Kabila, en route pour un 3ème mandat!

 

Les faits – A l’occasion de la fête de l’indépendance, le 30 juin, le président congolais, Joseph Kabila, a lancé un appel aux forces politiques et sociales afin qu’elles rejoignent le dialogue national. Dans l’opposition, certains y voient une manœuvre pour rester au pouvoir à huit mois d’une présidentielle, insuffisamment préparée. Enjeu : le contrôle des richesses du pays estimées à 28 000 milliards de dollars, l’équivalent de la manne des réserves pétrolières de l’Arabie saoudite.

Rue du Commerce, les chalands tentent de se frayer un passage entre les porteurs, camions et voitures garées à l’emporte-pièce. Cette artère bruyante de Kinshasa offre un panaché de l’économie nationale. Indiens, Chinois, Libanais et Congolais s’y livrent une farouche concurrence dans la vente de marchandises bas de gamme importées (étoffes, bijoux, produits pharmaceutiques, électroménager, hi-fi, biens alimentaires, jouets, etc.).

Chaque semaine, des milliers de commerçants, quelques dizaines de milliers de dollars en poche, se pressent aux guichets de Kenya Airways et Ethiopian Airlines. Direction : Dubaï, Guangzhou et les autres grandes villes chinoises pour s’approvisionner. « Les produits européens n’ont plus la cote, confie un patron libanais. Les populations ont un faible pouvoir d’achat et cherchent du bas de gamme. »

«Bankable». Cela fait bien longtemps que les Occidentaux ont perdu leur place dans le commerce de gros et de détail. Après la chute de Mobutu en 2001, l’ancien colonisateur belge a réduit ses investissements, la France s’est intéressée au Congo voisin, les Américains n’ont pas trouvé le pays, qui est vite retombé dans la guerre, très « bankable ». Un vide rapidement comblé ! Les commerçants asiatiques sont arrivés par milliers pour tirer les bénéfices d’un pays en pleine croissance (plus de 8 % depuis trois ans). Le PIB est essentiellement tiré par les services et surtout les activités minières (cuivre, cobalt, or, wolframite…) au Katanga, au Kasaï et au Nord-Kivu.

Alors que la production de cuivre devrait prochainement décliner au Chili (premier producteur mondial), elle monte en puissance en RDC (troisième producteur). Les mines sont encore gérées dans l’opacité où proches du pouvoir (comme l’homme d’affaires israélien Dan Gertler), compagnies américaines, belges et chinoises se partagent les permis. Sans compter les différents groupes rebelles de l’Est. Aux frontières orientales, le coltan continue à s’évaporer au Rwanda, l’or prend le chemin de l’Ouganda – les deux voisins ont un temps rêvé d’une partition du Congo. Les perspectives pétrolières sont aussi alléchantes. Perenco exploite des champs matures (25 000 barils/jour), Total réalise des études sismiques dans le lac Albert, le britannique Soco fait des recherches dans le parc des Virunga au grand dam des écologistes.

De passage en mai pour ausculter le patient congolais, les agents du FMI ont encouragé les autorités à appliquer sans tarder les réformes de l’administration fiscale (amélioration du recouvrement de l’impôt, meilleur contrôle de la TVA, renforcement des services douaniers).

Héritier du pouvoir après l’assassinat de son père, Joseph Kabila règne depuis 1997. Depuis trois ans, il fait tandem avec un économiste bien vu à Washington, Augustin Matata Ponyo. La corruption atteint néanmoins encore des niveaux inégalés, notamment au port de Matadi, porte d’entrée des marchandises. Les hommes d’affaires graissent la patte aux agents qui ferment les yeux sur les fausses déclarations. Pour les uns comme pour les autres, le deal est gagnant-gagnant.

Mais le gouvernement a réussi à colmater certaines brèches. Peu à peu, l’économie parallèle régresse, l’équilibre macroéconomique est préservé. De 9 900 % en 1997, l’inflation a été ramenée à 2 %, la « dédollarisation » est en marche, bien que lente. Beaucoup reste à faire pour recapitaliser la Banque centrale, améliorer le climat des affaires, assurer la justice commerciale, mieux redistribuer les richesses… Le budget de l’Etat (9 milliards de dollars) est insignifiant au regard des ressources disponibles. Le potentiel est gigantesque. Les richesses du pays (pétrole, gaz, mines, forêts, hydroélectricité, agriculture…) sont évaluées entre 18 000 milliards et 28 000 milliards de dollars.

« Si la transition politique se déroule dans le calme et si le résultat est reconnu par la communauté internationale, il y aura une ruée des investisseurs, prévoit un diplomate européen. La croissance pourrait se maintenir aux alentours de 9 % par an. » Pouvoir et opposition ne semblent toutefois pas sur le point d’écrire ce scénario idéal. L’incertitude est même totale à huit mois d’un scrutin présidentiel qu’il ne sera vraisemblablement pas possible de tenir.

