Gouvernement : les incantations de Matata Ponyo

Au cours d’un point de presse qu’il a animé mardi 3 mars, le Premier ministre Augustin Matata Ponyo a présenté un « bulletin de santé » plus rêvé que réel du Congo-Kinshasa. Selon lui, « la situation globale en République Démocratique du Congo en 2014 est stable du point de vue politique, diplomatique, sécuritaire et socio-économique ». Augustin Matata Ponyo habite-t-il le même pays que les 70 millions de Congolais?

« Cérémonie, récitation de formules ayant pour but de produire des sortilèges, enchantements ». « Formule magique chantée ou récitée pour obtenir un effet surnaturel ». Telles sont les deux définitions les plus usitées du mot « incantation ».

Deux mois après les manifestations – violemment réprimées – des 19, 20 et 21 janvier dont les plaies psychologiques sont encore béantes, le chef du gouvernement congolais joue la carte de l’optimisme à tout crin. Pour lui, « tout va bien » faisant l’impasse à l’exacerbation de la crise de confiance entre les gouvernants et les gouvernés. Et pourtant, les observateurs les plus impartiaux redoutent la survenance d’un « nouvel élément déclencheur » de nature à provoquer un « embrasement général ».

Calendrier électoral. Devant des journalistes congolais et étrangers, le « Premier » Augustin Matata a commencé par se réjouir de la publication du calendrier électoral par la Commission électorale nationale indépendante (Céni). Pour lui, ce chronogramme « trace la voie du processus démocratique enclenché » au Congo-Kinshasa. Le chef du gouvernement congolais a laissé sous silence l’incapacité de l’Etat congolais à financer ses élections. Et il doit faire le « mendiant » auprès des pays dits « amis » censés délier les cordons de la bourse pour permettre au « peuple souverain » du Congo à aller aux urnes pour choisir ses futurs dirigeants. Peut-on franchement parler de stabilité?

Diplomatie. A en croire Matata, « la voix de la RDC est aujourd’hui écoutée ». Et ce grâce à « la mise en œuvre d’une diplomatie agissante » qui a permis au Congo-Kinshasa « de consolider le partenariat » avec les pays de l’Afrique centrale et de l’Est, du Marché commun de l’Afrique australe, de la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale et de l’Union africaine. L’exemple venant d’en haut, Matata ne fait qu’imiter la phrase de « Joseph Kabila » selon laquelle « le Congo est un pays debout ».

Le Premier ministre congolais confond les « gesticulations » des autorités diplomatiques congolaises à quelques réunions internationales et l’existence d’une politique étrangère codifiée, exécutée sur le terrain par des diplomates aux quatre coins du monde.

Depuis la prise du pouvoir par l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo), la diplomatie congolaise se meurt à petit feu. La volonté paraît délibérée. La « Centrale » (Ndlr : le ministre des Affaires étrangères) n’est pas administrée. Elle a cessé d’être le centre d’impulsion pour les représentations diplomatiques. Pire, les intérêts à promouvoir ne sont guère définis. Les diplomates sont envoyés en poste sur base des critères clientélistes. Les fonctionnaires fin terme eux ne sont pas rapatriés. Impécunieux, les diplomates congolais sont désarmés pour assumer leur mission qui consiste à représenter, négocier, observer et informer.

Sécurité . A en croire Matata, « la situation sécuritaire de la RDC » est « stable », et le gouvernement « fait de son mieux pour préserver la paix et la sécurité, (…) ».

Cette embellie sécuritaire résulterait, selon lui, à « la montée en puissance des FARDC qui font preuve d’un grand professionnalisme à l’Est du pays ».

On espère que le chef du gouvernement congolais est au courant du phénomène « Bakata Katanga », ces miliciens manipulés par des forces occultes qui sèment la terreur au Nord Katanga. Vendredi 27 février, le gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi Chapwe, a été reçu par Evariste Boshab, le ministre de l’Intérieur et de la sécurité. Les deux hommes ont évoqué l’insécurité pour les personnes et les biens qui règne dans cette partie du pays. L’évasion, en septembre 2011, du chef milicien Kyungu Mutanga alias « Gédéon » en est pour quelque chose. Selon des sources, « Gédéon » aurait un talkie-walkie qui capte les fréquences de l’armée congolaise…

On espère également que Matata Ponyo est au courant des atrocités commises dans le territoire de Beni, au Nord, par des prétendus rebelles ougandais de l’ADF. Sans omettre les violences imputées aux miliciens rwandais des FDLR dans les deux provinces du Kivu.

Economie. Ici, le chef du gouvernement a fait usage de la fameuse citation de Nietzsche :  » Quand je me regarde, je me désole; quand je me compare, je me console ».

Pour justifier la stagnation de l’économie congolaise, Matata jette un regard au-delà des frontières du Congo-Kinshasa pour constater que « le contexte économique international est déclaré difficile ». Il cite à l’appui une « croissance faible » aux Etats-Unis, en Europe et dans les pays émergents.

C’est donc « cet environnement économique international », dira-t-il, qui influe sur l’économie congolaise. Matata n’a pas le courage et surtout l’honnêteté de reconnaître que le Congo démocratique est dépendant de ses exportations limitées aux produits de base essentiellement du minerai. Le pays nourrit sa population grâce aux articles d’importation.

