Issu de la petite noblesse polonaise, Josef Teodor Konrad Korzeniowski est né en 1857 dans la partie de sa patrie contrôlée par la Russie. Son père Apollo est exilé avec sa famille dans le nord de la Russie pour avoir pris part au soulèvement national de 1861. Au cours de cet exil, Josef perd sa mère à l’âge de 7 ans. Revenu et installé à Cracovie, Apollo décède en 1869. Elevé par son oncle maternel, Josef Korzeniowski part à l’âge de 17 ans pour Marseille où, pendant 4 ans, il naviguera dans la Méditerranée sur divers navires de la marine marchande française.

En 1878, il arrive à Londres où, quelques années plus tard, il deviendra citoyen britannique et capitaine au long cours. En 1894, il prend sa retraite et achève l’écriture de son premier roman La folie Almayer sous le nom de plume de Joseph Conrad. En 1890, engagé par la Société Anonyme Belge pour le commerce du Haut-Congo, le futur Conrad passe plusieurs mois dans l’État Indépendant du Congo où il devait commander un vapeur sur le fleuve Congo.

Inspiré par son périple, il imagina en 1899 un court roman ou une longue nouvelle intitulée Au coeur des ténèbres où il offrit au patrimoine littéraire les personnages de Kurtz et Marlow. Arrivé à Matadi et devant se rendre à Léopoldville, le bref journal qui lui servira de base à son récit est un témoignage saisissant sur le Congo léopoldien. En voici quelques extraits (cités par Zdzislaw Najder dans sa très complète biographie de Conrad:Joseph Conrad, biographie, Critérion, Paris 1992).

«3 juillet, avons croisé un officier de l’État indépendant en tournée d’inspection, quelques minutes plus tard, avons vu à un campement le cadavre d’un Bakongo. Abattu à coup de fusil ? odeur épouvantable.»

«4 juillet. A 9h.30, place du marché. Vu un autre cadavre gisant au bord du sentier dans une attitude de repos méditatif»

Du 8 au 25 juillet, les voyageurs se reposent et repartent le 25, nouveaux extraits :                                      

« 29 juillet. Sur la piste, aujourd’hui, sommes passé devant un squelette attaché à un poteau. Avons vu aussi la tombe d’un blanc. Pas de nom. Un simple amas de pierres en forme de croix  ».                     

«1er août. Querelle entre les porteurs et un soi-disant fonctionnaire à propos d’un tapis. Pluie de coups de bâtons. Me suis interposé. Un peu plus tard, le chef est arrivé avec un garçon de 13 ans environ blessé par balle dans la tête.»

Après le 1er août 1890 Conrad arrive à Léopoldville et embarque comme second sur le vapeur Le Roi des Belges à destination de Stanleyville en vue de se familiariser avec le fleuve. Conrad ne prend plus que des notes à caractère technique, Najder cite un autre voyageur connu qui suivit Conrad de quelques mois, Edmund Dene Morel 1 : «Tout ici n’est plus que ruines et décombres. A bord du Roi des Belges, nous avons tous pu nous rendre compte qu’entre Bontya et (Boumba, environ 300 Km plus haut), il ne subsiste pas un seul village habité : quatre jours de navigation à travers un pays si riche autrefois, et à présent, complètement dévasté.»

Début octobre 1890, Conrad écrit une longue lettre à une cousine demeurant à Bruxelles et qui avait contribué à son engagement:« Décidément je regrette d’être venu ici. Je le regrette même amèrement. (…) Tout m’est antipathique ici. Les hommes et les choses, mais surtout les hommes. Et moi je leur suis antipathique aussi. (…) Le directeur est un vulgaire marchand d’ivoire à instincts sordides qui s’imagine être un commerçant tandis qu’il n’est qu’une espèce de boutiquier africain.»

Atteint de malaria et dysenterie, Conrad rejoint l’Europe début 1891 sans avoir réellement commandé de navire sur le fleuve Congo, il rompit alors son contrat avec la Société. Devenu écrivain, il se souviendra toujours avec horreur de son aventure africaine, lieu où il ne vit que cupidité, rapacité et mort, il n’hésita pas à qualifier Bruxelles de sépulcre blanchi dont les pompeux bâtiments ont été bâti sur les cadavres de milliers de congolais. Ultérieurement, Conrad, se remémorant le manifeste de l’Association internationale pour l’exploration et la civilisation en Afrique fondée en 1884 par « Sa majesté le Roi des Belges dans le but de promouvoir la civilisation et le commerce en Afrique ainsi que dans d’autres buts humanitaires et philanthropiques », écrivit en décembre 1903 à son ami l’écrivain écossais et député libéral-travailliste R.B. Cunninghame Graham

2qu’il souhaitait « oublier les méfaits des conquistadores modernes. Leurs exploits pèsent déjà bien assez lourd sur toutes les consciences, non pas comme le réveil d’instincts humains oubliés mais comme celui d’une bête énorme et monstrueuse. Léopold est leur Pizarro et Thys leur Cortez. Ils recrutent leurs « lanciers » sur les trottoirs de Bruxelles et d’Anvers, parmi les souteneurs, les sous-offs, les maquereaux, les petites frappes et les ratés de tout bord ! ». Un an avant sa mort en 1924, il évoquait encore Stanleyville comme « le souvenir d’une publicité sensationnelle dans un journal et l’abominable connaissance de la plus vile soif de butin qui ait jamais défiguré l’histoire de la conscience humaine et de l’exploration géographique ».