Après les attentats de Charlie Hedbo, le chef de l’État avait déclaré: «la mort habite la fonction présidentielle». Aujourd’hui, il semble inexorablement aspiré par la multiplication des tragédies.

À chaque fois, puisque désormais le recul de la comparaison est possible, la même fracture du temps. C’était hier, jeudi 14 juillet, mais déjà d’un autre siècle, au moins d’une autre année. Après un défilé rutilant, orchestré pour que chacun puisse trouver réconfort dans la démonstration de force des nos armées, et avant les réjouissance de la Fête nationale, les concerts, les feux d’artifice dans tous le pays, depuis la tour Eiffel, à Paris, entre la baie des Anges et la Promenade des Anglais, à Nice, l’heure du traditionnel entretien de la presse avec le chef de l’État.

Et là, cela se passait mal. Déjà une entorse au solennel républicain comme au côté familial de la journée la plus rituelle de l’année. Le président de la République était malmené, acculé de partout, sur tous les sujets, soumis à la question plus qu’interviewé par TF1 et France 2, comme c’est devenu la moindre des obligations, maintenant, vis-à-vis de François Hollande, et qui consiste pour le journaliste à se retenir avec peine de traiter son hôte de menteur. Pourquoi le coiffeur du chef de l’État était-il si bien rémunéré? Et Emmanuel Macron, encore membre du gouvernement, après son meeting de quasi-candidature? Pourquoi les chiffres du chômage? Et ceux de la diminution des déficits?

Après une conversation épuisante pour qui l’avait suivie, tant la tension était palpable, et les désaccords de chiffres systématiques, et alors que le président avait oralement couru tout le long pour caler tout de même ses réponses entre deux interrogations, l’un des deux journalistes avait eu l’idée incongrue de demander à François Hollande s’il avait un conseil à donner à un éventuel candidat à la présidentielle. «La France est forte mais l’histoire est tragique», avait-il bizarrement répondu. Et plus promptement encore, comme si depuis des mois, cette idée se tenait tapie en lisière de son esprit: «Être président de la République, c’est être confronté à la mort.»

L’intermède du deuil national

François Hollande et la mort, et le tragique de l’histoire. Une phrase semblable lui était venue, quelques mois après les attentats de janvier 2015, dans un entretien avec le magasine Society. «La mort habite la fonction présidentielle», avait-il confié. Décidément intuitif, il avait encore abordé ce thème sur France Inter, quelques jours avant l’attaque contre Charlie; et puis après celle-ci; et encore, en novembre, après l’épisode sanglant du Bataclan, des terrasses et du Stade France. Maintenant, l’intuition devenait prémonition. À peine dix heures après son entretien du 14 juillet, comme il l’a expliqué ensuite lui-même, dans une intervention télévisée nocturne, «à Nice, un camion a foncé sur la foule…».

L’habitude crée l’usure, et cette fois, malgré l’horreur de la simplicité barbare de l’attaque, les scrupules, la retenue, risquent de moins jouer en faveur de François Hollande

La sidération générale en France, la brutalité de la nouvelle, l’importance du nombre des victimes, la représentation mentale que chacun pouvait dessiner de la scène, ce camion de 19 tonnes fauchant la foule «comme les blés», a dit une femme, rendaient caduque le contenu politique de la journée. Au moins le faisait vieillir d’un coup. Peut-être à le rendre inconvenant. On n’allait plus faire pièce au président du prix de son coiffeur. Prêter moins d’intérêt à l’effronterie filiale d’Emmanuel Macron. Il allait bien falloir rhabiller aussi ce président un peu mis à nu à l’heure du déjeuner. Mettre entre parenthèses au moins pour les trois journées de deuil national à venir les querelles de chiffres sur le plus ou moins d’impôts payé par les Français depuis 2012.

L’effet d’usure

François Hollande peut être sauvé à court terme de ces accusations-là. Comme il l’a été, quelques semaines durant, déjà à deux reprises, quand le pays s’est trouvé précipité dans le drame du terrorisme djihadiste. Déjà, en 2015, l’opposition, Nicolas Sarkozy en tête, faisait grief au président de la République de son manque d’autorité sur les événements. Il lui a bien fallu, à elle et à son chef, ravaler ces critiques, rendre à l’adversaire l’habit institutionnel du chef des armées et du garant de la République. Et par deux fois, à travers les sondages, l’opinion publique a fait crédit au chef de l’État de sa conduite de la réplique collective, au moins du style qu’il donnait à celle-là, par les deuils conduits, par ses discours aux Invalides, par ses appels à «une France forte» face à la menace.

Toutefois, l’habitude crée l’usure, et cette fois, malgré l’horreur de la simplicité barbare de l’attaque, les scrupules, la retenue, risquent de moins jouer. François Hollande connaît des semaines difficiles, un peu sur tous les fronts: il n’est peut-être pas encore au bout de ses peines. L’opposition, en pleine nuit, l’assassin à peine arrêté dans sa course motorisée, a choisi de tourner le dos à toute hypothèse d’unité nationale, et de dénoncer «l’inertie»du gouvernement dans la lutte contre le terrorisme. Rendu amer par le peu de cas que le ministère de l’Intérieur a fait de sa proposition de réorganisation complète du renseignement, avancée par la commission parlementaire qu’il a présidée, Georges Fenech, député du Rhône (les Républicains), accuse le gouvernement d’«immobilisme, d’impuissance et d’aveuglement».

