Armand Tungulu et son « oreiller » définitivement oubliés?

Mort dans des circonstances mystérieuses en détention début octobre 2010, après avoir caillassé le véhicule du président congolais Joseph Kabila, Armand Tungulu Mudiandambu fait désormais partie de l’oublie.

Tout commence le 30 septembre. Le véhicule du chef de l’État, Joseph Kabila, est caillassé en pleine rue, à Kinshasa. L’auteur du jet de pierres est Armand Tungulu Mudiandambu, un Congolais d’une quarentaine d’années qui vivait en Belgique depuis une dizaine d’années. Immédiatement arrêté, il est emmené au camp Tshatshi. Trois jours plus tard, la télévision nationale annonce sa mort.

Suicide, comme l’affirment les autorités, ou exécution extrajudiciaire, comme le craignent les organisations de défense des droits de l’homme ? La question n’est pas tranchée, mais le geste d’Armand Tungulu Mudiandambu suscite toujours beaucoup d’interrogations. À Bruxelles, ce père de famille était considéré comme « un homme responsable, pas du tout excité, stable ». Henri Muke, du Haut Conseil pour la libération du Congo (plate­forme d’associations congolaises), se souvient de quelqu’un « de nature calme, mais déterminé ».

D’après lui, Armand Tungulu Mudiandambu « cherchait par tous les moyens à rencontrer Kabila pour lui demander de démissionner ». Proche du mouvementBana Congo, radicalement opposé à Kabila, et membre de l’association Un euro pour sauver le Congo, Tungulu Mudiandambu « était un vrai militant, toujours ponctuel à toutes les manifestations », affirme Marie-José Likembe, une Congolaise de Bruxelles. Il était de ceux qui, en mai dernier, avaient manifesté contre le voyage du roi des Belges à Kinshasa.

D’après ses amis, il voulait mener un combat pour le changement sur le terrain, « et son geste ne doit pas être pris à la légère, car ce n’était pas un coup de sang ». C’est parce qu’il voulait militer sur place, et affronter le pouvoir sur son terrain, qu’il avait monté, en 2009, une petite société de transport à Kinshasa. Mais elle ne marchait pas très fort.

L’Oreiller du « suicide » !

Pour une fois que les cachots de la RDC pouvait offrir du confort (peut-être pour un condamné doublement spécial, qui vit en Europe et qui aurait attenté à l’intégrité physique du chef de l’Etat), un oreiller a apporté la mort.
Un oreiller, c’est peut-être tout ce qui constituait ce confort car, comment autrement utiliser un tissu d’oreiller alors qu’on pouvait mieux se suicider avec un drap ou un couvre-matelas. Armand Tungulu Mudiandambu, puisque c’est de lui qu’il s’agit, est ce Belgicain d’une trentaine d’années qui a eu le toupet suicidaire de lancer une (d’autres sources parlent de deux) pierre sur le cortège de Joseph Kabila mercredi 29 septembre.

Après son arrestation sur fond d’une brutalité qualifiée par les ONG des Droits de l’Homme de disproportionnée par les éléments de la Garde républicaine, Tungulu a été retrouvé mort dans sa cellule ‘‘dorée’’ du Camp Tshatshi, samedi 2 octobre matin. La nouvelle a été diffusée à la télévision nationale suivant un communiqué du procureur général de la République. ‘‘Les enquêtes préliminaires indiquent » qu’il « se serait suicidé dans la nuit du 1er au 2 octobre (…) à l’aide d’un tissu dont il se servait comme oreiller », selon un communiqué signé par le directeur de cabinet du PGR, aurait conclu un médecin légiste requis pour déterminer les « causes réelles » du décès.

Mais les ONG ne veulent rien savoir. « On ne peut pas comprendre qu’une personne se soit tuée avec un tissu d’oreiller alors que nous savons tous qu’il n’y a pas d’oreiller dans les cachots de la RDC », a déclaré à l’AFP Me Jacob Baluishi, de l’Observatoire congolais des droits humains (OCDH). Au regard du traitement sans ménagement dont Tungulu a été victime et dénoncé par les ONG, ces dernières réclament une « enquête objective et impartiale » en vue de déterminer les circonstances exactes de ce décès. Elles confirment le passage à tabac de ce jeune marié et père de famille qui, après les services de la Police à l’Inspection générale, le malheureux a été acheminé à la ferme présidentielle de Kingakati. C’est-là qu’il aurait trouvé la mort, présument les ONG.

Justice expéditive et interrogations

Armand TunguluNombre d’entre les analystes veulent comprendre pourquoi Tungulu, qui voulait une action d’éclat en ‘‘caillassant’’ le cortège de Joseph Kabila, devrait ensuite se donner la mort. Si l’homme est venu de la Belgique (mi-septembre) justement pour commettre son acte (ce qui explique le courage avec lequel il a bravé les éléments de la garde présidentielle), il avait un plan derrière la tête. Lequel ? Armand Tungulu Mudiandambu aurait agit en toute sérénité, en toute maîtrise de ses facultés mentales, a confirmé son épouse qui ne lui reconnaît pas d’actes de folie ou de dérapage. Tungulu s’est révolté, semble-t-il, face à tout le cinéma qui accompagne le passage de Kabila dans les rues de la capitale.

