Comment le FBI a fait plier l’inoxydable Blatter

La révolution dans le monde du football est venue du pays du soccer. Mais pourquoi les États-Unis, l’un des pays qui se passionne le moins pour ce sport planétaire, s’est-il mis en tête d’y mettre de l’ordre ?

Aussi retentissant soit-il, le scandale de corruption au sein de la Fifa (Fédération internationale de football) n’a pourtant pas étonné grand monde. Depuis des années, les soupçons pèsent sur l’aréopage qui dominait tranquillement le football mondial, sans qu’aucun pays n’ait daigné y mettre le nez.

Il a fallu l’intervention d’un procureur fédéral par intérim de Brooklyn pour que des têtes tombent dans les palaces de Zurich, où se situe le siège de la fédération. Preuve de l’importance accordée par Washington à cette affaire : c’est accompagné de la ministre américaine de la justice, Loretta Lynch, du directeur du FBI et du responsable du fisc américain qu’il a dévoilé, le 27 mai, son acte d’accusation.

Ce jour là, l’Amérique a donné une leçon au monde entier devant les caméras de télévision, à l’aide de grands tableaux récapitulatifs et à coups de formule bien senties, sans doute longuement préparées, (« La Coupe du Monde de la fraude – Nous donnons un carton rouge à la Fifa ») aussitôt reprises par l’ensemble des médias.

“Compétence universelle“

L’Amérique voudrait elle ajouter à son uniforme de gendarme du monde une tenue de justicier planétaire ?

“Les États-Unis n’ont fait que s’emparer d’un phénomène, pourtant européen, celui de compétence universelle”, estime Pierre Hazan, spécialiste de justice internationale à l’université de Neuchâtel. “Elle remonte au XVIIe siècle et à la recrudescence des actes de piraterie. Des États européens se sont estimés compétents pour juger des crimes commis en pleine mer. Dans notre monde globalisé, où la justice devient de plus en plus transnationale, les États-Unis ont, du fait de leur toute puissance, un rôle important à jouer.”

L’affaire de la Fifa a beau être mondiale, la justice américaine se défend de faire régner la loi en dehors de son territoire. Elle base son acte d’accusation sur des virements frauduleux qui ont transité par le territoire américain – les locaux de la Concacaf (la Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes) étant basés en Floride. Washington a simplement sollicité le gouvernement suisse pour organiser l’arrestation au petit matin, à Zurich, des officiels de la Fifa incriminés.

Le procureur Kelly Currie dévoile son acte d’accusation contre la Fifa, le 27 mai 2015, devant les médias du monde entier. Photo : Spencer Platt, AFP

“Si quelqu’un fait le ménage dans le monde, j’y vois surtout une victoire de l’état de droit, peu importe qu’il vienne des États-unis ou d’Afrique du Sud”, estime Pierre Hazan, qui rappelle toutefois que la justice américaine choisit ses cibles. “L’Amérique n’est pas membre de la Cour pénale internationale et elle délaisse des parties entières du globe, notamment en Afrique.”

Les États-Unis mauvais perdants ?

Ajouter un milliardaire suisse à son tableau de chasse est sans doute plus prestigieux qu’un ex-dictateur tchadien pour la justice américaine. De plus, difficile d’ignorer le rôle des sponsors de la Fifa, dont les plus grands sont américains, qui pourraient ne plus soutenir le football mondial si son président est l’objet d’une procédure aux États-Unis.

Reste que depuis que le séisme initié dans le tribunal de Brooklyn, de nombreux pays, notamment européens, se retrouvent dans l’embarras. C’est le cas de la France, qui a encore voté il y a quelques jours pour reconduire Sepp Blatter à la tête de l’institution.

Du côté de la justice internationale, on semble avoir été pris de court par les États-Unis. Ce n’est que plusieurs jours après les révélations américaines qu’Interpol a ajouté deux ex-cadres de la Fifa sur la liste des personnes recherchées. Et encore l’a -telle fait à la demande des autorités américaines.

Quant aux pays qui ont permis à Blatter de se maintenir si longtemps au pouvoir – il a été réélu quatre fois -, ils attribuent « l’acharnement” judiciaire américain à la décision d’organiser le Mondial-2022 au Qatar. La décision, toujours aussi controversée, s’est faite aux dépens des États-Unis, qui rêvaient de faire revenir les stars du football mondial sur son territoire, presque 30 ans après son mondial de 1994.

À l’époque, la Fifa espérait que la World Cup permettrait enfin aux Américains de s’intéresser au ballon rond. Comme l’exprime ironiquement un journaliste israélien, elle aura surtout réussi à capter l’attention du FBI…

 

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