Après avoir recensé plus de 120 témoignages et mené une enquête sur plusieurs années, le journaliste Michel Taubmann a récemment sorti une biographie de Dominique Strauss-Kahn qu’il veut “la plus complète mise à jour”. Interview de l’auteur du Roman vrai de DSK.

Planet : Vous écrivez que “tout s’est effondré” pour Dominique Strauss-Kahn le 14 mai 2011, jour où l’affaire dite du Sofitel a éclaté. Pouvez-vous revenir sur cette descente aux enfers ?

Michel Taubmann : “En quelques minutes, Dominique Strauss-Kahn est passé du statut de quelqu’un de très haut placé et reconnu dans la sphère internationale à celui de délinquant menotté. Le contraste était très brutal. Et je crois que si l’affaire a autant fasciné les gens c’est parce que beaucoup d’attentes reposaient sur DSK. Avant cette fameuse date du 14 mai 2011, il était clairement vu comme un candidat à la dernière présidentielle. Les sondages le prouvent. Il était perçu comme le Français qui allait réconcilier la France avec la mondialisation. A la différence des autres hommes politiques comme François Hollande ou Nicolas Sarkozy, Dominique Strauss-Kahn n’était pas enfermé dans l’Hexagone. En tant que directeur général du Fonds monétaire international (FMI), il a joué un rôle important dans la limitation des effets de la crise économique en 2008. Je me souviens d’une couverture de Newsweek en novembre de cette année-la laquelle disait : ‘Après avoir sauvé le monde, va-t-il sauver la France ?’. Aussi, le fait qu’il soit arrêté, menotté et traité ‘comme un chien’, ainsi que me l’a rapporté un journalise à New York, a marqué les gens. Son arrestation est un évènement aussi important que les attentats du 11 septembre. Pas d’un point de vue dramatique, bien évidemment, mais dans le sens où elle a saisi la planète entière. En tant que patron du FMI, DSK était élevé au même rang qu’un chef d’Etat et jamais encore, mis à part dans les dictatures, un dirigeant n’avait été traité de cette manière.

 

Planet : Selon vous, DSK a alors “une fois de plus, trébuché au moment de franchir la marche ultime”. A quels autres évènements faites-vous référence ?

Michel Taubmann : Dominique Strauss-Kahn a une vie romanesque. A plusieurs reprises au cours de son existence, il est monté très haut avant de redescendre très bas. Son enfance a d’abord été chaotique : issue d’une famille de la classe moyenne, DSK a dû fuir après le violent séisme qui a frappé Agadir (Maroc) en 1960. Lui et ses proches ont ainsi débarqué en France après avoir tout perdu. Il y a aussi son père qui, bien que brillant, était dépressif. C’était par ailleurs un homme qui gagnait bien sa vie mais qui avait l’habitude de beaucoup dépenser, perdait tout et devait ensuite recommencer à zéro. Aussi, DSK a vécu dans des appartements très luxueux comme dans d’autres, plus modestes. Les hauts et les bas ont marqué son existence. Il a notamment raté le concours de l’ENA alors qu’il était pourtant diplômé d’HEC et de Science Po, il a divorcé à trois reprises et il a échoué deux fois à Sarcelles avant de remporter la mairie. On se souvient également quand, en 1999, alors qu’il était ministre des Finances et couronné de succès, DSK a dû démissionner à cause d’une affaire de faux en écriture. Une « vraie connerie », selon l’un de ses proches, qui en a fait un paria pendant deux ans. Jusqu’à ce qu’il soit finalement innocenté. Après être revenu et malgré sa défaite face à Ségolène Royal lors des primaires socialistes, Dominique Strauss-Kahn a ensuite réussi à s’imposer au FMI. Là encore, il était promis à un brillant avenir… et l’on connaît la suite.

 

Planet : Depuis l’affaire du Sofitel, DSK est-il un homme “fini” ?

