Au pays de Patrice Emery Lumumba, en République démocratique du Congo (RDC), l’organisation des élections est au cœur d’une polémique qui enfle de plus en plus.

En effet, le mois dernièr, la Cour constitutionnelle a pris un arrêt qui peut être lourd de conséquences sur le calendrier électoral qui risque de connaître un glissement, avec la possibilité de remettre en cause la tenue de l’élection présidentielle à bonne date en 2016. Toute chose qui pourrait être favorable au président sortant, Joseph Kabila, qui exerce son deuxième et dernier mandat constitutionnel mais qui cache mal sa volonté de prolonger son bail à la tête de l’Etat. Comme il fallait s’y attendre, les contempteurs du président congolais ont vite fait de soupçonner derrière cet arrêt de la Cour constitutionnelle, des manœuvres du pouvoir aux fins d’offrir à Kabila une marge pour peaufiner sa stratégie de confiscation du pouvoir. Ce, à travers un flou artistiquement entretenu autour du calendrier électoral qui devait pourtant voir se tenir une dizaine de scrutins d’ici à l’élection présidentielle de 2016.

Les voix dissonantes venant de la majorité ne manqueront pas de faire jaser

C’est dans ce contexte que s’est effectuée, hier, la rentrée parlementaire qui doit voir les députés se pencher sur le budget 2016 du gouvernement, mais aussi sur l’organisation des élections qui a pris du retard ces derniers mois. Et coup de tonnerre, aux inquiétudes de l’opposition, est venue s’ajouter une sortie fracassante de sept partis de la majorité qui ont choisi d’attirer l’attention du président Kabila sur la « stratégie suicidaire » qui consiste à entretenir la « confusion » autour de la tenue des élections. Pour inattendues qu’elles soient, ces voix dissonantes venant de la majorité ne manqueront pas de faire jaser sur les bords du fleuve Congo.

Et l’on ne peut s’empêcher de penser au cas burkinabè, qui avait vu en janvier 2014 des pontes du parti au pouvoir, se désolidariser du projet du président Compaoré de modifier la Constitution de son pays pour se maintenir au pouvoir. La suite on la connaît, avec la chute et la fuite de l’ex-homme fort du Burkina. Même si en RDC, l’on n’en est pas encore là, tout porte à croire que Kabila ne semble pas s’être résolu à plier bagages du palais présidentiel à la fin de son mandat. Si fait que l’on n’a pas de mal à imaginer qu’une situation de confusion serait pain  bénit pour lui, pour justifier son maintien à la tête de l’Etat, surtout en cas de non tenue des élections.

Le temps, pour lui, de trouver la formule pour entériner sa confiscation du pouvoir. Et s’il devrait suivre l’exemple de son voisin burundais, il faudrait alors craindre des jours sombres pour la RDC. Aussi cette sortie de ses partisans constitue-t-elle un gros caillou dans son soulier, au moment où il fait  de moins en moins mystère de ses velléités d’un troisième mandat, nonobstant l’interdiction de la Constitution de son pays qu’il a juré de respecter et de faire respecter. Kabila a donc du souci à se faire. Car, ces fissures qui lézardent le mur de la cohésion entre le parti au pouvoir et ses satellites, peuvent bien se transformer en plomb dans l’aile de Kabila, à même de l’empêcher de voler allègrement vers un troisième mandat.

Toute tentative de passage en force peut être très risquée pour Kabila

Pour autant, cette alerte permettra-t-elle au président congolais d’emprunter la voie de la sagesse en n’essayant pas d’opérer un passage en force pour se maintenir au pouvoir ? Rien n’est moins sûr. Au contraire, il ne serait pas étonnant de le voir succomber, comme bien d’autres de ses pairs africains, aux sirènes de ses zélateurs qui ne manqueront pas, pour des raisons « tube-digestivistes » et « bas-ventristes », de le convaincre de son indispensabilité à la tête de l’Etat pour éviter le chaos à son pays, et patati et patata.

Toutes sortes de balivernes qui n’ont pour seul objectif que de le renforcer dans sa conviction qu’il est investi d’une mission messianique auprès de son peuple.  Et si Kabila est dans une logique de confiscation du pouvoir, il n’aura aucune peine à balayer du revers de la main, ces avertissements venant de ses propres rangs et qui sait, se constituer une autre majorité, après avoir mis en quarantaine ces « indisciplinés ». Mais Kabila ne devrait pas se voiler la face. La contestation de son éventuel troisième mandat est bien dans le tuyau  et toute tentative de passage en force peut être très risquée pour lui. Surtout qu’au même moment, l’UDPS d’Etienne Tchisekedi, le principal parti d’opposition qui avait accepté d’aller au dialogue avec le pouvoir, vient de quitter la table des pourparlers en claquant la porte.

Pendant ce temps, l’opposition regroupait hier plusieurs milliers de ses militants dans les rues de Kinshasa, pour exiger la tenue dans les délais de la prochaine présidentielle et en appeler au départ pur et simple de Joseph Kabila à l’issue de son deuxième mandat en novembre 2016, conformément à la Constitution. Le contexte est donc de moins en moins favorable pour le président congolais qui a du souci à se faire, face à la montée de la contestation qui sourd des entrailles de son peuple. Kabila doit en tenir compte. Autrement, si l’on devait s’acheminer vers un bras de fer entre Kabila et son peuple, l’issue en serait non seulement incertaine, mais plus grave, les conséquences pourraient être désastreuses pour ce pays qui a longtemps souffert de la guerre.

La communauté internationale est donc interpellée. Elle doit prendre ses responsabilités à temps, pour éviter à la RDC les tourments d’autres peuples dont la boulimie du pouvoir des dirigeants a fait vivre les pires cauchemars à leurs populations, dans leur profonde aspiration à l’alternance et à plus de démocratie.  Elle doit œuvrer à éviter que l’incendie se déclenche plutôt qu’à devoir jouer les pompiers de service. Car une déflagration en RDC, à cause d’un éventuel entêtement de Kabila qui oublie décidément d’où il vient, pourrait rapidement se transformer en brasier pour la sous-région. Il ne faudrait donc pas tenter le diable, à moins que Kabila ait vraiment trop de cadavres à cacher dans ses placards.

« Le Pays »