Deux semaines après les inondations qui ont fait une quarantaine de morts et plusieurs dizaines de milliers des familles sans abri dans la capitale, le gouvernement dirigé par Augustin Matata Ponyo va enfin “prendre en charge” les victimes de ces calamités naturelles…sur injonction de “Joseph Kabila”. Cette intervention du locataire du Palais de la nation met en exergue l’irresponsabilité de ces “excellences” qui “gouvernent” le Congo démocratique. Depuis 2007 à ce jour, les chefs des gouvernements successifs (Gizenga, Muzito, Matata) ont laissé l’institution “Président de la République” s’accaparer des prérogatives constitutionnelles dévolues à l’Exécutif national. Faut-il une intervention du chef de l’Etat pour que le Premier ministre découvre les contours du rôle dévolu au gouvernement? L’interventionnisme de la Présidence de la République n’a-t-il pas fini par infantiliser le “Premier” et ses ministres?

“Joseph Kabila” a présidé mercredi 9 décembre une “réunion de crise”. L’ordre du jour a porté sur les inondations provoquées par des pluies diluviennes dans plusieurs communes de la capitale. Outre le Premier ministre Augustin Matata Ponyo, les ministres Evariste Boshab (Intérieur), Fridolin Kasweshi (Infrastructures et travaux publics), et Omer Egbake Yangembe (Urbanisme et Habitat) participaient à cette réunion. Le gouverneur de la ville de Kinshasa, André Kimbuta Yango, et le directeur du cabinet présidentiel, Néhémie Mwilanya Wilondja, étaient également présents.

Selon une dépêche de l’Agence congolaise de presse, “Kabila” “a ordonné” au gouvernement central ainsi qu’à celui de Kinshasa “de prendre en charge les familles éprouvées et les sinistrés”. L’annonce a été faite par le ministre de l’Intérieur. Celui-ci a déclaré que les participants ont “dégagé et stigmatisé les responsabilités de l’Etat” (sic!) mais aussi celle “de certains de nos compatriotes, en ce qui concerne le non respect des lois et règlements en matière de construction et d’assainissement des milieux urbains”.

Tel un élève qui rapporte les propos du maître d’école, Boshab de souligner que “Joseph Kabila” “a ordonné la stricte application par les autorités concernées, notamment les commissaires spéciaux et autres responsables des affaires foncières, des lois et règlements relatifs à l’organisation urbaine à travers le pays, afin que des cas de pareilles calamités naturelles n’endeuillent plus jamais le pays”. Pince sans rire, le ministre de l’Intérieur d’ajouter que “l’application de ces lois et règlements permettraient d’éviter que de pareilles calamités naturelles n’endeuillent plus le pays”.

Questions : qui est responsable de quoi dans ce pays? Doté d’un budget annuel, le gouvernement dont la mission consiste à conduire la “politique de la nation” – laquelle implique la prise en charge au quotidien du bien-être de la population – doit-il attendre les directives du chef de l’Etat pour accomplir ses missions d’intérêt général?

L’article 91 de la Constitution promulguée le 18 février 2006 précise dans son premier alinéa que le “gouvernement définit en concertation avec le président de la République la politique de la Nation et en assume la responsabilité”. “Le gouvernement conduit la politique de la nation”, souligne le deuxième alinéa. Par “politique”, il faut entendre la gestion de la Cité au sens le plus large. A savoir notamment : la sécurité des personnes et des biens, l’urbanisme, le logement, l’économie, la santé, l’éducation, la propreté publique, les infrastructures etc.

Premier ministre sans pouvoir

Pour mémoire, le Premier ministre Augustin Matata Ponyo a donné toute la mesure de son “inexistence” en tant que chef du gouvernement au lendemain du dépôt des fameuses plaintes de “Joseph Kabila” auprès du Procureur général de la République (PGR). Au lieu de son comporter en décideur, Matata opta pour la posture d’un “observateur passif” des événements.

