Décembre 1999. La France a eu recours, directement ou indirectement, aux services de criminels de guerre serbes présumés, notamment au Zaïre. C’est ce qui ressort de notre enquête menée après que Belgrade eut accusé Paris, le 25 novembre, d’avoir cherché à faire assassiner Milosevic par une équipe de cinq ex-combattants serbes et serbo-bosniaques qualifiés d’«agents français» arrêtés deux semaines auparavant. Si l’accusation concernant le projet d’assassinat apparaît des plus fantaisistes, il est acquis que deux au moins des hommes en détention à Belgrade ont collaboré avec les services français pour monter une opération (vaine) de sauvetage de Mobutu: Yugoslav Petrusic, un mercenaire responsable de massacres en Bosnie, et Slobodan Orasanin, un membre des services yougoslaves.

Authentiques criminels des guerres ethniques, hâtivement recyclés en émissaires aux couleurs passe-muraille, les «ambassadeurs» de la diplomatie secrète liant la France à la Serbie sont certainement plus à leur place dans les sommiers de la police judiciaire que dans les pages dorées du Bottin mondain. En arrêtant cinq «espions français», accusés d’avoir voulu attenter à la vie du président Slobodan Milosevic, les autorités yougoslaves ont entrouvert la porte d’un bien sombre placard. Et le fumet qui s’en échappe n’a rien de ragoûtant. «Plusieurs des personnes détenues nous sont, bien sûr, connues», reconnaît le procureur adjoint du Tribunal pénal international (TPI), Graham Blewitt, «mais, à ce stade, nous n’avons pris aucune décision d’intervenir de quelque manière que ce soit. Nous continuerons à évaluer la situation au fur et à mesure de son développement». Patients, discrets, les enquêteurs du TPI restent à l’affût, guettant un fil à tirer dans l’écheveau des révélations yougoslaves.

Basses oeuvres en Bosnie Les juges de La Haye conservent déjà dans leurs cartons le témoignage, fort détaillé, d’un repenti engagé dans ces milices paramilitaires serbes chargées d’exécuter les basses oeuvres du régime en Bosnie. Condamné à dix ans de réclusion le 29 novembre 1996, par la chambre de première instance, pour crime contre l’humanité, Drazen Erdemovic a vu sa peine réduite de moitié par la chambre d’appel, le 5 mars 1998, eu égard «à la situation personnelle de l’accusé, à sa reconnaissance de culpabilité, aux remords exprimés, à sa collaboration avec le procureur et à l’existence d’une contrainte». En clair, le soldat perdu «a plaidé coupable de crime contre l’humanité pour avoir participé à l’exécution sommaire de quelque 1 200 civils musulmans sans armes dans une ferme proche de Pilica, dans la municipalité de Zvornik, à la suite de la prise de la ville de Srebrenica par les forces serbes de Bosnie en juillet 1995». Et sa confession (partiellement publiée par Libération le 12 juillet 1996) fourmille d’accusations extrêmement précises sur les exactions menées par les soudards de sa phalange, la «10e unité de sabotage de l’armée», un commando dirigé par le lieutenant Milorad Pelemis, dit «Misa», l’un des cinq membres du «réseau Araignée» arrêtés à Belgrade. Ce nationaliste radical, originaire de Bjelina, aurait été nommé en octobre 1994 à la tête de cette cohorte de supplétifs «placée sous l’autorité du colonel Petar Salapura, du Centre de renseignements de l’armée serbe de Bosnie». Avec ce nouveau chef, arrive une brochette de tueurs au nombre desquels on retrouve deux autres «espions» aujourd’hui sur le grill, Rade Petrovic et Branko Vlaco.

Trois ans plus tard, en 1997, et alors qu’un fonctionnaire français détaché auprès du Tribunal pénal international mène l’enquête sur les massacres commis à Srebrenica, les «anciens» de la «10e unité de sabotage» réapparaissent de façon assez inattendue comme mercenaires au Zaïre, aux côtés de «chiens de guerre» recrutés en France et en Belgique, pour une tentative désespérée de sauvetage du régime du maréchal Mobutu Sese Seko. Une opération surveillée de très près par les plus hautes autorités politiques à Paris. Sur les rives du fleuve Congo, la poussée des rebelles de Laurent Désiré Kabila, soutenus par l’armée rwandaise, menace de balayer le vieux dictateur zaïrois en quelques jours. La France, très officiellement, a renoncé à un engagement de ses troupes.