Nonobstant cet environnement international, « la RDC affiche un tableau favorable à son développement ». C’est ici que le « Premier » va fredonner sa rengaine habituelle sur la « stabilisation macro-économique ».

Selon lui, pour l’exercice 2014, la situation se présente comme suit : un taux d’inflation de 1 % ; un taux de dépréciation monétaire de 0 % (Ndlr : lors de sa création en 1998 le dollar américain était échangé contre 1,32 Fc; dix-sept ans après, la parité est d’un dollar pour 900 Fc) ; un PIB de 600 USD; une monnaie stable, et les finances publiques hier déficitaires sont devenues aujourd’hui excédentaires. Les réformes vont se poursuivre, a-t-il promis. Pour les mois à venir, Matata dit que le gouvernement est décidé « doit maintenir le cap pour que le taux de croissance qui était de 9,5 % en 2014 atteigne deux chiffres en 2015 ».

Social. Augustin Matata dit espérer, avec un taux de croissance à deux chiffres, booster le pouvoir d’achat de la population. Un pouvoir d’achat sans revenus générés par le travail? Combien d’emplois ont-ils été créés depuis l’avènement de « Joseph Kabila » à la tête de l’Etat en janvier 2001? Promu chef du gouvernement depuis le mois de mai 2012, Matata devrait indiquer le taux de chômage qu’il a trouvé et le taux actuel. Est-il vrai que la ville de Kinshasa avec ses 10 millions d’habitants compte moins de 200.000 emplois salariés?

Toujours dans le chapitre social, le successeur d’Adolphe Muzito de relever les efforts déployés, il est vrai, dans le domaine de la mobilité par la mise en circulation des bus pour le transport en commun. Il cite également la réhabilitation de l’ITB Kokolo et la création de la compagnie aérienne «Congo Air Ways». Il a annoncé l’achat, durant l’année en cours, de 20 locomotives pour la Société nationale de chemins de fer congolais (SNCC).

Matata qui se livre à une sorte d’ »auto-bilan » entretient délibérément la confusion entre les projets à l’étude et les réalisations. Ainsi dans le domaine de domaine de l’éducation, il fait état d’un millier d’écoles qui « seront construites ». En ce qui concerne la santé, des centres de santé et hôpitaux « sont en cours » de réhabilitation « dont 100 sont déjà opérationnels ». Où? La question reste sans réponse.

En cette année 2015 qui marque la fin des ODM (Objectifs du Millénaire) Augustin Matata Ponyo n’a pu s’empêcher de gloser sur l’indice du développement humain publié récemment par le PNUD. Selon cette agence onusienne, le Congo-Kinshasa « a gagné » 13 points en passant de la 186ème à la 174ème place. Y a-t-il de quoi pavoiser pour si peu?

Les Objectifs du Millénaire ont été adoptés en 2000 à New York – soit une année avant l’accession de « Joseph Kabila » à la tête de l’Etat – par les Etats membres des Nations Unies. Ces objectifs sont au nombre de huit : réduire l’extrême pauvreté et la faim; assurer l’éducation primaire à tous; promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes; réduire la mortalité infantile; améliorer la santé maternelle; combattre le VIH/SIDA, le paludisme et autres maladies; assurer un environnement humain durable et construire un partenariat mondial pour le développement.

Questions : combien de citoyens congolais ont eu accès à l’eau courante et à l’électricité de 2001 à ce jour? Combien d’enfants ont pu accomplir le cycle complet de l’enseignement primaire? Combien d’individus ont été alphabétisés?

En lieu et place de donner des réponses à ces questions, Matata préfère parler de son autre thème favori, à sa voir la bancarisation des salaires des fonctionnaires. Le fonctionnaire congolais moyen gagne généralement un salaire équivalent à 100 dollars. Il semble que « les salaires de 800.000 agents sont bancarisés et il reste 200.000 ».

Le tableau « idyllique » présenté par le Premier ministre Augustin Matata Ponyo met à nu l’incapacité du pouvoir politique à descendre de temps en temps de son piédestal pour se mettre à l’écoute de la population.

Au plan diplomatique, les relations entre « Joseph Kabila » et les « Occidentaux » sont plus que jamais empreintes de suspicion. Les remontrances faites dernièrement au chef de la Monusco devant vingt chefs de missions diplomatiques n’ont pas été digérées.

Selon des observateurs, il ne manque plus qu’une étincelle, pour que la « situation stable » présentée par Matata implose. Plusieurs capitales occidentales ont fustigé en termes « diplomatiques » la sanglante répression des manifestations du mois de janvier. Sans omettre l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire. Plusieurs représentants des forces politiques et sociales sont embastillés à la prison de Makala.

Les incantations du chef du gouvernement congolais incitent à poser deux questions : Augustin Matata Ponyo habite-t-il le même pays que les 70 millions de Congolais? Peut-on parler de stabilité dans un pays où la paix des cœurs et des esprits est introuvable?

Baudouin Amba Wetshi
© Congoindépendant 2003-201

1 Commentaire

Cliquez-ici pour commenter

Laisser un commentaire