La crédibilité perdue de Flory Kabange Numbi

Le plus haut magistrat du ministère public d’un Etat qui se dit «démocratique» intervient dans un débat politique pour «avertir avant de frapper» tous ceux qui invitent la population «à faire échec» aux tentatives des gouvernants en place de violer les dispositions constitutionnelles en vigueur.

Le magistrat dont question n’est autre que l’actuel procureur général de la République (PGR) Flory Kabange Numbi. Mercredi 2 novembre, ce haut magistrat a animé une étrange conférence de presse au cours de laquelle il s’est cru en droit de promettre des bosses et des plaies à « certains individus et acteurs politiques qui font des déclarations incitant la population à la violence ». Une allusion aux communiqués publiés tant par les évêques catholiques que par le « G7 » et la

«Dynamique de l’Opposition». Le même PGR préfère « regarder ailleurs » lorsque les « durs » de la « Kabilie » lancent des propos belliqueux du genre « guerre », le « dialogue ou le chaos », « ennemis de la République ». Une justice congolaise à deux vitesses?

Il n’y a que dans les républiques bananières où le plus haut magistrat du ministère public peut se lever un bon matin et se croire en droit de convoquer la presse pour « tancer » et « intimider » les représentants des forces politiques et sociales. Des forces politiques et sociales qui s’opposent, par des moyens légaux, à la mauvaise conduite des affaires publiques par les gouvernants en place.

Mercredi 2 novembre, le procureur général de la République Flory Kabange Numbi – qui doit son ascension plus à ses origines qu’à une compétence éprouvée – a animé une conférence de presse pour fustiger le «comportement de certains individus et acteurs politiques qui font des déclarations incitant la population à la violence». L’orateur n’a épinglé aucun fait précis. Il s’est contenté en revanche de tempêter que «ce genre d’actes constitue une infraction punissable par la loi.» De quel acte s’agit-il ? Mystère.

Sans lever cette ambiguïté de son propos, le PGR Kabange Numbi a invité les mystérieux « auteurs» de ce «comportement à ne pas se limiter au 1er alinéa de l’article 64 dont ils font une lecture biaisée, mais de lire également son alinéa 2 qui dispose que «toute tentative de renversement du régime constitutionnel constitue une infraction imprescriptible contre la Nation et l’Etat qui est punie conformément à la loi ».

De quoi s’agit-il ?

Dans le cadre des tractations en cours en vue de l’organisation du «dialogue politique» initié par
«Joseph Kabila» depuis début mai dernier, les évêques catholiques réunis dans la Cenco (Conférence épiscopale nationale du Congo) ont publié un communiqué daté du 12 novembre. Dans celui-ci, ils ont exigé le respect strict de la Constitution et de l’ordre institutionnel. Dans un second communiqué daté du 24 novembre intitulé « Faudrait-il encore que le sang coule en RD Congo », les prélats catholiques ont dit leur « peine » de constater des « restrictions des libertés individuelles » d’une part et de l’autre une « croissance de répressions et d’intimidations ». Et ce à l’approche des échéances électorales. Il faut dire que « Joseph Kabila » ne fait plus mystère de son ambition de faire réviser la Constitution pour briguer un troisième mandat. Au grand dam de la population congolaise qui appelle l’alternance politique.

Joignant la parole aux actes, les évêques ont invité les citoyens à « faire preuve de vigilance » conformément à l’article 64 de la Constitution dont le premier alinéa stipule : « Tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l’exerce en violation des dispositions de la présente Constitution ». Les évêques n’ont jamais appelé au renversement du pouvoir en place. Bien au contraire. Ils exigent l’organisation de l’élection présidentielle et les législatives dans les délais constitutionnels en l’occurrence au mois de novembre 2016.

Dans ce second communiqué les évêques ont annoncé la programmation d’une marche pacifique le 16 février 2016.

