Deux journalistes français ont été mis en examen pour extorsion de fonds envers le roi du Maroc. Ils sont soupçonnés d’avoir tenté de monnayer la non-parution d’un ouvrage à charge contre le souverain. L’éclairage d’un spécialiste du Maghreb.

Les journalistes français Eric Laurent et Catherine Graciet, sont soupçonnés d’avoir exigé du roi du Maroc Mohammed VI 3 millions d’euros pour ne pas publier un livre compromettant. Eux affirment que c’est le Palais qui a proposé la transaction et qu’ils sont tombés dans un piège. Le fait que le pouvoir puisse tenter d’éviter la parution d’un tel ouvrage vous parait-il crédible?

Pierre Vermeren*: Bien sûr! La monarchie organise une rétention d’informations sur tout ce qui est en rapport avec le Palais, le Sahara, l’islam et les intérêts économiques du pays. Je n’ai pas de preuves mais plusieurs écrivains m’ont rapporté des propositions de transactions de la part de l’Etat marocain comme d’autres pays du Maghreb pour empêcher la parution de certains manuscrits. Dans l’affaire qui nous intéresse, il faut avoir conscience que le pouvoir n’est pas naïf et ne s’est pas engagé dans cette histoire par hasard.

C’est-à-dire?

Il s’agit de la sécurité de l’Etat marocain: les autorités ont dû avoir l’assurance que le livre ne sortirait pas (ndlr: Le Seuil a annoncé ce lundi qu’il renonçait à publier l’ouvrage). La monarchie n’aurait pas risqué une surmédiatisation contre-productive qui aurait permis de vendre le livre à des milliers d’exemplaires. Elle est très vigilante sur ce qu’il se dit en France à propos du Maroc et tout est immédiatement rapporté à Rabat.

Et la France? A-t-elle intérêt à ce que le livre ne paraisse pas?

Oui, ici personne n’a envie de déstabiliser le Maroc, qui est notre principal allié dans le monde arabe et en Afrique. Beaucoup d’amitié et d’intérêts communs lient les deux pays, il y a par exemple des accords de coopération très poussés entre la police, la justice et l’armée française et marocaine.

Quelles sont les méthodes utilisées par Rabat pour museler la presse?

Depuis les attentats de 2003 et 2007, le pouvoir marocain a renforcé le contrôle qu’il avait relâché à la fin des années 90. Il cible quelques figures journalistiques impertinentes qui franchissent la ligne rouge en les attaquant en justice. Mais le pouvoir a aussi compris que la liberté de la presse est importante pour les Français et les Occidentaux et qu’il fallait être plus subtil. Le pouvoir a créé une presse très subventionnée et encadrée, en contrôlant les annonceurs et investisseurs. Il est donc très facile de punir financièrement un journal qui ne peut pas vivre de son lectorat.

* Pierre Vermeren est professeur des universités en Histoire et civilisation. Il est enseignant-chercheur à Paris I et spécialiste du Maghreb.

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