FLASH BACK. Nous vous connaissons depuis longtemps, vous aussi, vous avez lutté pour le changement. Les hommes bien vêtus qui nous entourent sont véhéments, chaleureux, ils connaissent la presse belge et le journal «Le Soir» mieux que personne, ils se souviennent de tout, des articles, des émissions radio, ils ont de la mémoire et du bagout; ils ne leur manque que les lunettes fumées qu’ils arboraient autrefois et qui ne sont plus de mise aujourd’hui.

Nous ne nous trouvons pas dans le fief de l’UDPS, le parti de Tshisekedi à Limete, bruissant de rumeurs diverses, ni dans les bureaux des organisations de défense des droits de l’homme, dont quelques membres attendent toujours le ferry qui les ramènera de Brazzaville, mais nous sommes avenue de la Justice, au quartier général du Snip, le service national d’intelligence et de protection, qui assurait la sécurité de Mobutu, qui était la garde de fer de son régime.

Contrairement à la caserne de la garde civile, où les cachots infâmes sont couverts de débris calcinés, à l’inverse du camp Tshatshi, où les derniers pillards n’emportent plus que des bouts de bois, ici, dans le quartier résidentiel de la Gombe, rien n’a été pillé. Les locaux sont intacts et plusieurs centaines d’hommes attendent leurs nouveaux maîtres. Ils n’espèrent qu’une chose : retrouver leurs anciennes fonctions et de meilleures conditions de travail. Certains d’entre eux sont de vieilles connaissances : l’un se souvient nous avoir expulsée en 1992, l’autre de nous avoir retenue au Beach, un troisième sait que des journalistes belges figuraient jusqu’à vendredi dernier sur une liste noire dressée par l’ambassadeur du Zaïre à Bruxelles, qui leur barra l’accès à Kinshasa jusqu’aux dernières heures du régime. Tout cela, les hommes du Snip s’en souviennent et le racontent, volubiles, rigolards. Nous devions exécuter les ordres, à notre grand regret d’ailleurs, nous n’étions pas responsables.

«NOUS DEMANDONS PARDON»

Aujourd’hui, tout a changé. Les zélés serviteurs de l’Etat se retrouvent Congolais, aussi enthousiastes d’attendre les ordres de Kabila que, hier encore, ils exécutaient ceux de Mobutu. D’ailleurs, eux aussi ils ont souffert. Ils détaillent volontiers tout ce qu’ils ont enduré durant ces derniers mois. L’un d’eux, depuis quinze mois, n’avait plus été payé… L’autre a attendu six mois de voir son salaire. Leur nouveau patron, Tshibombo, qui avait succédé au général Nikoulia, ne les rémunérait plus que très irrégulièrement. Jacques, lui, fut plus chanceux que ses collègues, ou du moins le croyait-il : il exhibe une liasse de billets bleus fraîchement imprimés qui valent 100.000 zaïres chacun. Hélas, dit-il, on les appelle «Outeniqua», du nom du bateau sud-africain qui abrita les ultimes négociations Mobutu-Kabila, et par les temps qui courent, les mamans du marché jettent les Outeniqua au ruisseau.

Les agents du Snip sontsans moyens, mais pas sans ambition. Ils rêvent de mettre leur savoir-faire au service du nouveau régime mais dans des conditions différentes. Car ils reconnaissent bien volontiers les pratiques du passé : Puisque nous n’étions pas payés, nous étions corrompus, il fallait bien vivre, c’est-à-dire rançonner les gens, les emprisonner et, éventuellement, les libérer moyennant un peu d’argent. Comment faire autrement ? L’un d’entre eux, gagné par un accès de sincérité, va jusqu’à ajouter : Via la presse, nous demandons pardon à notre peuple.

Les hommes liges de Mobutu, qui saluent aujourd’hui Kabila comme un libérateur et font bon accueil aux nouvelles autorités, ne sont pas inquiets. Paul Kabongo, le responsable de l’Alliance chargé de la sécurité, les réintégrera certainement comme il l’a déjà fait pour leurs collègues de Goma, du moins, c’est ce qu’ils espèrent. Eux en tout cas, ils feront de nécessité vertu : Désormais, la corruption, les intimidations, c’est fini. Nous ne sommes plus des Zaïrois, nous sommes des Congolais. Et les Congolais, c’est bien connu, sont des gens honnêtes. Leur honnêteté, si ardemment promise, sera aussi fonction du juste salaire qu’ils entendent bien gagner : Nous sommes des techniciens, des professionnels. Si nous gagnons 1.500 dollars par mois environ, pourquoi donc devrions-nous être corrompus, extorquer de l’argent aux citoyens ?

Les professionnels qu’ils sont reconnaissent d’ailleurs que depuis deux ans, les services de Mobutu étaient par terre. Plus rien ne fonctionnait… Tout le monde se tirait dans les pattes.

Leur vision de l’avenir est pleine d’optimisme et d’ambition : Il nous faudrait des fichiers informatisés, des ordinateurs. Ainsi, plus rien ne nous échappera; avant, c’était de l’artisanat. Tout cela, bien sûr, sera mis au service du Congo nouveau, de sa sécurité, de son progrès.

L’Alliance fera-t-elle bon usage des rouages d’un appareil de sécurité aussi bien rodé, qui assura durant trois décennies la pérennité du régime Mobutu ? Lors de sa première apparition publique, Déo Bugera, le numéro deux de l’AFDL, a exprimé son désir d’instaurer un système vraiment démocratique, transparent. L’avenir dira s’il sera réellement nécessaire d’utiliser la garde de fer de l’ancien régime ou si les « nouveaux» préféreront faire confiance à leur propre système de sécurité. Pour l’instant, en tout cas, ce dernier se trouve aux mains de militaires qui ne courent aucun risque : la semaine dernière encore, au Beach, d’où s’effectuent les départs vers Brazzaville, les déplacement étaient sévèrement contrôlés. Aujourd’hui, et sans doute pour plusieurs jours encore, les départs sont carrément interdits