Au mépris, comme il se doit, de la Constitution de l’ex-Zaïre.

Au-delà de la polémique rituelle sur le bilan à l’instant T -17 morts selon le pouvoir, une cinquantaine aux dires des figures de proue du Rassemblement, alliance de partis d’opposition forgée en juin dernier-, par-delà la controverse tout aussi classique du “qui-a-commencé ?” -le ministère de l’Intérieur dénonce dans un même souffle un “mouvement insurrectionnel” et la férocité de “bandes de pillards”, quand l’entourage du vieux rebelle Etienne Tshisekedi accuse les forces de l’ordre d’avoir d’emblée tiré à balles réelles sur le cortège-, il convient de mettre en évidence les facteurs de l’embrasement tant redouté.

 Car les ingrédients du cocktail toxique sont connus, et ne datent pas d’hier. Ils renvoient, ici comme au Gabon, à l’anachronisme de l’arsenal d’un exécutif prisonnier de sa dérive caporaliste et clanique, enlisé dans ses échecs socio-économiques et sourd aux élans, si brouillons soient-ils, d’une société civile “connectée” et ouverte sur le monde. La tactique du pourrissement a fait ses preuves. Mais elle s’avère aujourd’hui obsolète. Le slogan favori des révoltés, “Kabila akende !” n’est que l’adaptation en langue lingala du “Dégage!”entendu à Tunis, à Ouagadougou et ailleurs.

Un lourd passé. Chaotique, l’histoire politique de la RDC est jalonnée de bouffées de violence meurtrières. Sans remonter à l’assassinat de Patrice Lumumba, infamie coloniale, à l’implacable brutalité de l’ère Mobutu, aux deux guerres dévastatrices qui ont endeuillé entre 1996 et 2003 l’ex-possession belge ou à l’assassinat en 2001 de Laurent-Désiré Kabila, père du sortant, comment nier le primat chronique de la force sur le débat ?

Ainsi, en janvier 2015, l’adoption par l’Assemblée nationale d’un projet de loi électorale visant de facto à différer le scrutin présidentiel, donc à étendre le quinquennat de Kabila Junior, déclenche des manifestations puis des émeutes rudement réprimées. Bilan : plusieurs dizaines de civils tués. Ce mardi matin, le quartier-général de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) le parti de Tshisekedi, était la proie des flammes. Incendie criminel perpétré au coeur de la nuit. En clair, les vieux démons sont de sortie…

Des institutions aux ordres. Le 11 mai dernier, la Cour constitutionnelle rend un arrêt autorisant “Jo” Kabila à rester au palais au-delà de l’expiration de son bail si le scrutin présidentiel ne peut être organisé avant le 20 décembre. Quant à la justice, elle a pour habitude de rendre des décisions conformes aux voeux du régime. Moïse Katumbi, ex-gouverneur de la province fraîchement démantelée du Katanga et ancien allié du chef de l’Etat, annonce sa volonté de briguer la magistrature suprême ? Le voilà condamné à trois ans de prison, donc inéligible, dans une affaire de litige immobilier ; et poursuivi par ailleurs pour “recrutement de mercenaires étrangers”.

Une loi fondamentale à géométrie variable. En RDC comme ailleurs sur le continent, la constitution, dénuée de toute sacralité, apparaît comme la variable d’ajustement de l’ambition présidentielle. Elle est donc amendable à merci. Aucune digue -le nombre de mandats, leur durée, le respect des échéances- ne résiste à la tentation du bricolage ad hoc.

Une concertation en trompe-l’oeil. Le 1er septembre, les autorités lancent un “dialogue national”. Lequel a pour l’essentiel vocation à obtenir, moyennant quelques concessions formelles, l’aval de l’ensemble du spectre partisan quant à la “correction” du calendrier électoral. D’ailleurs, seuls une faction minoritaire de l’opposition adhère à une démarche réprouvée par l’UDPS et ses associés.

Une opposition jusqu’auboutiste. Quels que soient les griefs que mérite le pouvoir -et ils sont légion-, force est d’admettre que “le Sphinx de Limete” Tshisekedi, rentré en juillet d’une longue convalescence en Belgique, s’est enfermé dans une posture du refus. Radicalisme contesté au demeurant par une partie de ses troupes. Cette intransigeance a notamment conduit à la récusation du “facilitateur” dépêché à “Kin” par l’Union africaine, le Togolais Edem Kodjo, jugé trop complaisant envers le camp kabiliste.

On inclinerait à ajouter ici un dernier paragraphe, consacré à l’apathie de la communauté internationale, bâillonnée par le sacro-saint principe de la souveraineté nationale. Mais la gravité de la crise congolaise est telle que, de Paris à Washington via Bruxelles, la réprobation inquiète des partenaires de Kinshasa devient audible. Gageons qu’à New York, dans les coulisses de l’Assemblée générale de l’ONU, il sera -aussi- beaucoup question du géant blessé de l’Afrique des Grands Lacs.

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