Mobutu à Paris Makriotis : « Dis-moi, toi qui côtoie beaucoup de gens, qu’attend mon peuple de moi ? »

Paris Makriotis, est un de ces aventuriers grecs qui ont tenté leur chance à l’autre bout du monde. Paris a accepté de nous raconter son expérience extraordinaire en Afrique. De retour en Grèce, Paris brûle d’envie de retourner au Congo-Kinshasa (ex-Zaïre), alors qu’il y a été arrêté trois fois depuis l’arrivée au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila.

En effet, si Paris a quelques amis dans le camp de Kabila, il ne cache pas ses sympathies pour l’ancien dictateur Mobutu et reste fidèle à ses amis mobutistes. Le règne de Mobutu a été pour lui, l’une des meilleures périodes de sa vie : une vie intense, de nombreux amis et des affaires prospères. La guerre déclenchée par Kabila pour conquérir Kinshasa lui laissera un souvenir amer. D’abord, il a été contraint de suspendre son activité : la vente de médicaments. Ensuite, certains de ses amis ont été tués ou arrêtés et d’autres se sont exilés.

Pour lui, le dictateur défunt, avait su garantir une longue période de paix et préserver l’unité du pays actuellement partagé entre des factions rivales.

Quand on lui rétorque que Mobutu était très corrompu, il répond : « Kabila est moins corrompu peut-être. Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, il a amassé un trésor de 850 millions de dollars, déposé sur un compte de la banque Sovic en Afrique du Sud (NDLR : selon des informations parues dans la presse). Pourtant, il s’est présenté comme le libérateur du peuple congolais ».

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M. Paris Makriotis

Malgré son hostilité à Laurent-Désiré Kabila, il est très critique vis à vis des trois rebellions qui le combattent : « Ce sont des hommes sans envergure, incapables de renverser Kabila. Comment le pourraient-ils d’ailleurs quand leur seul souci est de piller les richesses minières du pays. Ils ont fait appel à des armées étrangères dont les Congolais ne veulent pas. En permettant par exemple, aux troupes rwandaises de s’installer durablement au Congo, ils ont contribué à ce qu’on doit qualifier d’invasion de leur pays ».

La Tribune hellénique : Comment avez-vous décidé de partir au Zaïre ?

Paris Makriotis : Un jour, j’ai rencontré à Athènes un ami qui vivait et qui était né au Zaïre. Il m’a proposé de le rejoindre là-bas. « Il y plein d’opportunités au Zaïre » m’a-t-il dit.

Je suis arrivé à Lubumbashi pour la première fois en 1980. Là-bas, j’ai d’abord été hébergé pendant 2 mois par mon ami, ensuite je suis parti à Kinshasa, la capitale. Sur place, j’ai été engagé par un Grec. C’était un escroc. Il trouvait des gens qui voulaient investir dans diverses affaires comme l’exportation du bois. Il faisait miroiter à ses compatriotes et à des Zaïrois de gros bénéfices. En fait, il leur piquait méthodiquement leur argent. Cependant, il me versait normalement mon salaire de 300 dollars par mois.

Ensuite, j’ai commencé à travailler pour des Grecs qui importaient des voitures de marque BMW. J’étais vendeur de voitures, payé à la commission. Je touchais 3% sur chaque vente. C’est ainsi que je me suis fait des relations. Les riches zaïrois raffolaient de belles voitures. Dans le temps, j’ai sérieusement concurrencé le concessionnaire de Mercedes. Je disais aux Zaïrois que la Mercedes, c’était bon pour les vieux qui avaient besoin d’un chauffeur.

Un jour, un Juif grec de Rhodes est venu me trouver en se plaignant que la BMW qu’il avait commandée tardait à venir. Il réclamait une auto-radio gratuite comme compensation. Mon patron n’était pas d’accord. Finalement, je lui ai offert l’auto-radio sur mes fonds personnels. Il a apprécié et il m’a bien rendu service. Il m’a emmené le gendre de Litho Bundu, l’Haïtien Jean-François David. Ce dernier m’a acheté 5 voitures. J’avais payé 200 dollars pour l’auto-radio et j’avais touché près de 2000 dollars de commissions.