«La France a changé d’époque»

Christian Estrosi, le président de la région Provence-Côte d’azur, a, lui, lancé dès le début de la nuit sa querelle avec le ministre de l’Intérieur, sur «les mesures jamais prises», de crainte sans doute que lui soient retournés les soupçons contre sa police municipale et l’impressionnant réseau de vidéo-surveillance dont il a doté Nice quand il en était le maire, et dont il a depuis longtemps fait un argument électoral. Jeudi soir, à Nice comme ailleurs en France, personne ne croyait possible qu’un jour, un camion fou passerait les barrières et foncerait droit sur une foule. Cette technique primaire passait pour être réservée au Liban. Au Proche-Orient. Et qu’elle soit municipale ou nationale, la police n’aurait pas pu arrêter l’engin, à moins de planter, comme un mur de l’Atlantique, des plots de béton à même le sol de la Promenade des Anglais.

«La France a changé d’époque», a dit vendredi Manuel Valls. C’est vrai. Et collectivement, le gouvernement et l’opposition, déjà lancés dans une forme de pré-campagne électorale, semblent choisir les réactions les plus médiocres face à la difficulté. Il faut dire que la démocratie française touche du doigt, à travers ce troisième attentat, sa propre limite défensive. François Hollande a annoncé le renforcement du dispositif de sécurité par l’appoint de la Réserve opérationnelle. Il ne pourra aller plus loin si survient un quatrième attentat. Il relance aussi l’état d’urgence, dont l’arrêt, le 26 juillet prochain, avait été annoncé la veille. L’opposition n’a pas manqué de se gausser de ce revirement. L’Élysée et la majorité ont sans doute pêché par optimisme, après le succès de l’Euro, François Hollande ayant aussi le souci du rejet, par sa gauche, de ces exceptions faites à l’état de droit, foulées aux pieds, d’ailleurs, par les manifestations de la CGT, ces deux derniers mois.

Horrifiée, hier, «éplorée» aujourd’hui, la France «est forte», mais fichtrement démunie, et plus encore qu’en 2015, le sang-froid va lui manquer, dans les partis politiques

Surenchère sécuritaire

Les tenants des Républicains réclament la rétention préventive des 13.000 personnes fichés à la lettre S par les services de renseignement. Autant dire, que la France basculerait là dans l’amorce d’un régime judiciaire dictatorial, à la manière de Guantanamo. Même si en l’occurrence, dans le cas présent du terroriste niçois, cela n’aurait servi à rien, ce dernier étant apparemment un parfait inconnu pour les polices antiterroristes.

Les morts et les blessés de Nice ont le tort d’avoir péri un peu plus près de la présidentielle de 2017. En outre: dans le décor enchanteur d’une promenade et d’une baie politiquement placées sous la conduite d’hommes politiques de droite habitués à la surenchère avec le Front national –MM. Estrosi et le parlementaire Eric Ciotti. Doublés par Marine Le Pen dans la philosophie bistrotière du «y’a qu’à»: «La guerre contre le fléau du fondamentalisme islamiste n’a pas commencé, a déclaré celle-ci, vendredi. Il est urgent maintenant de la déclarer.» 

Si l’on écoute les uns et les autres, la France devrait se couvrir de camps de rétention pour les Français musulmans engagés dans le salafisme. Les 13.000 des Républicains, plus, quoi? Les 100 000 disciples du fondamentalisme national, non recrutés par le terrorisme actif? Cela dit, François Hollande, secondé en cela par sa garde régalienne, a aussi abusé de ses suppliques à «une France unie». La ressemblance des interventions télévisées d’une année sur l’autre, lui fait répéter les mêmes formules d’étendard, qui perdent peu à peu de leur sens. Changent surtout les synonymes. Horrifiée, hier, «éplorée» aujourd’hui, la France «est forte», mais fichtrement démunie, et plus encore qu’en 2015, le sang-froid va lui manquer, dans les partis politiques.

Se priver de vivre?

Bien sûr, l’opinion ne supporterait pas d’entendre qu’il se passera encore des mois, voire des années, avant que le terrorisme, au moins franco-français, ne s’assèche de lui-même par la lassitude de ses combattants spontanés. Ni d’accepter que la première des mesures à asseoir ne soit justement que la patience dans l’épreuve. Le gros dos, si l’on veut. Les services de renseignement  –qui n’ont même pas achevé, et c’est normal, de former leurs recrues de janvier 2015– n’empêcheront qu’une faible part des attentats improvisés ou destinés à la France, dans l’avenir, à l’initiative de Daech ou de ses successeurs possibles.

François Hollande dupe aussi son monde en pensant renforcer utilement les moyens de sécurité par des renforcements de supplétifs. Cela ne suffira pas. Pour bien faire, il faudrait arrêter là le Tour de France, annuler tous les festivals, dans un pays qui s’enorgueillit d’en animer mille. Il faudrait nous pourrir l’été; et la rentrée ; les manifs de la CGT comme les marchés de Noël, cet hiver. Bref, se priver de vivre. Au sol, comme dans les airs. L’ère des drones terroristes va commencer. Et ainsi de suite. L’accompagnement de deuil commence sans modestie.