Dialogue et constitution : l’agenda caché de Kabila

Le président Kabila est resté égal à lui-même. A découvert, le schéma d’un changement de Constitution est enclenché au regard de son adresse à la Nation le week-end dernier.

Toutes les manœuvres battues en brèche depuis le début de l’année sont remises au goût du jour : recensement, identification des nationaux, changement du système électoral en cours, etc. Bref, il s’est inscrit dans une logique dont il ne saurait plus se détourner et dont les pièces, tel un puzzle, se mettent en place. En des termes à peine voilés, Joseph Kabila a mis à nu son agenda pour les prochaines années.

Plus de mystère, la Constitution du 18 février 2006 est bonne pour le placard. Les derniers éléments du puzzle, révélés dans l’adresse du chef de l’Etat à la nation le week-end, préfigurent ce changement de la loi fondamentale.Joseph Kabila soumet aux discussions la problématique du système électoral gravé dans la loi des lois. Au cours de ces assises qu’il dit convoquer incessamment, l’autorité morale de la majorité au pouvoir(MP) entend obtenir des pistes qui mettraient des élections aux standards internationaux à moindres frais. Il est séduit par le modèle de certains Etats qui allient démocratie et impératif de développement.

A première vue, Joseph Kabila a fait son choix, celui d’enterrer le système électoral qui lui a permis de gagner les élections en 2006 et en 2011. Il s’est empressé de dévoiler les principaux points de divergence dans la classe politique, à savoir, le fichier électoral, le calendrier électoral, la sécurisation du processus électoral et le financement du processus électoral. Selon lui, ces points justifient la convocation du dialogue afin qu’il soit levé des options consensuelles.

S’agissant du fichier électoral, il le voudrait fiable et inclusif, ce qui suppose l’intégration des nouveaux majeurs, les Congolais de l’Etranger, les déplacés ou réfugiés retournés dans leurs milieux de résidence. En outre, l’initiateur du dialogue politique récupère le doute exprimé en son temps par certaines parties au processus concernant la nationalité de certaines personnes inscrites sur des listes électorales.

Au sujet du calendrier électoral, Joseph Kabila met l’opinion devant un fait accompli : les premiers scrutins prévus en octobre 2015 n’ont pas eu lieu. Conséquence, ledit calendrier tombe caduc et donc, non opérationnel. Il en tient pour responsable la classe politique. N’en fait-il pas partie lui-même ? Là est toute la question.

Il reprend la même accusation en ce qui concerne la sécurisation du processus électoral et rappelle les événements malheureux de 2006 et 2011. Quant au financement du processus électoral, il donne d’ores et déjà l’idée sur cette incapacité du gouvernement à disponibiliser les fonds nécessaires. Dans la foulée, il préconise le changement du système électoral en vigueur pour le remplacer celui qui éviterait que le processus électoral ne soit en conflit ouvert avec les efforts de développement. Sur la même lancée, Joseph Kabila égratigne les partenaires extérieurs en les soupçonnant d’user de leur apport obtenir un droit d’ingérence et d’interférence dans les affaires de la RDC.

Vu sous cet angle, le dialogue politique devrait-il se muer en un forum d’enregistrement des desiderata de son initiateur ? Les participants ne sont-ils pas fixés à l’avance sur les orientations des débats ? Voilà qui apporte de l’eau au moulin des Congolais opposés au dialogue et qui n’acceptent pas que ce forum soit un tremplin pour le glissement dont la MP a toujours rêvé. Ils craignent que la Constitution ne soitdéjà mise en sursis. Aussi curieux que cela puisse paraitre, dans son speech du 28 novembre 2015, le terme Constitution n’est revenu nulle part ! L’état d’esprit du chef de l’Etat est trahi à travers cette omission volontaire ou involontaire.

En haut lieu, l’actuelle Constitution vit ses derniers jours dans sa forme actuelle, du moins.

