“Je suis la réincarnation de Bob Marley.” C’est Snoop Dogg qui le dit. Ou plutôt Snoop Lion, puisque tel est son nouveau sobriquet animal depuis que le gangsta rappeur s’est converti au rastafarisme. Dans cette religion fondée au XXe siècle, en Jamaïque, dans les montagnes de Saint Andrew, près de Kingston, on vénère comme un dieu l’empereur d’Ethiopie : sa majesté ras Tafari, Hailé Sélassié Ier, roi des rois, Lion conquérant de la tribu de Juda. “Reincarnated”, c’est le titre du premier disque reggae de Snoop Lion.

Sur la photo de couverture, le changement semble quelque peu fumeux : un gros plan de l’artiste aux yeux clos, qui baigne dans les volutes de ganja. Rien de très nouveau pour cet illustre herbivore, rétif à la cigarette électronique. Cette fois, Snoop Dogg semble avoir inhalé un spliff gros comme le pilier de Notre-Dame de Paris qui porta Paul Claudel à se convertir au catholicisme et à s’arracher à son “bagne matérialiste”, une fulgurante nuit de Noël 1886 . “En un instant mon coeur fut touché et je crus”, écrit Claudel dans son auguste storytelling.

La conversion : un must dans le CV d’une pop-star

L’ex-proxénète (nous parlons de Snoop Dogg), ancien membre des Rollin’ 20’s Crips, un gang de Los Angeles, ne jure que par le rastafarisme et l’amour de son prochain. Serait-ce un nouveau coup médiatique, quatre ans seulement après sa conversion à l’islam, sous l’influence de Louis Farrakhan ? Faut-il attribuer cette “élévation”, comme il dit, à son “troisième oeil” ou aux premières atteintes de la crise de la quarantaine ? “Les jeunes désormais m’appellent Oncle Snoop”, dit-il dans le documentaire promotionnel “Reincarnated”. Au reste, l’idole des princes Harry et William n’en fait pas mystère : Snoop Dogg, joyeux Zelig du showbiz, est une marque aux déclinaisons infinies, et Snoop Lion un produit dérivé parmi d’autres. De là l’acrimonie de Bunny Wailer, un des fondateurs des Wailers, avec Bob Marley et Peter Tosh, qui l’accuse de fourberie et de simonie. De quoi faire perdre sa superbe épiscopale à Snoop Lion, qui l’a traité sur le champ de “vieux négro ignorant à la con”.

La conversion religieuse, on le sait, est un must dans le CV d’une pop star, comme la sex-tape, les extensions capillaires, la cure de désintox ou la série de reality TV. Témoin, le show familial “Snoop Doggs’ Father Hood”. Ajoutez la sociologie du “désenchantement du monde”, le vertige de la liberté, la douloureuse autonomie de l’individu démocratique, la corvée du gouvernement de soi. Affligées d’une autonomie presque divine, avec coach, manucure et garde du corps, les idoles de la chanson ne sont-elles pas plus “individus” que les autres, mangées par l’ultramoderne solitude, et toujours prêtes à “se jeter sur le premier Jésus-Christ qui passe”, comme dit l’esprit fort Francis Cabrel, dans “la Dame de Haute-Savoie” ?

Bob Dylan : Dieu lui a donné la foi

“Il faut servir quelqu’un “, finit par se dire la vedette, avide de servitude volontaire, à force de jouir sans entraves, en mode Héliogabale. “You’re gonna have to serve somebody/Well, it may be the devil or it may be the Lord/But you’re gonna have to serve somebody”, chante Bob Dylan en 1979, avec des accents de Grand Inquisiteur dostoïevskien. C’est l’époque où l’artiste de culture juive, divorcé, repu de blondes et d’hédonisme (“Everybody Must Get Stoned”) se convertit provisoirement au christianisme. Cette apostasie fait presque autant de bruit que sa conversion du folk acoustique au rock électrique, à Newport en 1965.

