vieilles rengaines apprises à Sonabata.

Mais, les beignets et les gâteaux en vente ne comblent pas les lacunes matérielles à la maison. Commence alors pour la jeune Maman une autre vie, celle où l’on manque de tout. Alors, Luambo se forge un caractère à Ngiri-Ngiri, et sa vie prend d’autres formes.

Malgré les jeux avec des amis insoumis, il n’abandonne pas pour autant sa mère.

D’ailleurs, grâce au concours d’un camarade, Franco découvre les vertus de l\harmonica, cet instrument qui ne quittera plus ses lèvres.

Et, deux bouts de pagne noués autour du cou, Luambo continue à aider sa mère à vendre dans différents marchés.

A 11 ans, il a pour idoles Jimmy et De Saio. Mais, l\µ’opportunité de la vie lui fait découvrir Ebengo Dewayon, qu’il apprend à fréquenter.

Notons ici que cette nouvelle rencontre sera déterminante pour le devenir de Luambo. C’est à ses côtés qu’il s’initie aux premières notes de la guitare.

Puis, interviendra Luampasi, un autre guitariste de renom. Adolescent, le voilà pris dans le tourbillon de la musique, sans connaissance élémentaire du solfège et sans culture musicale. Malgré ce handicap, son obstination sera payante.

Luambo a décidé de jeter son dévolu sur cet instrument à cordes qu’est la guitare et son harmonica est jeté aux oubliettes.

Commence alors pour le petit de Sona Bata une nouvelle épopée. À quinze ans, il enregistre déjà de sa voix innocente et mal maîtrisée des chansons avec le groupe Waton de Dewayon.

En 1956, le 6 juin à Léopoldville, l’annonce est faite d’un point à l’autre de la ville, un nouvel orchestre vient de voir le jour.

Au départ, au studio Loningisa, il enregistre “Bolingo na ngaï Béatrice”. Avec le concours de Bowané, qui l’a pris sous sa tutelle, Franco s’est fait un nom. Mais, Bowané gagne l’Angola et décide de s’installer à Luanda.

Voilà Franco seul face à un succès qui l’attend à l’horizon. Au lieu de se ronger les doigts, il décide de créer un groupe musical grâce à l’apport de quelques musiciens congolais comme Pandy Saturnin (Tumba), Loubelo Daniel, De la Lune (guitariste) Jean- Serge Essous (saxo) venus à la rescousse.

Ils s’accordent sur la mise en place d’un nouveau style. Sur la rue Tshuapa, dans la zone’commune) de Kinshasa, ils font connaissance avec M. Oscar Kashama.

Celui-ci les encourage et décide de les prendre en charge dans son bar. Nous sommes le mercredi, 6 juin 1956, lorsque naît “OK Jazz”, OK pour Oscar Kashama.

1957 : scission de l’OK Jazz ! Franco, Rossignol, Saturnin Pandy, de la lune et Essou sont les premiers musiciens. Le succès est fulgurant, mais la naïveté gâche les efforts de ces jeunes et les bonnes choses ne durent guère.

En 1957, l’orchestre connaît une scission. Les congolais que sont J. Serge Essous, Landu Rossignol quittent Franco pour créer le Rock-A-Mambo, mais deux autres Congolais (de Brazza) vont rejoindre Franco : Célestin Nkouka et Edo Nganga.

Leur présence redonne du tonus à l’orchestre Kashama-Jazz. Ils vont enregistrer trois chansons qui marqueront cette époque : “Aimé wa bolingo”, “Joséphine”, et “Motema na ngaï epai ya mama”.

Mais Luambo, en 1958, est arrêté par les autorités coloniales, pour des raisons obscures.

On parle d’une affaire de cœur et son absence réduit le succès de l’orchestre dont il est déjà le porte-flambeau.

Ses amis congolais profitent de ce temps pour regagner Brazzaville. Là-bas Nkouka Célestin, Edo Nganga sont rejoints par Nino Malapet, Jean -Serge Essous pour monter l’orchestre Bantous de la Capitale.

A Léopoldville, où il a recouvré sa liberté, Franco retrouve Vicky Longomba qui lui était resté fidèle, pour procéder au recrutement de nouveaux musiciens.

Mulumba Joseph alias Mujos, Bombolo Léon dit Bohlen, Tchamala Piccolo et Lutumba Simon alias Simaro, font leur entrée dans OK Jazz en 1961.

Sur le plan politique, le Congo belge est le centre de nombreuses émeutes. Les nationalistes sont aux prises avec les forces coloniales. La situation à Léopoldville est intenable, les batailles et les arrestations se multiplient.

Pour calmer le jeu, une conférence dénommée “Table Ronde” est convoquée à Bruxelles pour statuer sur le devenir de cette colonie belge. A cet effet, Joseph Kabasele dit Kalle Jeff est choisi pour animer la manifestation.

Son orchestre African Jazz fait le voyage en Belgique et Vicky Longomba choisi par Kallé fait partie de l’équipe.