Les modèles angolais et sud africain

En rouvrant le dossier de la nationalité et du recensement, le chef de l’Etat espère trouver un dénouement en sa faveur au dialogue. Le fait d’avoir laissé passer la tempête n’équivalait pas à une renonciation. Seulement, le fichier de 2006 puis de 2011 qui ont servi la Majorité présidentielle ne conviendrait plus. Souci de la qualité ou recherche effrénée de gagner du temps ? Seul l’avenir le confirmera.

Selon des indiscrétions glanées auprès des sources de la présidence de la République, le chef de l’Etat serait séduit par les modèles angolais et sud-africain. Il vient de se rendre compte à la fin de son deuxième et dernier mandat que le système électoral instauré par la Constitution du 18 février 2006 serait incompatible avec le processus de développement. Il s’agit de l’élection du chef de l’Etat au second tour par des grands électeurs sur une base élargie comme en Angola et en RSA. Dans l’opinion, particulièrement à l’opposition et au sein de l’Eglise catholique, le président Kabila et sa majorité sont accusés de vouloir changer les règles du jeu, pour se maintenir au-delà du délai prévu. Pour eux, tout devient clair comme l’eau de roche : le dialogue ne vise que de servir de caution à ce plan contre la Constitution en vigueur.

L’équation risque de se compliquer d’autant plus que la volonté d’imposer un ordre politique basé sur la ruse, la manipulation des textes au gré des humeurs et des intérêts des individus ou groupes d’individus a laissé des mauvais souvenirs. Les évêques, dans un langage sans ambages, ont invité les dirigeants au respect de la Constitution actuelle afin d’éviter l’effusion du sang. Ils considèrent que les causes à la base des événements de janvier 2015 sont remontées à la surface. Les risques d’une déflagration avec du sang qui coule à floculation sont perceptibles. Dialoguer pour changer la Constitution, personne n’en veut, sauf ceux qui y tirent des intérêts personnels, entend-on dans les rues de Kinshasa.

De deux tours à aucun tour

Faudrait-il parler d’avancée ou de recul démocratique ainsi que le fustigent les évêques ? En 2006, la Constitution votée prévoyait le cycle électoral complet hormis les locales, avec un scrutin présidentiel à deux tours aurait couté 350 millions de dollars américains. En 2011, le cycle amputé des provinciales a coûté au Trésor public la bagatelle de 450 millions alors que la présidentielle était réduite à un seul tour. En 2016, suivant les modèles angolais et sud africain, la présidentielle ne sera plus une affaire du souverain primaire, mais une chasse gardée des grands électeurs ! La présidentielle n’aura « ni un demi-tour encore moins un quart de tour », selon Valentin Mubake, conseiller du président Tshisekedi.

L’avancée démocratique du 18 février 2006 n’aura donc pas résisté à la pression de la mobilisation et affectation des ressources financières pour le pays. Une constance demeure cependant : obtiendra-t-on la stabilité et la paix sans instaurer au pays une vraie démocratie ? Pire, une démocratie de façade serait-elle propice pour garantir la paix et la stabilité ? En ne faisant aucune allusion aux délais constitutionnels voire à la Constitution elle-même, le chef de l’Etat a piégé le dialogue qui risque de servir de caisse d’enregistrement !

Et l’UDPS

A l’UDPS, l’on se réjouit des avancées enregistrées sur la voie de la convocation du dialogue national. Or, en lisant entre les lignes le discours du président, elle devrait à quoi s’en tenir d’autant plus que l’agenda est décliné de la manière la plus limpide. Il n’est pas certain que le dialogue atterrirait en douceur. En cas de rupture et de sortie tapageuse de l’UDPS, comme elle sait le faire, ne serait-ce pas la goute d’eau qui ferait déborder le vase ? L’appel du président Kabila en direction des hésitants est un souci constant de ratisser large. Voudrait-il passer un message de sa bonne disposition à lâcher du lest. C’est là l’énigme, mais elle n’est pas difficile à déchiffrer.

Un article du journal LE POTENTIAL

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