[À relire] La dette n’est pas qu’un problème économique. Elle est la grande invention métaphysique de l’Occident, qui remonte au moins au péché originel. Si nous voulons lui échapper, c’est toute notre conception de la culpabilité, du temps et de l’action historique qui est à revoir.

Tous les analystes sont d’accord : nous traversons aujourd’hui une crise de la dette. Bien sûr, la spéculation sur les marchés financiers est un facteur aggravant. Bien sûr, certaines erreurs ont été commises – il n’aurait pas fallu créer tant desubprimes aux États-Unis, les États n’auraient sans doute pas dû vider leurs caisses pour sauver les banques en 2008 sans exiger un encadrement des activités boursières –, et pourtant les faits sont là : l’Occident a trop longtemps vécu à crédit. Après l’euphorie, l’époque est à la gueule de bois. Notre système d’imposition et de redistribution est pensé pour les époques fastes, dont il est l’enfant ; il ne peut pas gérer la stagnation et encore moins la dépression.

Chaque Français devra rembourser, par ses impôts, 25 928 euros. La dette publique française est passée de 1 079,5 milliards d’euros fin 2004 à 1 693 milliards d’euros aujourd’hui – sans compter le déficit de la Sécurité sociale, ni les retraites dues par l’État, qui pèsent à elles seules 900 milliards d’euros. Le remboursement des intérêts de la dette représente 20 % du budget de l’État, c’est la première dépense publique derrière l’éducation. Un drame ? Pas du tout, car la France est le 19e pays le moins endetté au monde, et notre situation est bien moins inquiétante que celle de la Grèce, de l’Italie, de l’Espagne ou même des États-Unis… Sur son site Web, le magazine britannique The Economist a créé une spectaculaire« horloge de la dette publique mondiale », dont le montant s’actualise en temps réel : à l’heure où j’écris, l’ardoise globale des États est de 40 291 895 439 918 dollars ! Quant aux ménages, ils tirent eux aussi le diable par la queue. Non seulement ils sont une majorité, en France, à avoir contracté un emprunt sur leur habitation principale (d’autant plus lourd qu’on vit en famille plus nombreuse), mais, si la consommation des ménages a continué à progresser depuis l’éclatement de la première crise il y a trois ans, elle est nourrie exclusivement à coût de crédits, d’équilibrisme à base de découverts bancaires, de tours de passe-passe à la Cofinoga.

 

Les chanceu​x héritiers de la Préhistoire

Maintenant essayons de prendre du recul : un tel malaise dans la civilisation occidentale doit-il être attribué exclusivement à l’imprévoyance des responsables, à une pandémie de mauvaise gestion ? Non, les racines du problème sont bien plus profondes. En réalité, le discours économique sur la dette n’offre qu’une vue partielle de la crise. Car la dette c’est, ni plus ni moins, la structure morale et métaphysique première de notre culture.

D’un point de vue moral, la dette est véritablement une invention géniale, qui a modifié les destinées de l’humanité. Friedrich Nietzsche, dans la deuxième dissertation de la Généalogie de la morale (1887), consacre un long passage au concept de « dette-culpabilité » (précisons qu’en allemand, le mot Schuld signifie à la fois dette et culpabilité, si bien que le lien entre les dimensions économique et morale du problème se fait spontanément). Selon la conception nietz-schéenne de l’Histoire, c’est par la dette que l’humanité est sortie du règne animal et qu’elle a pu entrer dans le temps historique. « Élever un animal qui puisse promettre, n’est-ce pas là cette tâche paradoxale que la nature s’est fixée à propos de l’homme ? N’est-ce pas là le véritable problème de l’homme ? » Il y a eu, explique Nietzsche, un long et violent travail préhistorique de l’humanité sur elle-même, qui a permis à cette espèce d’acquérir une mémoire. Ce n’est pas la même chose d’être un homme au XXIe siècle, au XIXe ou dans la Grèce antique. Pourquoi ? Parce que les hommes n’oublient pas. Mais la mémoire n’est pas une aptitude innée. Elle est le fruit d’un terrible dressage. Pour commencer, elle a été inculquée par des châtiments. L’espèce humaine n’a pu assurer sa survie qu’en contractant des dettes en son sein. Au départ, le recouvrement des dettes s’effectuait manu militari, rappelle Nietzsche. « Le créancier pouvait infliger au corps du débiteur toute sorte d’humiliations et de tortures, par exemple en découper un morceau qui paraissait correspondre à la grandeur de la dette – et de ce point de vue, très tôt et partout, il y eut des estimations précises, parfois atroces dans leur minutie, estimations ayant force de droit, de chaque membre et de chaque partie du corps. Pour moi, c’est déjà un progrès, la preuve d’une conception juridique plus libre, plus romaine, que la loi des Douze Tables décrète qu’il importe peu que le créancier prenne plus ou moins dans pareil cas. » Au fond, l’animal humain n’aurait jamais pu se doter d’une telle mémoire s’il n’y avait eu la menace du châtiment corporel, de la douleur.

