Un bourreau. Un monstre. Un génocidaire. Un monarque qui coupait les mains. Le responsable du « plus grand crime jamais répertorié dans les annales de l’humanité », assénait Sir Arthur Conan Doyle, auteur du Crime du Congo. Et l’auteur d’un « holocauste oublié », comme le qualifiait Adam Hochschild dans Les fantômes du roi Léopold. Plus de cent ans après sa mort, le roi Léopold II garde l’image d’un personnage sombre, sanguinaire, meurtrier. Un roi qui a massacré quinze millions de Congolais, chiffre avancé sans aucune vérification par l’écrivain Mark Twain dans son satiriqueSoliloque du roi Léopold.

Aujourd’hui, alors qu’aucun historien belge n’avait offert de contre-vérité, le docteur Pierre-Luc Plasman (UCL) livre, après sept années de recherches, le portrait d’un roi Léopold II « mégalomane » et « aigri en vieillissant », « mais pas psychopathe ». D’un roi qui veut apporter « la lumière au coeur de l’Afrique » au travers d’une mission civilisatrice et d’une lutte contre l’esclavage qu’il tentera de poursuivre coûte que coûte.

Mais surtout, dans sa thèse « Léopold II et l’EIC (Etat indépendant du Congo, NDLR)(1876-1906). Etude du paradoxe de la gouvernance léopoldienne », supervisée par le professeur Vincent Dujardin, Pierre-Luc Plasman jette un regard neuf et troublant sur la violence innée d’un système colonial et de ses hommes. Et sur la psychologie de ces officiers, des quidams a priori sans histoire, au comportement désormais sadique et devenus avides de pouvoir. En témoigne l’attitude du baron Francis Dhanis, ce gentleman à la moustache sobre et réglementaire en Belgique qui se transforme en sultan une fois au Congo, se faisant transporter en litière, lui ainsi que ses maîtresses, tout en sirotant du champagne.

« Certaines personnalités vont totalement se libérer, en contradiction avec les normes morales de la bourgeoisie, analyse le chercheur. Les commissaires de district vont être leurs propres maîtres. Une personnalité des supérieurs qui se double d’un système de poupées russes, avec une autonomie entre les différents niveaux de pouvoir. » Pour le roi entrepreneur, « une colonie doit rapporter de l’argent pour fortifier et embellir la métropole ». Et c’est là son tort : d’avoir bâti cette ambition, ces exigences, et avec elles, cet Etat, ce système. Dès 1892, c’est dans l’exploitation du caoutchouc, que cette supériorité prendra la forme d’une violence et d’une cruauté inouïes.

« On demande le maximum à l’indigène à la limite de la survie, commente l’historien. Devant ce qui est considéré comme du mauvais vouloir, de la paresse ou de la rébellion, on adopte un système de contraintes. Avec la prise d’otage des chefs ou des femmes, qui sont violées, maltraitées, réduites à l’esclavage. » L’horreur s’amplifie avec l’usage grandissant du pneu, inventée en 1888, et donc, avec une nouvelle exigence de résultats : chaque homme doit rapporter un à deux kilos de caoutchouc sec en guise d’impôt.