Michel Traubmann : Dominique Strauss-Kahn est toujours parvenu à rebondir. A l’instar des joueurs de poker, il est dans une espèce de jeu qui consiste à se refaire quand on a tout perdu. Je n’oublierai jamais ce qu’il m’a confié en juin 2012. Quelques semaines plus tôt, il était très affaibli, séparé d’Anne Sinclair, vivait chez des amis et était très isolé. Quand nous nous sommes vus un mois plus tard, il était tout bronzé et m’a affirmé : ‘dans deux ans, je vais leur montrer ce que je sais faire’. Et c’est ce qui s’est passé, puisqu’il revient actuellement par les affaires. DSK est un homme qui a certes une faille énorme dans son comportement vis-à-vis des femmes, mais c’est aussi et surtout quelqu’un doté d’une force de caractère incroyable. Peu de personnes auraient été capables de gérer cette affaire comme il l’a fait. Beaucoup se seraient même suicidées à sa place.

 

Planet : La sexualité active de DSK n’était pas vraiment un secret. Alors pourquoi l’affaire du Sofitel de New York et même celle du Carlton de Lille ont-elles déclenché tant de passions ?

Michel Taubmann : DSK, tout comme Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy fait partie des hommes politiques séducteurs qui ont besoin de plaire et d’avoir des relations multiples. La plupart des journalistes savaient que l’ancien patron du FMI était comme ça mais peu en parlaient car cela relevait de la sphère privée. DSK a cependant ouvert la brèche en manquant de discernement. Fréquenter des clubs échangistes comme il l’a fait était risqué car en plus d’y rencontrer des inconnus dont il ignorait les motivations, il y avait à chaque fois des témoins. Un personnage avec une notoriété comme la sienne aurait dû être plus prudent. Quant au Sofitel, je suis convaincu qu’il a été piégé.

 

Planet : Vous émettez plusieurs hypothèses autour de cette affaire. Quelle est celle qui vous semble la plus probable ?

Michel Taubmann : Je préfère en rester au stade des hypothèses. Je me suis rendu à New York et j’ai rencontré les policiers qui ont enquêté sur cette affaire mais je n’ai pas tous les éléments pour pouvoir affirmer que telle hypothèse est la bonne. En revanche, je suis sûr de deux choses : DSK n’a pas violé Nafissatou Diallo et il s’agissait d’un piège. Quant à savoir par qui il a été orchestré, là je sèche. Par un ou des employés du Sofitel ? Par des politiciens qui voulaient nuire à DSK ? Je ne sais pas. Mais Nafissatou Diallo ne s’est pas retrouvée dans sa chambre par hasard. J’ai pu consulter 4 heures d’enregistrements réalisés par les caméras de surveillance de l’hôtel et je peux vous assurer que la femme de chambre qui disait avoir été violée avait l’air serein. On la voit même négocier avec ses collègues avant l’arrivée de la police. Et puis il y a aussi la ‘danse de la joie’ que font ces derniers sur les images…

Je sais par ailleurs que le témoignage de Nafissatou Diallo comporte plusieurs anomalies. Elle affirme par exemple que la chambre était vide quand elle y est entrée. Ce qui est faux. DSK était sous la douche à ce moment-là. Or, quand un homme prend sa douche il laisse des affaires sur le lit. Il devait aussi y avoir sa valise, tous ses téléphones portables et son appareil respiratoire car il fait de l’apnée nocturne. La chambre était loin d’être vide ! Elle dit également qu’il a tenté de la violer à trois reprises en l’espace de six minutes. Ce n’est pas crédible quand on sait qu’elle n’avait aucune traces de violences sur elle. La justice américaine a d’ailleurs conclu à un non-lieu faute de preuves suffisantes.

 

Planet : Votre livre est-il donc plus une enquête qu’une biographie ?

Michel Taubmann : Non, pas du tout. Mon livre est avant tout une biographie classique de DSK. J’y raconte en effet son enfance, sa famille, ses études et son parcours politique. C’est une personnalité très intéressante ! Evidemment, quand l’affaire du Sofitel a éclaté j’ai eu envie d’en savoir plus. L’enquête s’est donc greffée au récit de sa vie mais elle ne représente qu’un quart du livre. Tout le reste tourne autour de la vie de DSK, laquelle est un roman à elle toute seule ainsi que le souligne le titre de mon livre