Six questions sur le nouveau gouvernement de Kabila

Plus d’un an après son annonce, au sortir de « concertations nationales » boudées par une partie de l’opposition et de la société civile, le président de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila, a nommé le 8 décembre un gouvernement de « cohésion nationale ». Le Premier ministre sortant, Augustin Matata Ponyo, a été reconduit à la tête de la nouvelle équipe, qui compte une quarantaine de membres, dont des poids lourds de la majorité présidentielle et de hauts responsables de l’opposition.

  • Pourquoi ce gouvernement est-il tombé si tard ?

« Après les concertations nationales, le président avait minimisé, je pense, les ambitions de ses lieutenants et/ou des membres de l’opposition et de la société civile ayant pris part à ces assises », ce qui a compliqué la composition d’un gouvernement, estime Fred Bauma, du mouvement de jeunes de Lutte pour le changement (Lucha), basé dans la province instable du Nord-Kivu (est). En outre, ajoute-il, « autant [le président du Sénat Léon] Kengo, [le président de l’Assemblée nationale, Aubin] Minaku, Matata ou encore [le secrétaire général du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, Evariste] Boshab, pouvaient légitimement espérer devenir Premier ministre ». Au final, « l’attente devenait difficile à gérer au niveau de la majorité présidentielle et fragilisait même le chef de l’Etat. Les ambitions et les rivalités des uns et des autres généraient un climat de tension », et il devenait urgent de nommer un gouvernement, commente un proche du Premier ministre.

  • Est-ce vraiment une équipe de cohésion nationale ?

« Non, (…) mais à vrai dire plus grand monde ne croyait à ce schéma. L’annonce d’un gouvernement de cohésion nationale était avant tout une annonce politique (…) mais cela ne répondait pas vraiment ni à un besoin de la majorité et ni à une demande sérieuse de l’opposition », souligne le proche du Premier ministre. « Ce n’est pas en débauchant des personnages politiques que l’on bâtit une cohésion nationale », et les partis de l’opposition dont des membres ont été nommés « flirtaient avec la majorité depuis longtemps », souligne Fred Bauma. Quant à Thierry Vircoulon, directeur pour l’Afrique centrale du cercle de réflexion International Crisis Group, il juge que « l’ouverture n’est pas assez significative pour recréer l’ancienne majorité présidentielle [d’avant les élections de 2011] et donner l’impression d’un ralliement de nombreuses forces politiques ».

  • Quel pouvoir pour le Premier ministre Matata ?

Pour Thierry Vircoulon, le chef de gouvernement est le « grand perdant de ce nouveau gouvernement car il est maintenu dans un rôle de porte-drapeau sans réel pouvoir ». Une analyse qui n’est pas partagée dans l’entourage du Premier ministre, où on estime que « Matata ne bénéficie pas de moins de prérogatives, mais il va devoir composer avec des ministres très politiques ou qui auront tendance à rendre des comptes avant tout à la présidence et moins à la Primature ». Il estime que sa reconduction « valide le travail accompli et les résultats obtenus » et « met également en échec tous ceux qui voulaient la place ».

« Cela confirme également que le président de la République lui a maintenu sa confiance, et ce malgré toutes les tentatives de déstabilisation menées par tous ceux qui voulaient sa place et se débarrasser d’un Premier ministre qui est parvenu à imposer des règles de bonne gouvernance dans la gestion des finances publiques, notamment. »

  • Un nouveau gouvernement pour quoi faire ?

« Ce nouveau gouvernement permet (…) au président de la République de commencer à mettre en place son dispositif dans la perspective de la prochaine élection présidentielle et d’une éventuelle modification de la Constitution » pour lui permettre de briguer un troisième mandat, selon un observateur de la scène politique congolaise. Thierry Vircoulon abonde dans le même sens et considère que ce gouvernement est « un gouvernement de combat pour 2016 », date prévue pour la prochaine présidentielle. Dans cette optique, poursuit-il, l’objectif est de « maintenir les fidèles utiles », ceux qui ont « fait la preuve de leur loyauté », mais aussi des « éléments clés du système du pouvoir dans le gouvernement », comme « Evariste Boshab », devenu vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur.

  • Quel sera le rôle d’Evariste Boshab ?

« Boshab vient concrétiser le projet du PPRD (Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, premier parti de la majorité), celui du « combat de la révision de la constitution ». Il est là parce qu’il doit aussi aider le PPRD, y compris le président Kabila, à conserver le pouvoir », commente le député Juvénal Munubo, de l’Union pour la nation congolaise (UNC), troisième parti d’opposition. Evariste Boshab « aura la main sur le processus électoral et cela est clairement un signe que le président Kabila n’entend pas tirer sa révérence », précise quant à lui Thierry Vircoulon. Fred Bauma partage la même opinion. « Evariste Boshab est le véritable idéologue du projet de révision constitutionnelle », alors que voir d’autre dans sa nomination que la « volonté de contrôler les opposants et les autres militants de la société civile qui oseront s’opposer à ce projet ? », s’interroge-t-il.

« Ce ne sont pas les pressions internationales qui peuvent infléchir la position de Kabila, mais un rapport de force politique et sécuritaire intérieur. En clair, la clé est certainement au sein même de la majorité et du dispositif militaire (dissensions, désertions, dissidences…) », selon le même observateur politique. Pour Juvénal Munubo, la communauté internationale peut lui montrer « comment l’alternance peut se faire au sein de sa formation politique » mais « au lieu de le contraindre à ne pas modifier la Constitution », option qui n’est aujourd’hui plus à l’ordre du jour, la communauté internationale « doit s’assurer dans le cas où il quitte le pouvoir qu’il n’y aura pas de poursuites contre lui ».

Habibou BangréKinshasa, République démocratique du Congo

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