Fiston n’est pas peu fier. « Nyanza, c’est la ville des rois ! », crâne le jeune homme, qui déambule avec ses copains, un ballon de foot au bout du pied. Des bami (pluriel du mwami, le roi) qui ont veillé depuis leur capitale aux destinées de l’un des plus puissants royaumes du continent, le jeune homme peut en citer plusieurs. « On les apprend à l’école ! », sourit-il.

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Le « Versailles rwandais » a pourtant perdu de sa superbe. Rien ne bouge à Nyanza, à une heure trente de route au sud-ouest de Kigali, ses collines comme aplaties par la brume. Des groupes reviennent de l’umuganda, les travaux communautaires obligatoires, glissant doucement vers le centre-ville et ses petites maisons de béton brunâtre. A son apogée, vers la fin XIXe siècle, Nyanza comptait près de deux mille huttes, labyrinthe de paille et de bambou, archipel de courettes couvertes de feuilles de bananiers, rempli de marchés et de bétails en pâture.

L’Irongo, palais du monarque du Rwanda, est une haute hutte circulaire d’une dizaine de mètres de diamètre, rebâtie « à l’identique » et ouverte en 2008.

A l’entrée de la cité, un panneau : « King’s Palace Museum ». L’Irongo, palais du mwami, n’est certes plus, mais une copie « à l’identique », haute hutte circulaire d’une dizaine de mètres de diamètre, a été construite et ouverte en 2008. Sur le tabouret royal, où le souverain rendait justice lance à la main, posent aujourd’hui des touristes en quête de selfies exotiques.

Le guide décrit avec emphase la vie de château de ce palais de paille, rythmée par la mesure du tambour royal, le rukinzo, et le pas lent des vaches Ankole aux longues cornes… et s’éclipse subitement lorsqu’on aborde le sujet de l’actuel mwami.

« Pas de sang sur les mains »

Au royaume de Paul Kagamé, le sujet crispe. Le mwami officiel, Kigeli V, vit en exil depuis 1961. Le débat a pris de l’ampleur depuis le mois de juin quand le Parti vert démocratique du Rwanda (DGPR), seule opposition autorisée, a appelé à son retour. « Le roi n’a pas de sang sur les mains,insiste Florence Mukobawajana, trésorière du DGPR, rencontrée dans ses modestes locaux de Kigali. Le pays, meurtri par le génocide, vit aujourd’hui sur la négation des ethnies, les mots « hutu » et « tutsi » sont devenus tabous. Il est très aimé de tous, il n’est ni hutu ni tutsi et peut aider à la réconciliation. Le roi doit rentrer comme une personne honorée avec un titreofficiel et des moyens alloués par l’Etat. »

Province de Gicumbi, dans le nord du Rwanda.

Mais que reste-t-il de la monarchie rwandaise ? A Nyanza, jouxtant l’Irongo, une bâtisse à petites colonnades avec parking et baignoire. La demeure a été bâtie par les Belges en 1932 pour y loger un roi, alors marionnette coloniale. De la cour, on aperçoit quelques collines et une maison blanchâtre. « Construite par le mwami à l’indépendance. Il aurait dû y loger… mais elle n’a jamais servi », admet le guide. Un pastiche, un palais pour roi en toc et une résidence jamais occupée. Trois pacotilles, trois illusions. Tout un symbole.

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« La colonisation a sonné le glas des bami », rappelle Deogratias Byanafashe, professeur d’histoire à l’Université du Rwanda. Prenant possession du pays en 1923, le colon belge s’appuie sur l’ethnie tutsi, désignée comme race supérieure par l’idéologie raciste qui domine à l’époque. Le mwami est maintenu, mais la présence des Hutu, réduite à l’extrême dans les cercles du pouvoir. La monarchie devient aux yeux des Hutu une institution tutsi, agrégeant contre elle la rancœur des laissés-pour-compte du système colonial.

L’indépendant Juhi Musinga, qui fut mwami Juhi V, déposé par les colons belges en 1931.

Crépuscule pathétique. Le mwami Juhi V, trop indépendant, est déposé par les Belges en 1931 et meurt en exil au Congo. Son successeur, Mutara III est plus docile. Catholique fervent, il adopte un style de vie à l’européenne mais décède à l’âge de 47 ans, en 1959, possiblement empoisonné par les Belges.

