Kabila et ses trois « ennemis intimes» du Katanga

C’est l’histoire de trois katangais qui n’ont pas toujours été d’accord, mais partagent aujourd’hui un même combat. Chacun à sa manière, chacun selon sa stratégie.

Le premier à dégainer fut Jean-Claude Muyambo Kyassa, 49 ans. Le président du parti Solidarité Congolaise pour la Démocratie et le Développement (SCODE), ex-bâtonnier de Lubumbashi et ancien ministre des Affaires sociales (2007-2008), a commencé à prendre ses distances avec la Majorité Présidentielle (MP) au lendemain des législatives de novembre 2011, à l’issue desquelles il a perdu son mandat de député national. «Il n’a pas été réélu parce que certaines personnes très influentes auprès du chef en avaient décidé ainsi», accuse l’un des proches de l’avocat.

Muyambo et Katumbi, meilleurs ennemis

Parmi ces personnes que Muyambo soupçonne d’avoir manœuvré contre lui, un homme en particulier Augustin Katumba Mwanke, décédé en février 2012 dans un accident d’avion à Bukavu. Député national et ancien gouverneur du Katanga, ce cofondateur du Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie (PPRD, au pouvoir) était l’éminence grise du chef de l’Etat. Il était aussi le mentor de l’homme d’affaires Moïse Katumbi Chapwe, dont il a accompagné l’entrée en politique. Une proximité qui, pour Muyambo, a ipso facto expédié son ex-ami Katumbi dans le camp de ses ennemis.
Pendant près de cinq ans, les deux fortes personnalités se sont livrées une guerre sans merci dans la province, ne cessant de ferrailler à travers leurs radios et télévisions respectives (Nyota pour Katumbi, Jua pour Muyambo), surtout après les législatives de 2011. L’avocat a même adressé au gouverneur quatorze « lettres ouvertes » sur la situation au Katanga et sa mauvaise gestion de l’exécutif provincial, l’accusant des pires maux… «C’est de l’histoire ancienne ! Depuis, nous avons changé notre fusil d’épaule», affirme aujourd’hui un collaborateur de l’avocat en brandissant la Constitution congolaise.

Rapprochement contre un troisième mandat de Kabila

Début 2014, les deux hommes se sont en effet rapprochés sur le terrain du respect des dispositions constitutionnelles contre un troisième mandat du chef de l’Etat. Désormais Jean-Claude Muyambo, qui a claqué la porte de la Majorité Présidentielle en avril 2012, et Katumbi, qui en fait encore officiellement partie, se retrouvent dans le même camp. Lors d’un point presse donné à son domicile lushois le janvier, Muyambo a réitéré son rejet d’une nouvelle candidature de Joseph Kabila et dit s’être «trompé de cible» en s’en prenant à «Moïs». Et d’ajouter «La Majorité Présidentiel le serait très mal inspirée d’utiliser mes écrits contre Moïse Katumbi».

Deux semaines plus tard, alors qu’il était à Kinshasa pour participer à des réunions et manifestations organisées par l’Opposition et la Société civile contre le projet controversé de loi électorale (dont une disposition, finalement retirée du texte adopté par le Parlement, subordonnait l’organisation des législatives et de la présidentielle de 2016 au recensement de la population), Muyambo a été arrêté à sa résidence de Ngaliema. Poursuivi, selon la justice congolaise, pour «des faits de droit commun», il serait soupçonné d’avoir vendu un immeuble qui ne lui appartenait pas. Depuis le 20 janvier, il est en détention à Kinshasa.

Antoine Gabriel Kyungu wa Kumwanza, le troisième homme

Moins frontal, peut-être, mais tout aussi clair dans son message, le 23 décembre, lors de son retour à Lubumbashi après trois mois d’absence, Moïse Katumbi a mis en garde la MP contre un troisième «faux penalty». Et l’ait planer comme une menace de divorce avec Kabila… Témoin privilégié de cet acte : le doyen Antoine Gabriel Kyungu wa Kumwanza, 76 ans, président de l’Assemblée provinciale et de l’Union nationale des fédéralistes du Congo (Unafec). Celui que les Katangais appellent «Baba» («le père», en swahili) était ce jour-là au côté du gouverneur. « Sa présence n’était pas un hasard, confirme un cadre de l’Unafec. En tant que membre du bureau politique de la Majorité présidentielle, il était venu soutenir et partager la prise de position du gouverneur Katumbi».

Quelques mois plus tard, «Baba» confie que lui-même ne supportait plus l’absence de débat sur l’éventuel troisième mandat du président Kabila. Et que cette sortie de Katumbi l’a convaincu de passer à son tour à l’offensive. Mais pasquestion de quitter pour autant la majorité, c’est de l’intérieur qu’il va mener la fronde. Comme il l’avait fait avec douze autres parlementaires, le 1er novembre 1980, en écrivant une longue lettre ouverte à Mobutu Sese Seko, alors président du Zaïre, pour l’alerter sur la « crise profonde de confiance » qui risquait d’entraîner le pays dans le chaos politique et social.

Le G7 des frondeurs

Pour son nouveau combat contre un troisième mandat, Gabriel Kyungu est entouré de six autres cadres de la Majorité Présidentielle, avec lequel il constitue «le G7 des frondeurs». Le groupe a déjà envoyé deux lettres au président de la République, l’une fin février, l’autre début mars, pour le mettre en garde contre l’imminence d’une «crise politique grave et difficilement maîtrisable» si la MP persistait à vouloir maintenir son chef au pouvoir.
La voix des frondeurs sera-t-elle entendue ? Dans tous les cas, le parti de «Baba» compte bien présenter «son» candidat à la présidentielle de 2016, même s’il est encore trop tôt pour le désigner. En coulisses, Kyungu, qui prend régulièrement des nouvelles de Jean-Claude Muyambo, semble pour l’heure avoir jeté son dévolu sur Moïse Katumbi. Lequel ne s’est pas encore prononcé sur ses intentions.

Par Trésor Kibangula, Jeuneafrique.com

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