Dieu lui a donné la foi dans un concert à San Diego, en 1978. “Je ne me sentais pas très bien. Quelqu’un dans le public a lancé une croix en argent sur la scène. Ordinairement je ne ramasse pas ce qu’on me lance sur scène. Mais, cette fois, j’ai ramassé la croix et je l’ai mise dans ma poche. Je l’ai emportée avec moi dans la ville suivante, en Arizona. Je me sentais de plus en plus mal. Ce soir-là, j’avais besoin de quelque chose que je ne connaissais pas encore. J’ai retrouvé la croix dans ma poche.” C’est l’époque où Dylan aperçoit le Christ dans sa chambre d’hôtel de Tucson.

Room service de l’ineffable Lumière sur un plateau. Mon Dieu, délivrez-moi de ma liberté de poupée, de mon masque d’idole, de ma trogne d’icône. “Jésus a posé la main sur moi. La gloire du Seigneur m’a mis KO et pris tout entier.” Nuit de feu au Far West, où l’auteur de “Knockin’ on Heaven’s Door” semble dire après Blaise Pascal : “Certitude. ( …) Oubli du monde et de tout, hormis Dieu. ( …) Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Evangile. ( …) Joie, joie, joie, pleurs de joie.” Dylan enregistre “Slow Train Coming ” avec Jerry Wexler, le producteur d’Aretha Franklin, qui résiste à ses tentatives d’évangélisation : “Bob, tu t’adresses à un juif athée de 62 ans. Contentons-nous d’enregistrer un disque.”

Dylan rencontre les pasteurs de l’organisation fondamentaliste du Vineyard Fellowship. “Je vois Dieu dans une pâquerette”, dit-il. Pendant quatre mois, quatre jours par semaine, il étudie la vie de Jésus à la School of Discipleship, puis il enregistre l’album “Saved” (“Sauvé”). L’ironique et mécréant John Lennon riposte à “You Gotta Serve Somebody”, qu’il assimile à une pensée de “cafétéria”, par une chanson de self-service : “Serve Yourself”. Il est vrai que l’ex-Beatles, dans le cantique “God”, avait proclamé avec panache son individualisme démocratique : “Je ne crois pas en la Bible, en Jésus, en Bouddha, en Gita, en Elvis, en Zimmerman [le vrai patronyme de Dylan, NDLR], aux Beatles, je ne crois qu’en moi, en Yoko et moi, voilà la réalité.”

Place au Dieu unique, ce Grand Imprésario des âmes

En France, on a vu Diam’s, après plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, se convertir à l’islam, porter le voile et renoncer à son art de “Jeune Demoiselle” borderline, au nom du Coran. Une manière de fuir les fastes néfastes, le bagne matérialiste du rap business et de Skyrock.”Le succès m’avait propulsée du rang de chômeuse à celui de patronne. Je n’aurais pu imaginer que, au sommet de la montagne, on était seule et que les loups rôdaient”, confie alors la rappeuse de 32 ans. La “patronne”, désormais, obéit à un patron, lequel n’est pas membre du Medef. En fait de directeurs de conscience, Mireille Mathieu et Line Renaud se contentaient de Johnny Stark ou de Loulou Gasté. Place au Dieu unique, ce Grand Imprésario des âmes.

Né d’un père grec chypriote comme Diam’s, le Britannique Cat Stevens s’est converti à l’islam en 1977. Auparavant, les tourments de la tuberculose l’avaient mené à la pratique du zen. En 1976, il manque se noyer sur une côte de Malibu quand “une grande vague”, dit-il, le ramène au rivage. L’année suivante, son frère lui rapporte de Jérusalem une traduction du Coran. Devenu Yusuf Islam, Cat Stevens renonce au folk et ouvre une école coranique à Londres. En 1989, à la Kinsgton University, il approuve publiquement la sentence de mort que l’ayatollah Khomeini vient de prononcer contre Salman Rushdie, l’auteur des “Versets sataniques”, puis s’efforce maladroitement de rétracter ses paroles assassines.

Les conversions à l’islam des pop stars n’ont pas toujours ce côté mélodramatique, par quoi un musicien s’opère vivant de la musique. Voyez le chanteur de reggae Jimmy Cliff, élevé dans le christianisme puis converti à l’islam par Mohammed Ali, ou encore Janet Jackson, devenue musulmane pour épouser le milliardaire qatari Wissam al-Mana.