Equipée au Zaïre Dans l’ombre, les réseaux officieux se mobilisent sous l’oeil attentif de l’ambassadeur Fernand Wibaux, qui, depuis la cellule africaine de l’Elysée, se tient constamment informé des «efforts» privés consentis par le représentant d’une entreprise travaillant dans le domaine de la communication satellitaire, Géolink, afin d’aider Jean Séti Yale, un proche de Mobutu, à armer une légion salariée (la Lettre du Continent du 3 avril puis Libération du 5 mai 1997). Bob Denard, doyen des condottieri tricolores, a quelques soucis judiciaires. Son homologue belge, Christian Tavernier, prendra le commandement de deux «compagnies» de soldats de fortune occidentaux, essentiellement français, choisis parmi les fidèles du «Vieux» (Libération du 4 février 1999). Côté serbe, le «montage» sera plus complexe. Les Yougoslaves doivent fournir le plus gros contingent ainsi que des pilotes. Le recrutement est en partie confié à Milorad Pelemis, qui puise largement dans les réserves de la «10e unité de sabotage», dont les «anciens» tiennent table ouverte dans un café de Bjielina, en Bosnie. La sélection finale reste toutefois contrôlée par les Services fédéraux de sécurité, qui délivreront leurs passeports aux mercenaires embauchés après un ultime entretien à l’hôtel Turist de Belgrade. Le commandement de la troupe slave, enfin, sera confié à Yugoslav Petrusic, qui endosse pour l’occasion le pseudonyme de «colonel Dominic Yugo». Dans une interview accordée en 1997 à la journaliste Gordana Igric, «un businessman serbe de Bosnie» raconte, «sous condition d’anonymat», comment il a arrangé un rendez-vous, «fin 1996», entre Yugoslav Petrusic, accompagné de Philippe Perrette, représentant alors la société Géolink, et le chef d’état-major de l’armée, Momcilo Perisic, «au quartier général du centre de Belgrade». Rencontre grâce à laquelle les deux hommes «ont pu vendre des armes au gouvernement yougoslave et organiser le départ des mercenaires». Un autre membre du «réseau Araignée» est également de la partie: Slobodan Orasanin, présenté par la lettre confidentielle TTU comme «un officier du KOS (le renseignement militaire yougoslave, ndlr) et gestionnaire de la société d’import-export Target». Il aurait été chargé de fournir du matériel militaire à l’équipée africaine tout en s’assurant de l’achat, pour la Yougoslavie sous embargo, d’équipements électroniques à une très grande société française avec laquelle «Dominic Yugo» était également en contact.

Les origines de ces étranges connections françaises de Yugoslav Petrusic restent extrêmement floues.

Gros bras à Paris Brouillant les pistes à l’envi, l’intéressé a souvent laissé entendre qu’il pourrait être un ancien légionnaire. Rumeur qui n’a pas pour autant titillé la curiosité du chef d’état-major de l’armée de terre. Le général Yves Crène a affirmé à Libération «qu’on ne lui avait pas demandé de vérifier». La mère d’une ancienne amie de «Dominic Yugo» assure qu’il a travaillé «à la porte d’une boîte de nuit parisienne». Son nom apparaît avec insistance comme l’un des intermédiaires «activés» lors des négociations engagées avec les autorités serbes pour obtenir la libération des deux pilotes du Mirage français abattu en août 1995 au-dessus de Sarajevo. Fait troublant, à partir de cette période, le «colonel Yugo» voyage à plusieurs reprises entre Paris et Belgrade, d’abord grâce à des visas obtenus par un commissaire du contre-espionnage, puis sous au moins deux fausses identités attestées par des passeports français en bonne et due forme établis aux noms de «Dominique Sapin» et «Jean-Pierre Pironi».

Pour le ministre yougoslave de l’Information, autant d’indices sont bien la preuve que «Yugoslav Petrusic fait partie des services secrets français depuis une dizaine d’années». Et les révélations se multiplient dans la presse serbe. Dans sa livraison de mardi (lire page 4 les récits de la presse serbe), le quotidien Politika assure que les membres du «réseau Araignée» avaient monté «une unité paramilitaire, appelée Balkan Ekspres, qui devait mener, pour le compte de l’Alliance militaire occidentale, des actions subversives au Kosovo» et que «le financement a été assuré par la DST», la Direction de la surveillance du territoire, le contre-espionnage français, «l’argent de Paris ayant été livré sur la frontière entre la Hongrie et la Yougoslavie par un certain Serge Lazarevic». Invérifiable.

Belgrade accuse également ses anciens supplétifs de Bosnie d’avoir trempé dans plusieurs meurtres ou tentatives d’assassinat pour le compte de leurs «traitants» français, citant en vrac, comme cibles des tueurs, des personnalités aussi diverses que Rustem Mustafa, plus connu sous le pseudonyme de «commandant Rémi», important chef militaire de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) grièvement blessé par une voiture la semaine passée à Pristina, ou que Ljubisa Savic, dit «Mauser», patron du redoutable Département de la sécurité publique, la police des Serbes de Bosnie. Yugoslav Petrusic a même été dénoncé comme l’exécuteur de Jussuf Prazina, petit voyou de Sarajevo devenu, sous le surnom de «Yuka», l’un des premiers défenseurs de la capitale bosniaque avant d’être abattu par son chauffeur, pour une histoire de gros sous, sur un parking en Belgique en 1993.

Tortures à Goma Mais les autorités yougoslaves ne sont pas les seules à accuser Yugoslav Petrusic des pires atrocités. «Le 8 mars 1997, sur une route bordant l’aéroport de Kisangani, Yugo a tué deux missionnaires protestants accusés d’êtres des espions» de la rébellion congolaise, affirme le rapport sur les événements zaïrois écrit par l’organisation Human Rights Watch, qui cite également le témoignage «d’un importateur de viande bovine de Goma qui a été arrêté, le 23 février 1997, par des mercenaires commandés par Yugo et qui a décrit comment, en détention, il a été personnellement torturé et soumis à des traitements inhumains par Yugo lui-même».

FRANÇOIS Didier