En 1982, je vendais également des devises étrangères, essentiellement des dollars. Un jour j’ai été particulièrement malchanceux. Un Libanais m’a refilé un chèque en bois destiné à un commerçant belge. La somme était très importante. J’ai été contraint de donner au commerçant 60.000 dollars et ma voiture pour le dédommager. Je lui devais encore la somme faramineuse de 117.000 dollars pour laquelle j’ai signé une reconnaissance de dettes. C’est ainsi que j’ai préféré partir et je suis retourné à Lubumbashi.

LTH : Vous avez été donc contraint de repartir à zéro. Comment avez-vous surmonté les difficultés ?

Paris Makriotis : Sur place, j’ai eu la chance de tomber sur un Grec de Rhodes, riche mais aussi très solidaire avec ses compatriotes. Cette homme allait devenir un de mes meilleurs amis. Il était propriétaire des abattoirs de Lubumbashi. Il avait fait fortune en approvisionnant en viande les cantines des dizaines de milliers d’ouvriers de la Gécamine. Je lui ai raconté la vérité sur ce qu’il m’était arrivé : « j’ai besoin d’un prêt pour démarrer une affaire. Je suis peut-être un escroc. Si mon affaire ne marche pas tu perdras ton argent. Acceptes-tu ?  » Il m’a prêté 14.000 dollars pour que je puisse ouvrir une pharmacie. Une folie ? Certes. Il faut cependant se placer dans le contexte d’un pays où les fortunes se faisaient et se défaisaient rapidement. Un pays, où on donne des bakchichs sans contreparties garanties pour conclure des affaires.

Selon l’usage il fallait offrir un cadeau au fonctionnaire qui s’occupait de votre dossier. J’ai donc payé 200 dollars soit dix fois le prix de la licence. Un prix raisonnable pour quelqu’un qui voulait ouvrir une pharmacie sans être diplômé. J’ai ouvert ma pharmacie en 1983. Je me suis arrangé pour ne pas payer d’impôts. Avec le temps j’ai appris à connaître mes médicaments par coeur. Beaucoup de gens venaient frapper à ma porte très tôt le matin pour se procurer des médicaments. En 1987, j’ai vendu mon fonds de commerce et je suis allé à Bruxelles. J’ai tenté de gagner ma vie en important et en exportant des marchandises mais je n’ai pas eu de succès. En 1993, je suis donc retourné à Lubumbashi et j’ai ouvert une nouvelle pharmacie.

Ma boutique se trouvait juste en face de l’Eglise kimbanguisme « Viens voir ». J’importais des médicaments de Belgique sans payer de droits de douane. Ce qui m’a permis d’être l’un des pharmaciens les moins chers de la ville.

LTH : Vous aviez des amis haut-placés y compris dans le proche entourage de Mobutu. Avez-vous rencontré Mobutu Sese Seko, lui-même ?

« Ma rencontre avec Mobutu »

Paris Makriotis : Niwa, le fils de Gbemani et neveu de Mobutu, connu par son surnom Golf, faisait partie de mes amis intimes.

Le soir du 17 décembre 1996, les gardes du corps de mon ami Niwa, m’ont demandé de les suivre jusqu’à l’hôtel Intercontinental. J’ai reçu un appel de Manda, le fils de Mobutu : « Niwa va venir de chercher pour t’amener chez-moi. Je te présenterai le nouveau PDG des douanes. Mets de beaux habits. ». J’ai mis une chemise à manches courtes au lieu des tee-shirts que j’avais l’habitude de porter.