Il part sans en informer Franco qui entre dans une colère noire. C’est à cette époque que Grand Kallé lance la chanson “Indépendance Tcha tcha tcha” qui va connaître un succès continental.

Mais, pour Franco, c’est un coup dur, car ce départ de Longomba crée un vide.

Toutefois, un groupe de jeunes filles attirées par les thèmes des chansons de Franco décide tous les soirs de se donner rendez-vous à ses concerts.

L’affluence de ces demoiselles suscite la passion et va obliger les mélomanes à s’intéresser à cette musique.

Luambo s’affirme ainsi dans le monde musical de la capitale, et devient de plus en plus célèbre grâce surtout à l’intégration, dans son groupe, de Lutumba, Youlou Mabiala et Michel Boyibanda qui feront la gloire de l’OK Jazz. 30 ans de gloire : Grand maître musicien ou magicien ?

En deux décennies (70-80 et 80-90), Luambo Makiadi est au sommet de la musique grâce à ses meilleures compositions. Il brille de mille feux au firmament de la musique congolaise et même africaine.

Période importante et même exaltante pour ce musicien qui s’est fabriqué une longévité à la force du poignet. Seul maître à bord dans son orchestre, il sort de sa coquille pour imposer son leadership.

Il instaure une politique de grandeur et attire auprès de lui tous ceux que le pays compte comme grands talents artistiques.

Les éloges pleuvent de partout, ses disques sont vendus comme des petits pains dans tous les pays du continent.

Il vole de succès en succès. C’est l’apothéose. En cette période du parti unique, Luambo devient le musicien repère des grandes nuits présidentielles où pavane tout le gotha politique et mondain du pays.

Il amasse sans coup férir biens matériels et gloire spirituelle.

L’ex-Président de la République, le Maréchal Mobutu, l’élève au rang de Grand Maître de la musique zaïroise.

Il donne à son ensemble musical le cachet d’une entreprise au regard de sa renommée. L’OK Jazz est devenu le Tout Puissant OK Jazz.

La première décennie citée plus haut va marquer un grand tournant dans la vie de l’orchestre. Des musiciens de renom comme Sam Magwana, Dizzy Mandjeku, Josky Kiambukuta, Ntesa Dalienst, Djo Mpoy, Ndombe Opetum et Madilu System sont achetés à prix d’or pour venir grossir les rangs de l’orchestre. Ils viennent ainsi s’ajouter à Youlou, Boyibanda, Isaac Muzikiwa, Dessoin, Decca et Simaro pour former le grand OK Jazz, qui va terrasser tout sur son passage.

Dans le style Kalle, des orchestres comme Vox-Africa, les Maquisards, puis les Grands Maquisards et Continental vont vite s’essouffler, ne pouvant supporter le rythme et le succès foudroyant de l’OK Jazz.

La prépondérance du style rumba « Odemba », imposé par Franco de Mi-Amor, a dominé sur l’échiquier musical.

Il multiplie les concerts à l’intérieur du pays, et même à l’extérieur. Des pays comme la Zambie, le Kenya, le Gabon, le Congo, toute l’Afrique, tout comme l’Europe, vont l’accueillir comme un roi.

Partout, des foules se bousculent, les femmes accourent, les jeunes s’agrippent, Franco est désormais reconnu comme le Grand maître d’une rumba qu’il a imposée et qu’il a popularisée dans tous les pays au sud du Sahara. 1989 : une verve oratoire s’en va !

Soulignons que la personnalité de Franco est amplement influencée par une série d’événements douloureux.

Orphelin dés son jeune âge, Franco souffre de l’absence de son père, très tôt disparu. N’ayant pas abouti dans ses études, il souffre de cette insuffisance d’instruction.

Les thèmes de ses chansons sont souvent en rébellion avec le conditionnement de la société. Le Grand maître Franco a touché toutes les cordes sensibles de la vie durant toute sa carrière.

La femme, la politique, les mauvaises moeurs, la délinquance, la gabegie financière, l’infidélité, la jalousie, l’hypocrisie. Dans son style populaire, il va à la limite de la vulgarité, et il réussit à peindre ses contemporains au travers de leurs défauts et leurs qualités. Il était à la fois l’ami des femmes et des hommes qu’il critiquait à la limite de l’insulte et amadouait en même temps. Toute une littérature orale a été colportée à son endroit.

Les mauvaises langues ont raconté que l’homme était possesseur de fétiches importés auprès des magiciens en Inde.

Qu’il appartenait à une secte de vampires où on utilisait le sang et la chair humaine pour multiplier son pouvoir et sa domination sur ses contemporains, qu’il était associé à Mobutu pour faire disparaître un certain nombre d’opposants.

Mais, personne n’a pu apporter une seule preuve sur ces histoires racontées dans les “ngandas” de Kinshasa.

Malgré ces légendes, l’homme est resté imperturbable, intouchable, presque insaisissable jusqu’à sa mort le 12 octobre 1989 à Namur, en Belgique.

Jordache Diala/La Prospérité