Mais la dette n’est pas seulement ce qui a permis le développement d’une faculté nouvelle chez l’homme – la mémoire – et un premier partage entre le bien et le mal. Elle n’a pas seulement une dimension morale, mais aussi métaphysique. S’endetter n’est possible que si l’on a une vision linéaire du temps. Si l’on pense que l’Histoire est cyclique, qu’elle est marquée par le retour perpétuel des mêmes maux, alors il serait totalement irrationnel de prendre des paris sur l’avenir. Chaque fois qu’on accorde ou qu’on demande une créance, on accomplit un acte de foi. On suppose implicitement que l’écoulement du temps est tendu vers une amélioration. Ainsi, la dette n’aurait jamais pu prendre une telle ampleur en Occident sans la vision religieuse du monde caractéristique de notre civilisation. Ce sont bien le judaïsme, puis le christianisme et le protestantisme (lire l’encadré ci-dessous) qui ont déployé l’horizon historique, qui ont propagé l’idée d’une Providence guidant l’humanité sur la voie d’un progrès indéfini. La conception judéo-chrétienne du temps est en quelque sorte la condition mentale d’une action économique pariant sur la croissance.

 

Quand l​a bête meurt

L’invention de la dette est donc un coup de génie, puisqu’elle a propulsé l’humanité en avant. Mais pourquoi cette dynamique s’est-elle grippée ? Là encore, Nietzsche apporte un éclairage stimulant. Plus une civilisation avance, plus ses membres sont interdépendants ; plus les contrats, les engagements, les dettes de toute sorte resserrent leurs filets autour d’eux. « Nous, hommes modernes, nous sommes les héritiers d’une vivisection de la conscience, d’une torture de soi qui a duré des millénaires : c’est en cela que nous sommes sans doute passés maîtres, en tout cas c’est notre raffinement, la perversion de notre goût. » Plus tard arrive l’homme occidental, et plus il est empêtré dans un réseau d’obligations multiples, envers sa famille, envers son patron, envers sa banque, envers l’État, envers la société toute entière, moins il y a de jeu et de liberté. Les instincts finissent par succomber, et, avec eux, le niveau d’énergie général tend à diminuer.

Cette analyse est reprise et amplifiée dans Malaise dans la civilisation (1929) de Sigmund Freud. Le fondateur de la psychanalyse reformule le pessimisme nietzschéen : pour lui, plus l’ordre et la connaissance progressent, plus il faut renoncer à ses pulsions, notamment sexuelles et agressives. « Si la civilisation impose de si lourds sacrifices, non seulement à la sexualité mais encore à l’agressivité, nous comprenons mieux qu’il soit si difficile à l’homme d’y trouver son bonheur. » Le Surmoi de Freud veille sur notre système psychique comme le Fonds monétaire international surveille le budget des petits pays endettés : il nous ordonne d’honorer nos dettes, c’est lui qui nous commande de renoncer à toutes les jouissances aussi animales qu’immédiates. Or, paradoxe, le Surmoi « se comporte avec d’autant plus de sévérité, et manifeste une méfiance d’autant plus grande, que le sujet est plus vertueux ; si bien qu’en fin de compte ceux-là s’accuseront d’être les plus grands pécheurs qu’elle aura fait avancer le plus loin dans la sainteté ». Les criminels et les bandits de grands chemins jouissent de leurs exactions sur le moment et les oublient l’instant d’après ; au contraire, les bourgeois se sentent affublés de culpabilités obscures et innombrables envers leurs parents, leurs maîtres d’école, puis leurs conjoints et leurs enfants…

Ces analyses convergent donc : ce qui a permis la grandeur de notre civilisation, ce qui nous force à travailler, à construire de fabuleux projets d’avenir, à vouloir améliorer notre condition sans trêve – cette force-là est aussi une hantise, une sorte d’excroissance de l’action qui finit par éteindre tous les élans, tous les désirs, par absorber une énergie si considérable que le ralentissement est inévitable.