La maison se trouvait à Binza, un quartier chic. Manda nous a accueilli et m’a annoncé que j’aurais l’honneur de rencontrer le président « pas celui des douanes mais le président tout court ». Je me suis mis à trembler tellement j’étais surpris. Mobutu portait comme d’habitude une toque de léopard. « Excellence, lui-ai-je dit, si j’avais su que vous viendriez, j’aurais mis une meilleure tenue. ».

« -Il ne faut pas t’en faire. Il m’a été dit que tu es un paysan grec. Je ne m’attendais pas à plus » m’a-t-il répondu.

« -Comment dois-je vous appeler ? Je ne connais pas le protocole ».

« -Ici, tu peux m’appeler président. Mais si jamais je t’invite officiellement, tu dois m’appeler Excellence, porter une cravate et raser cette barbe ».

Il m’a demandé : « Dis-moi, toi qui côtoie beaucoup de gens, qu’attend mon peuple de moi ? »

Je lui ai répondu que le peuple attendait de lui trois choses : qu’il organise des élections, qu’il stabilise la monnaie pour préserver le pouvoir d’achat et qu’il matte les rebelles à l’Est.

Ensuite Mobutu m’a raconté des anecdotes et des blagues.

Il m’a demandé : « Dis-moi, quelle était la plus puissante armée du monde durant la Seconde guerre mondiale ? »

« -Les Américains »

« -Non, les Russes étaient les plus forts. Ils ont reculé pour mieux contre-attaquer ensuite et encercler l’armée allemande. Dis-moi, quelle est la plus puissante armée aujourd’hui ? »

« -Les Américains ».

« -Non, ce sont les Forces Armées Zaïroises (FAZ) parce qu’elles reculent face aux rebelles pour mieux contre-attaquer et les encercler ».

LTH : Quel fait vous a marqué peu avant la chute de Mobutu ?

« Comment Lubumbashi est tombé »

Paris Makriotis : Le dimanche 13 avril 1997, alors que j’étais à Kinshasa, j’ai reçu un appel de Lubumbashi. Mon interlocuteur m’assura que si la Division Spéciale Présidentielle (DSP) était soutenue, Lubumbashi ne tomberait pas. Quelques heures après, j’arrivais chez Manda Mobutu, accompagné par Niwa Gbemani, le neveu et fils adoptif de Mobutu. Etaient présents également Nzanga Mobutu et Ngawali, sa fille.

Je les ai informé au sujet de l’appel que j’avais reçu et je leur ai dit : « nous devons encourager ces gens-là qui se battent pour vous les héritiers du régime ». J’ai téléphoné ensuite au général Mulamba à Lubumbashi. Après l’avoir félicité pour la résistance qu’il opposait aux rebelles, je lui ai annoncé que Manda, le fils du président voulait lui parler.

Manda l’a félicité à son tour et lui a demandé : « mon général, qu’est-ce que puis-je faire pour vous ? » Mulamba lui a demandé le paiement des soldes de son armée et des munitions. Manda lui a répondu : « je vais voir le Vieux demain matin ».

Le lendemain, le lundi à 10h30, Manda qui avait parlé à Mobutu, son père, m’a appelé pour me dire que le général aurait ce qu’il voulait : « cet après-midi, il aura les avions chargés ».

J’ai appelé le général et j’ai confirmé la livraison pour le soir. Je l’ai rappelé à 21h. Je lui ai demandé s’il avait reçu la livraison. Le général m’a répondu au téléphone : « Monsieur Paris, rien n’est arrivé. Nous avons reculé jusqu’à l’intérieur de l’aéroport, nous n’avons qu’un avion sans carburant pour partir. Est-ce que vous pouvez nous trouver du carburant ? »