Dans une déclaration qu’il a lue, vendredi 3 juillet dernier, le “Premier” s’est empressé d’”apprécier” et d’”appuyer” la démarche menée auprès du PGR par le conseiller spécial du chef de l’Etat en matière de la lutte contre la corruption, le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme. Par opportunisme, il n’a pas osé faire observer que cette mission incombe au gouvernement et non au président de la République qui est politiquement irresponsable.

Pire, Matata a perdu de vue que les magistrats du ministère du public – le PGR en tête – sont placés sous l’autorité hiérarchique du ministre de la Justice. A la surprise générale, il s’est mis à relayer les propos du PGR : “Cette démarche consiste, comme l’a précisé le Procureur général de la République, en une dénonciation. Il ne s’agit donc pas d’une plainte, ni des faits résultant des enquêtes menées par des services attirés”. Un comble!

Augustin Matata de conclure son message par ces quelques mots frisant le ridicule : “Quoi qu’il en soit, la Primature réaffirme son attachement à la bonne gouvernance ainsi qu’aux valeurs de moralité et d’éthique, conformément à la détermination du Président de la République, garant de la Nation, d’amener la République Démocratique du Congo à améliorer ses méthodes de gestion de la chose publique. Elle se rendra disponible pour toute action citoyenne visant à consolider la matérialisation de cette volonté”.

“Premier” mais pas leader de la majorité

Contrairement à la situation sous la Deuxième République où le Premier commissaire d’Etat n’était qu’un Coordonnateur de l’Exécutif, la Constitution en vigueur au Congo-Kinshasa confère au Premier ministre – sur papier du moins – des réels pouvoirs d’un chef de gouvernement. Question : comment pourrait-on, dès lors, expliquer l’interventionnisme incessant du président de la République dans la “gestion courante” du pays? D’aucuns estiment, à tort ou à raison, que l’explication est à rechercher dans la procédure de désignation du Premier ministre. “Au Congo-Kinshasa, le Premier ministre n’est pas le leader de la majorité. Le chef de l’Etat désigne la personne de son choix. Aussi, cette dernière considère-t-elle son ascension sociale non pas comme un mérite voire une charge mais une sorte d’aumône de la part du premier magistrat du pays”, disent des analystes.

Lors de sa nomination au poste de Premier ministre en janvier 2007, Antoine Gizenga ne cessait d’exprimer sa gratitude à “Joseph Kabila”. Et ce, en dépit du poids politique de son parti ( 34 députés) à l’Assemblée nationale.

Successeur de Gizenga à la primature, Adolphe Muzito a été littéralement humilié. L’opinion congolaise a encore en mémoire cette correspondance datée du 28 mai 2009 que le directeur du cabinet présidentiel d’alors, Adolphe Lumanu Mulenda Bwana Nsefu, avait adressée au Premier ministre Muzito: «(…), j’ai l’honneur de vous informer que sur instruction de la ’haute hiérarchie’, désormais, tout ordonnancement des dépenses publiques devra, avant paiement, requérir l’autorisation préalable de son excellence Monsieur le président de la République. Il en est de même des plans de trésorerie mensuels». Muzito s’était incliné sans broncher à cette instruction présidentielle dénuée de base juridique.

Depuis son éviction de la tête du gouvernement fin avril 2012, “Adolphe” inonde la presse kinoise de ses réflexions. Des réflexions qui ne manquent pas d’intérêts. Reste que l’homme avait tu ses convictions pendant qu’il tétait les mamelles de la République. Libéré de ses fonctions, il a retrouvé l’exercice du ministère de la parole donnant ainsi raison à ceux qui ironisent qu’”on ne parle pas la bouche pleine”.

Comme ses prédécesseurs, le Premier ministre Augustin Matata Ponyo préfère, par opportunisme, laisser le président de la République co-gérer le pays. Il a réduit la fonction du chef de gouvernement au rang d’un super-secrétaire général d’Administration publique. L’Exécutif national doit attendre une injonction présidentielle pour assumer ses responsabilités. Pitoyable!

Baudouin Amba Wetshi
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