Vents contraires. Contraint de partir à la retraite à l’issue de son second mandat, Joseph Kabila a tenté en début d’année de faire réviser la constitution. Les sénateurs, puis la rue, ont mis provisoirement un terme à son rêve. Mais le dirigeant a plus d’un tour dans son sac. Il a lancé un dialogue politique et compte attirer dans ses filets le principal parti d’opposition, l’UDPS très populaire à Kinshasa et dans le riche Kasaï. Si son leader, Etienne Tshisekedi, opposant historique en mauvaise santé, ne semble plus en mesure de jouer les premiers rôles, son fils, Jean-Félix, poussé par sa mère, pourrait succomber aux sirènes du pouvoir.

Le gouvernement précipite aussi une décentralisation – passage de 11 à 26 provinces – sans y mettre les ressources adéquates. Il n’a pas, non plus, budgétisé les différentes élections (locales, législatives, présidentielle) évalué à un milliard de dollars. Les débats s’annoncent houleux dans les prochains mois et la majorité a commencé à se fissurer. On prête au riche gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi, l’intention de se présenter bien qu’appartenant à l’écurie présidentielle.

Président du Tout Puissant Mazembe(*), un club de football de Lubumbashi, cet homme d’affaires prospère, populaire en raison de ses investissements dans le social, est un successeur idéal pour la France et les Etats-Unis. Sa province détient 40 % des réserves mondiales de cobalt et 3 % de celle de cuivre, et lui-même a fait fortune dans les mines. Aussi proche – peut-être plus – de Dan Gertler que le chef de l’Etat, il s’oppose à tout changement constitutionnel et sonde les leaders de l’opposition, comme l’ancien président de l’Assemblée nationale, Vital Kamerhe. Le Premier ministre, Augustin Matata Ponyo, se réserve d’intervenir dans le débat constitutionnel, mais n’y est pas favorable.

Sentant les vents contraires soufflés dans son dos, Kabila a récemment remanié le gouvernement, retirant au passage le contrôle des Finances au chef du gouvernement. « Il devient un otage à la tête d’un cabinet dont il n’a plus la maîtrise », confie un analyste politique. La bataille entre les entourages de Matata et Kabila fait rage. Dernier épisode en date : une plainte déposée par un conseiller du Président auprès du procureur général de la République. Selon lui, 15 milliards de dollars disparaissent par an. Dans le collimateur du chef de l’Etat : Katumbi, deux gouverneurs alliés et des proches du Premier ministre, auxquels il est reproché diverses malversations. Kabila joue aussi la fibre nationaliste et a appelé les puissances étrangères – comprendre les Occidentaux – à ne pas se mêler des affaires intérieures. Ses affidés – le patron des renseignements, le ministre de l’Intérieur et le patron des patrons – reprennent aussi une rhétorique léniniste sur la souveraineté politique et économique du pays. Certains groupes français comme Bivac et Sogea Satom sont visés par la plainte présidentielle. « Kabila est un pompier pyromane, poursuit le diplomate européen. Il crée des foyers de tension pour justifier son maintien au pouvoir au nom de la stabilité. A l’Est, la lutte contre les groupes rebelles s’est essoufflée. L’Assemblée nationale, à sa botte, pourrait remettre le changement constitutionnel à l’ordre du jour. » Un débat qui risque de trouver son épilogue dans la rue.

Reste à savoir si la jeunesse est prête à verser son sang. La garde républicaine, composée majoritairement de Katangais et de Kivutiens (deux provinces de l’Est d’où est originaire le Président), reste fidèle. Ira-t-elle jusqu’au bout si le Raïs s’entête ? Le reste de l’armée est beaucoup plus divisé, voire hostile au changement de la loi fondamentale. Le Congo d’en face, le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi, dont les présidents ne sont pas prêts à laisser leur place, ne verraient pas d’un mauvais œil Kabila rempiler. L’Angola, qui a dans le passé sauver le régime congolais, cherche la stabilité et entretient l’avenir en parlant à Katumbi… L’Afrique du sud souhaite, quant à elle, le respect constitutionnel.

Dans cette partie de billard à multiples bandes, difficile de savoir qui sortira vainqueur. Selon le FMI, les répercussions politiques se font déjà sentir dans le secteur privé devenu attentiste. Rue du commerce, la guerre larvée des éléphants politiques fait craindre aux commerçants un remake des pillages de 1991 et 1993. « L’ambiance n’est pas bonne pour les affaires », conclut notre commerçant libanais.

(*) L’un des plus grands clubs de football d’Afrique, vainqueur à quatre reprises de la Ligue des Champions de la CAF, finaliste de la Coupe du monde des clubs en 2010. Moïse Katumbi s’est appuyé sur la popularité du club katangais pour assoir la sienne sur la province et devenir ainsi l’un des hommes les plus populaires du pays.

Via Lopinion.fr

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