Prince abjure le très hot pour le Très Haut

Secondée par le bassiste de funk Larry Graham, la conversion de Prince à l’Eglise des Témoins de Jéhovah, en 2001, est presque un cas d’école. “C’est comme Morpheus et Néo dans ‘Matrix'”, dira le chanteur de Minneapolis. Cette année-là, l’année des attentats du 11-Septembre, Prince, élevé parmi des adventistes du septième jour, travaille à se réinventer, au terme d’un long chapitre traumatique. Dans les années 1990, l’artiste, brouillé avec sa maison de disques Warner, commence par substituer à son nom un symbole inarticulable et se produit en concert avec le mot “esclave” [deWarner], écrit sur la joue.

Surtout, il perd, six jours après sa naissance, son fils Gregory, atteint du syndrome de Pfeiffer, une pathologie foetale du crâne. Pendant la promo de son album “Emancipation”, où il a enregistré le battement de coeur du bébé sur la chanson “Sex in the Summer”, Oprah Winfrey l’interroge sur la santé de son enfant dont Prince cache le décès. L’artiste, grand brûlé du déni, préfère mentir et répondre que “tout va bien. Ne faites pas attention à ce qu’on dit”. Survient la mort des parents de Prince, le pianiste John L. Nelson et la chanteuse de jazz Mattie Shaw dont l’ultime souhait, dit-on, eût été de voir son fils grossir les rangs des témoins de Jéhovah. Cet épisode de déréliction le mène à la conversion.

Changement de répertoire pour les concerts : celui qui chantait les charmes des “vingt-trois positions du coup d’un soir” (“Gett Off”) abjure le très hot pour le Très-Haut, reboutonne son répertoire, serre sa haire avec sa discipline, vante les vertus de la burqa, condamne le mariage homosexuel, etc. A Minneapolis, Prince, pardon, frère Nelson, fait même du porte-à-porte, avec un exemplaire du magazine “la Tour de garde”, flanqué de Larry Graham. Extase du riverain, fût-il athée, séfarade ou zoroastrien.

“Madonna convertit Jesus à la Kabbale”

“Je suis une fille matérialiste”, chantait Madonna au début de sa carrière, en 1984, sous la présidence de Ronald Reagan. Delà, paradoxalement, cette soif infinie d’immatérialité, particulière à nos camarades milliardaires. Après la naissance de sa fille Lourdes, miracle : la chanteuse devient une adepte du judaïsme tel qu’on l’enseigne au Kabbalah Centre, fondé par le rabbin Philip Berg, un chef religieux dont l’étude, payante, est décriée par les orthodoxes ou ironiquement assimilée à un club de fitness spirituel. En 1998, la Madonna nouvelle publie l’album “Ray of Light”. En 2009, elle fréquente Jesus. Pas celui que Dylan a vu dans sa chambre d’hôtel de Tucson, mais un autre, encore mieux gaulé : Jesus Luz, un mannequin brésilien de 22 ans. Occasion pour le tabloïd “The Mirror” de ciseler ce titre à la belle densité théologique : “Madonna convertit Jesus à la Kabbale”. Presque un retour aux sources. Mais tout lasse. Depuis, Madonna a été vue dans un centre de l’Opus Dei à Londres.

Moins célèbre mais plus technique, Shyne, le rappeur de Brooklyn, originaire de Belize, s’est converti au judaïsme orthodoxe, après neuf ans de prison pour fait d’armes dans une discothèque new-yorkaise. Shyne est le fils du Premier ministre de Belize et d’une femme de ménage immigrée aux Etats-Unis. Il a aussi une arrière-grand-mère éthiopienne, que l’artiste aime à imaginer comme une Falacha. En prison l’auteur de “Bad Boyz” est devenu Moses Levi. Pour l’homme en noir, conversion n’est pas reniement. En Israël, il concilie donc la Torah et le Talmud avec la liturgie du hip -hop et le lancement de la ligne de vêtements Gangland. L’apprenti exégète est formel : “Il n’y a rien dans le Pentateuque qui m’interdise de conduire une Lamborghini.” Un Grand Véhicule comme dirait Tina Turner, devenue bouddhiste depuis 1974 et suisse depuis cette année.