J’ai téléphoné à quelqu’un sur place qui a envoyé une citerne de carburant. Avec un boing 707, il fallait environ deux heures et 5 minutes pour parcourir la distance entre Lubumbashi et Kinshasa. Il était 5 h du matin. Je n’avais pas pu dormir de la nuit. J’ai téléphoné au domicile du général Mulamba à Kinshasa, croyant qu’il était déjà arrivé chez lui. Ne le trouvant pas, j’ai téléphoné à Lubumbashi et j’ai eu le général. Ce qu’il m’a dit est resté gravé dans ma mémoire : « Monsieur Paris, je sais que vous êtes un expatrié, mais je n’ai aucune personne à laquelle je puisse m’adresser. Nous avons été trahis et abandonnés. Ne pouvez-vous pas nous trouver un avion afin que nous puissions partir d’ici avec le restant de nos effectifs ? » Je lui ai demandé un délai d’une heure.

Je suis allé voir Niwa qui dormait. Je l’ai réveillé et je lui ai demandé d’appeler le général Likulia devant moi pour qu’il envoie un avion. Likulia l’a assuré qu’il enverrait un avion. Vers 9h, j’ai demandé à Niwa de rappeler Likulia pour s’informer. La réponse qu’il nous a donnée au téléphone a été : « nos plans ont changé, nous allons contre-attaquer ».

J’ai demandé à parler à Likulia et je lui ai dit : « comment allez-vous contre-attaquer alors que la moitié de vos effectifs sont à Kinshasa et ceux qui sont restés sur place n’ont plus de munitions ? ». Il m’a demandé de me présenter et ensuite, il m’a dit d’un ton sec : « comment vous, un expatrié vous mêlez-vous de nos affaires ? » Ensuite, il m’a raccroché au nez.

Voici l’épilogue de cette tragique histoire : le général Mulamba a été fait prisonnier et est resté en résidence surveillée à Lubumbashi. Le colonel Kinené a passé 3 ans au cachot avant de réussir à s’évader.

Deux cents soldats de la DSP ont été égorgés. Les rebelles ont jeté leurs cadavres dans le lac de Karabia.

LTH : Vous aviez également des amis dans le camp opposé à Mobutu, celui de Kabila. Pouvez-vous évoquer un exemple ?

« L’homme qui m’a sauvé la vie »

Paris Makriotis : C’était en octobre 1998. Le commandant Yav qu’on comptait parmi les meilleurs soldats de Laurent-Désiré Kabila, avait pour mission de se rendre à Kabalo, à environ 600 km de Lubumbashi avec l’argent des soldes des troupes de l’armée gouvernementale. Il devait également rendre compte de la situation sur place.

Durant la nuit qui précéda le départ, j’ai bu plusieurs verres en compagnie de Yav au bar Temba à Lubumbashi. Ce dernier m’a confié sa mission. Je lui ai dit : « tu veux mourir ? Eh ! bien, on va mourir ensemble ». Yav a accepté de partager le danger avec moi et m’a autorisé de monter dans l’avion militaire qui allait à Kabalo. Nous sommes partis, accompagnés d’un deuxième avion avec un équipage zimbabwéen (NDLR : les Zimbabwéens sont alliés à l’armée gouvernementale congolaise).

Vers 07h20 nous sommes arrivés à Kabalo. A peine nous étions sortis des avions que des soldats ont commencé à nous tirer dessus. On avait cru qu’ils appartenaient à l’armée congolaise ; ils étaient des Rwandais alliés aux rebelles. J’ai couru et je me suis empressé de remonter dans l’avion.

Yav s’est interposé en me protégeant avec son propre corps. Il a réagi aux coups de feu et nous a fait gagner du temps. Un éclat de mortier lui a fauché la vie. L’avion a pu décoller de justesse. Il n’y avait que trois survivants : moi et les deux pilotes. Plus tard, en arrivant à Lubumbashi, on a eu la confirmation via le satellite que Kabalo était tombé aux mains des rebelles.

Propos recueillis par
Florent Celhay
[email protected]

© La Tribune Héllenique n°83 du 10 au 16 juin 2000

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