Charles Mutara-Rudahigwa fut « mwami » Mutara III de 1931 à 1959, désigné par les colons belges pour sa docilité.

A la veille de l’indépendance, les colons retournent leur veste et soutiennent les « serfs » hutu contre les « aristocrates » tutsi. Le 25 septembre 1961 un référendum est organisé : 80 % des Rwandais votent pour l’abolition de la monarchie. Puis de l’indépendance, un an plus tard, jusqu’au génocide, « la monarchie a été diabolisée, traînée dans la boue. On n’enseignait rien desbami », se souvient M. Byanafashe.

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Epopée prestigieuse

L’épopée des mwami est pourtant prestigieuse, entamée vers la fin du XIe siècle par le légendaire roi Gihanga sur les hauteurs de Gasabo, à quelques kilomètres de l’actuelle Kigali. Cinq siècles plus tard, son successeur, Ruganzu II Ndori, dit « le Conquérant », lance des expéditions en tous sens et repousse les frontières du royaume. A la veille de la colonisation, les bami règnent sur près 2 millions d’habitants. Craints des autres souverains de la région (kabaka du Buganda, mukama du Nyorohaya, mugabe au Nkore), leur influence porte bien au-delà des frontières du Rwanda actuel.

La monarchie n’était pas une institution tutsi, rappelle M. Byanafashe. « La société était structurée entre une vingtaine de clans, et non entre deux ethnies. Le mwami était certes tutsi, mais issu du clan des Banyiginya, fondé par Gahima. La plupart des Tutsis ne pouvaient pas devenir roi. Les Hutu pouvaient accéder à de hautes fonctions : grands chefs, conseillers, chefs de province. »

Kigeli V, roi du Rwanda, est âgé de 80 ans et vit en exil à Washington.

Qu’en est-il du mwami actuel, Kigeli V ? Dans le portrait que lui a consacré il y a trois ans le Washingtonian, on découvre un souverain vivant pauvrement, dans une lointaine banlieue de Washington. Agé de 80 ans, l’héritier de dix glorieux siècles de royauté parle mal anglais et alterne siestes et catch à la télé, survivant grâce aux dons de la diaspora et aux coupons alimentaires du gouvernement américain.

Né Jean-Baptiste Ndahindurwa, Kigeli V n’a pas vu le Rwanda depuis plus de cinquante ans. Roi vagabond, il n’a caressé l’espoir d’un retour qu’en 1994 avec la victoire du Front patriotique rwandais (FPR) au sein duquel combattaient quelques Tutsi nostalgiques de l’ordre monarchique. En 1996, une rencontre est organisée à Washington avec Paul Kagamé, alors vice-président. L’homme fort du Rwanda (dont la tante fut la dernière épouse du mwami Mutara III) indique au souverain déchu qu’il peut rentrer comme simple citoyen. Ce dernier préférerait revenir en roi, avec une consultation populaire. Paul Kagamé lui dit qu’il le rappellerad’exil. Vingt ans plus tard, Kigeli attend toujours.

Alternative légitime

« Les gens le voient comme du folklore, explique M. Byanafashe. Très peu de Rwandais ont connu la monarchie. Ce n’est plus dans les préoccupations de personne. » Si le retour d’un roi vieilli et peu influent apparaît bien inoffensif, le sujet semble troubler le président rwandais, qui tient son pays d’une manière autoritaire. Et, dans un régime où assassinats et exils d’opposants sont légion, la moindre alternative légitime est vue avec la plus grande méfiance.

Portrait de Paul Kagamé, au pouvoir au Rwanda depuis 1994.

L’exemple ougandais vient renforcer cette inquiétude rwandaise. Yoweri Museveni, qui gouverne le pays depuis trente ans, a fait inscrire dans la Constitution ougandaise la reconnaissance des anciens monarques et a autorisé les retours du kabaka du Buganda et des omukama du Toro et du Bunyoro. Désignés comme « chefs traditionnels », ils ne peuvent s’engager dans aucune activité politique. Ces souverains, bien que de notoriété publique corrompus ou incompétents, bénéficient d’un fort attachement populaire. Entre les 10 et 12 septembre 2009, des… lire la suite ici