 

La cu​lpabilité sans le plaisir

Mais c’est un texte méconnu de Walter Benjamin – en fait, trois pages de notes publiées à titre posthume – qui permet de préciser ce trait. Ce petit texte est intitulé « Le capitalisme comme religion » (1921). Le Dieu du capitalisme est incontestablement l’argent. Nietzsche le prophétisait déjà dans Aurore (1881) : « Ce que l’on faisait autrefois pour l’amour de Dieu, on le fait maintenant pour l’amour de l’argent, c’est-à-dire pour l’amour de ce qui donne maintenant le sentiment de puissance le plus élevé et la bonne conscience. » Mais le culte capitaliste a une originalité, remarque Benjamin : il ne propose aucun rite expiatoire. Il n’y a pas de rédemption ni d’effacement des dettes. Pas de Yom Kippour, pas de crucifixion, pas d’absolution. Pas de moratoire international sur l’état des créances. Des têtes tombent, Madoff est en prison, mais les déficits se creusent. Les boucs émissaires ne jouent pas leur fonction régulatrice. « Le capitalisme est probablement le premier culte qui n’est pas expiatoire, mais culpabilisant », écrit Benjamin. Les pauvres sont coupables d’être des ratés ou d’avoir échoué ; les riches sont coupables de jouir d’un confort qu’ils défendent jalousement. Plus les inégalités se creusent, plus la dette morale s’alourdit pour les uns comme pour les autres. « En cela, le système religieux est précipité dans un mouvement monstrueux. Une conscience monstrueusement coupable qui ne sait pas expier s’empare du culte, non pour y expier cette culpabilité, mais pour la rendre universelle. » Non seulement Benjamin a prophétisé la mondialisation du problème de la dette, mais il prévient que l’ascétisme n’est pas la solution : rien ne sert de prêcher la décroissance. Les décroissants sont probablement ceux qui prennent sur eux, symboliquement, la part de la dette la plus grande. Mais leur sacrifice est vain. Ils ressemblent aux ermites ou aux ascètes les plus radicaux du Moyen Âge : « La pauvreté, celle des moines gyrovagues, n’offre pas d’issue spirituelle. » Le pauvre est envahi par des soucis sans cesse grandissants, qui, au lieu de l’élever, finissent par briser ses forces.

Reprenons : la dette est une invention géniale, qui a donné sa première et plus fondamentale impulsion à la civilisation judéo-chrétienne. Mais cela ne fonctionne que si quelqu’un la garantit – le Dieu de la Bible et la Providence dans le cas de la dette métaphysique, l’État et la Croissance dans le cas de la dette économique. Sans une telle assurance suprême, il n’est plus possible d’apprécier dans le phénomène de la dette – ou dans le sentiment de culpabilité – les forces de traction avant de la transcendance. Tout se passe comme si le moteur de notre voiture était tombé en panne et qu’il nous fallait désormais porter ce moteur à pied. Son poids est d’autant plus écrasant que l’effort pour le transporter semble absurde. Dans de telles conditions, que faire ? Les philosophes – Nietzsche en tête – ont rêvé d’un esprit libre, d’un individu qui ne ressentirait nullement le joug de toutes ces contraintes civilisatrices et qui serait par là même susceptible de porter la civilisation à son plus haut degré. C’est ainsi qu’il faut interpréter cette citation du même fragment de Benjamin qui a semblé très obscur à ses commentateurs : « La pensée du surhomme déplace le “saut” apocalyptique non dans la conversion, l’expiation, la purification et la contrition, mais dans une intensification. » Autrement dit, le surhomme est celui qui accepte toutes les contraintes, les intègre et trouve sa liberté au-delà d’elles. Mais l’Occident est-il aujourd’hui capable d’une telle transmutation des valeurs ? Peut-il encore faire de la dette sa force ? Pour cela, il lui manque quelque chose de simple, et pourtant d’indispensable : un but auquel aspirer vraiment.

Par ALEXANDRE LACROIX

Directeur de la rédaction