Dans un message à la nation diffusé le samedi 28 novembre, « Joseph Kabila » a confirmé la convocation du dialogue politique. Il a, par ailleurs, invité les délégués à ces assises « à réfléchir sur un nouveau système électoral avec des modalités de vote moins coûteuses ». Peut-on modifier le système électoral sans toucher à l’article 70 qui prévoit l’élection du Président de la République au suffrage universel direct et limite le nombre – deux – et la durée du mandat présidentiel à cinq ans?

Dans une «déclaration politique» conjointe publiée lundi 30 novembre à Kinshasa, des personnalités politiques appartenant au « G7 » ainsi qu’à la « Dynamique de l’Opposition » ont accusé « Joseph Kabila » de tentative de « coup d’Etat constitutionnel ». Elles ont réaffirmé leur refus du « dialogue » en préparation et leur attachement «aux élections nationales dans les délais constitutionnels » ainsi qu’à «l’alternance démocratique». Les signataires ont, enfin, invité les citoyens « à se lever et à marcher » promettant la publication « incessamment » d’un «chronogramme d’actions de grande envergure». L’objectif, disent-elles, est de faire échec à la dérive dictatoriale conformément à l’article 64 de la Constitution.

Lex moneat priusquam feriat

Ces prises de position ont fait bondir le PGR Kabange Numbi. Aussi, s’est-il cru en droit de mettre en garde «tout individu ou groupe d’individus qui conspirerait contre les institutions». Selon lui, l’objectif poursuivi ne peut-être que « le renversement des institutions ». Et de préciser qu’un tel acte «tombe sous le coup des prévisions de cette disposition constitutionnelle dont les auteurs, quelques soient leur qualité, sont passibles des peines prévues par la loi.»

Jouant à fond la carte de l’intimidation, Kabange Numbi de lancer une citation latine : «Lex moneat priusquam feriat». Traduction : « la loi doit avertir avant de frapper».

Au lieu de s’arrêter dans les considérations juridico-judicaires, le PGR qui fait fi de la séparation des pouvoirs de s’étendre sur les aspects politiques du débat. Pour lui, la convocation et la tenue du dialogue ne peuvent en aucun cas servir de prétexte « pour inciter la population à la violence ». Et de rappeler que « pour l’heure le pays est gouverné par les institutions démocratiquement établies et ce, conformément à la Constitution ».

Le PGR Kabange Numbi discrédité

Des observateurs sont surpris par cette intervention du plus haut magistrat du ministère public dans un débat éminemment politique. Les mêmes observateurs ont encore frais en mémoire le silence assourdissant du même magistrat face aux propos belliqueux que profèrent impunément des bonzes de la « majorité présidentielle ». «Le contraire du dialogue, c’est la guerre », déclarait le secrétaire général du PPRD Henri Mova Sankanyi (voir Jeune Afrique n°2859). Evitons la catastrophe en négociant avant.» « Le dialogue ou le chaos », ont dit, sans sourciller, d’autres membres de la mouvance kabiliste. C’est le cas notamment du porte-parole de la MP, André-Alain Atundu Liongo.

Plus grave, lors de la clôture du « séminaire de formation » des jeunes du PPRD qui s’est tenu du 19 au 21 novembre dans la capitale, Mova a déclaré dans son speech que les « Jeunes » du PPRD «doivent se préparer à combattre pour la défense de la patrie, l’intégrité territoriale, la souveraineté nationale et internationale ». Il a, à maintes reprises, parler des « ennemis de la République ».

Un confrère kinois donne sa lecture de la dernière sortie médiatique de Flory Kabange Numbi: « De l’avis général, la conférence de presse du PGR ne peut être motivée que par une certaine panique qui règne en ce moment au sein de la Majorité. Les déclarations de la Cenco, les prise de position du G7 et la Dynamique de l’Opposition et la décision conditionnée de l’UDPS de se retirer du dialogue ont mis le président Joseph Kabila dans tous ses états. Le PGR Kabange Numbi a raté l’occasion de se taire. Il vient de confirmer que le parquet général de la République est au service des intérêts d’un individu : Joseph Kabila. Il a réduit l’Office du PGR en un appendice de l’ANR et de la Présidence de la République… ».

Baudouin Amba Wetshi
© Congoindépendant 2003-2015

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