L’incoryable affaire des 5 civiles congolais tués (et puis pas) par la Monusco

« C’est une histoire très étrange. » Un fonctionnaire bien placé de la Mission de l’ONU en République démocratique du Congo (Monusco) se sent un peu désarmé lorsqu’il évoque l’attaque aérienne que les casques bleus ont menée le 5 octobre dans la zone de Pinga, située dans le centre la province du Nord-Kivu (est).

L’opération, accomplie sans concertation avec l’armée congolaise, s’est concentrée sur les villages de Musanga et Minova, « où des combats entre groupes armés avaient provoqué des mouvements de populations civiles et la destruction massive de maisons », selon un communiqué de la Monusco daté du 14 octobre.

La mission souligne que l’attaque était conforme à son mandat, qui l’autorise à recourir à la force pour protéger les civils contre les nombreuses rébellions congolaises et étrangères de l’est congolais, parfois actives depuis vingt ans et pour certaines souvent accusées de meurtres, viols, enrôlement d’enfants ou pillages par l’ONU et des ONG.

Cinq civils tués ?

Dans la région de Pinga, évoluent surtout la rébellion hutu rwandaise des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), dont des membres ont pris part au génocide des Tutsi en 1994 au Rwanda, et le Nduma Defence for Congo (NDC), accusée avant sa scission d’avoir participé au viol de 387 civils entre fin juillet et début août 2010.

« C’est la première opération unilatérale de la Monusco depuis des mois » mais il est « frustrant » qu’elle ait ciblé le NDC, « un groupe armé marginal », et non les FDLR ou les rebelles musulmans ougandais des Forces démocratiques alliées (ADF), accusés d’avoir massacré plus de 450 personnes depuis un an dans le nord du Nord-Kivu, note un diplomate.

Deux jours après l’opération, la polémique éclate. Au retour d’une délégation composée de la mission et d’autorités locales, le gouverneur du Nord-Kivu, Julien Paluku, annonce un bilan de cinq civils tués. La Monusco indique quant à elle sur Twitter « 4 morts […] au centre d’une controverse », mais supprime le tweet, justifiant qu’il est trop tôt pour tirer des conclusions.

Finalement, le siège de l’ONU à New York déclare qu’une « évaluation a conclu qu’un combattant a été tué » et que « la Monusco ne croit pas que les rapports donnant cinq civils tués soient corrects ». Dans son communiqué, la mission précise que les quatre blessés recensés ont été touchés par des « balles » lors de « combats antérieurs entre groupes armés », et qu’aucune des personnes « affirmant avoir perdu des parents dans l’opération (…) n’a vu les corps », ce qui laisse entendre que ces proches seraient plutôt portés disparus.

Trafic illégal de minerais

Théophile Rumbo, un responsable associatif, a fait partie de la délégation qui s’est rendue sur le terrain. Et même s’il n’a vu aucun cadavre, il assure que la version de l’ONU ne tient pas. « L’armée, la police et la population ont confirmé que ce sont des civils qui ont été tués. (…) On est intervenu [sur cette affaire] parce que des civils ont été tués », insiste-t-il.

En tout, trois missions impliquant la Monusco et les autorités locales ont été menées mais, pour raison de sécurité, aucune n’a pu se rendre à Musanga. En attendant, la spéculation bat son plein. Une théorie persiste : la Monusco aurait tirée par erreur sur des déplacés venus en reconnaissance dans leur village, pensant qu’ils étaient des miliciens.

De nombreuses voix plaident pour une enquête indépendante. Mais le dossier est sensible. « Beaucoup soupçonnent que le manque de coopération des autorités est lié à l’implication d’officiers supérieurs de l’armée dans le trafic illégal de minerais dans la région, et que l’histoire des pertes civiles a été fabriquée pour empêcher d’autres frappes contre la branche Gideon du NDC, qui est réputée pour fournir de l’or à des officiers supérieurs congolais », commente le fonctionnaire de la Monusco.

« Nous confirmons les cinq morts civils », tempête Lambert Mende, porte-parole du gouvernement. « Même s’ils n’ont tué qu’une seule personne, nous devons nous plaindre ! (…) Il n’y a pas de raison pour qu’il y ait des polémiques, c’est même indécent ! », s’emporte-t-il, appelant la Monusco à dénoncer les officiers qui se livreraient à un trafic illégal de minerais.

Tensions entre la Monusco et Kinshasa

Reste que le fonctionnaire de la Monusco juge que l’opération onusienne est un échec tant sur le plan militaire que politique. « La Monusco a tiré 420 munitions et 76 roquettes. Et qu’est-ce qu’on a réussi ? Rien. On a tué une personne – un milicien – et les autorités sont furieuses contre nous. »

Lire aussi : RDC : la Mission de l’ONU fête ses quinze ans dans un climat tendu

Furieuses, les autorités l’étaient déjà : la coopération entre l’armée congolaise et la Monusco est sclérosée par un différend sur la façon de combattre les FDLR. Aussi, Kinshasa tient à ce que la mission – présente depuis 1999 et l’une des plus importantes au monde avec quelque 20 000 hommes – réduise fortement sa présence, jugeant que la situation sécuritaire s’était nettement améliorée.

En mars, le Conseil de sécurité de l’ONU a voté le retrait de 2 000 casques bleus, alors que la RDC visait le triple. « Tout indique qu’ils veulent rester, accuse Lambert Mende. C’est comme si on a voulu recoloniser notre pays à notre insu. (…) Nous voulons récupérer la totalité de la souveraineté de notre pays. »

Habibou Bangrécontributrice Le Monde Afrique, Kinshasa

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