‘‘Les dernières paroles de Tungulu rapporté par KongoTimes, site d’opposition installé à l’étranger confirment cette révolte. Le site cite un témoin qui rapporte la scène de l’interpellation: ‘‘’vous êtes au service d’un assassin’, aurait crié Tungula aux sbires de la Présidence. ’Vous servez avec zèle un pouvoir qui maintient vos parents dans la misère…’’’. La justice de la RDC avait encore une fois l’occasion de montrer qu’elle s’est humanisée, de même que la Garde républicaine. Après 48 heures de garde-à-vue, pourquoi ne pas procéder par une détention préventive au CPRK, le temps de mettre le prévenu en examen ? Pourquoi ne pas vérifier s’il était en possession de toutes ses facultés mentales ? Pourquoi a-t-on pris le risque de le mettre entre les mains des barbouzes qui ignorent toute la procédure et qui pensent bien faire en rouant de coups l’infracteur, même si cela conduirait à la mort parce que des témoins affirment que Tungulu aurait été poignardé.

Vraiment un crime?

La démocratie, c’est surtout la liberté d’expression. C’est depuis 2006 qu’on est dans ce système. Il y a plusieurs manière de s’exprimer, à condition de rester dans les limites de la loi. Tungulu Mudiandambu le savait, mais avait oublié qu’en RDC, cela n’est pas vraiment enraciné dans les esprits. Qu’adviendrait-il au journaliste irakien Mountager Al-Zaïdi pour avoir lancé sa paire de chaussures sur le président George Bush, l’homme le plus puissant du monde à l’époque, comme “ baiser de l’adieu’’ à l’ ‘‘espèce de chien” ? Le journaliste a été jugé, arrêté puis libéré 9 mois plus tard, et Bush a ‘‘ c’était une pointure 43”. Le président français a connu ses épisodes à lui : “Va te faire enculer, connard ! Ici, t’es chez moi”, lui a dit un jeune homme qui s’en est sorti avec 35 heures de travaux d’intérêt public. Un autre Français a refusé de lui serrer la main à l’ouverture d’un salon de l’Agriculture pour “ne pas se salir”. C’est la réponse du président qui a été plus bruyante :’’casse-toi, espèce de con’’.

Le chef de gouvernement italien en sait aussi quelque chose. Il s’est retrouvé à l’hôpital avec deux dents cassées et des contusions au visage après avoir reçu de plein fouet une statuette sur le visage. Ce qui n’est que l’expression d’un contrat tumultueux entre les dirigeants et leurs administrés peut s’avérer suicidaire en Afrique. Tungulu pensait tenter un tel exploit dans ce monde arriéré de l’Afrique où le président, mi-homme, mi dieu peut être déifié sans être défié. L’affaire Tungulu a fait avaler leurs langues aux médias congolais, aux grandes gueules de l’Opposition et même aux membres de la Majorité. On a senti beaucoup de prudence jusque dans les déclarations du porte-parole du gouvernement. ‘‘Le gouvernement regrette que monsieur Armand Tungulu, qui a été à la base d’un incident pour lequel il était en train d’être verbalisé par un officier de police judiciaire se soit donné la mort…’’, a déclaré le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Lambert Mende Omalanga. ‘‘D’après les conclusions du parquet qui a ouvert une enquête sur son cas et nous attendons… les conclusions du procureur… C’est un suicide présumé et on attend une confirmation… les informations font état d’une bagarre que Mr Tungulu a provoquée’’.

Lingwala en émoi

La commune de Lingwala où a eu lieu l’arrestation fatale d’Armand Tungulu connaît encore des tracasseries de tout genre. Ce fut le cas le même mercredi 29 septembre d’une avocate, Me Nicole Muaka Bondo, de l’ONG ‘‘Toges noires’’ dont la voiture a subi une crevaison au mauvais lieu et au mauvais moment. Alors qu’elle tenait en main son téléphone pour chercher de l’aide, les sbires de la présidence l’ont embarquée elle aussi, l’accusant d’avoir voulu filmer la scène de l’arrestation de Tungulu grâce à son téléphone. Avec elle, son amie Mado Mangambu, libérée sans poursuite.

C’est donc sa qualité d’avocate et de défenseur des droits humains qui a mis en courroux les policiers. Cette affaire, après celle de Chebeya, du nom d’un activiste des droits de l’Homme assassiné début juin, dépasse les frontières de la RDC. ‘‘Coutumière du fait, poursuit le journal L’Observateur Paalga du Burkina Faso, la République démocratique du Congo ’mange’ ses filles et fils qui œuvrent à ce que les valeurs démocratiques tiennent dans le pays : journalistes, responsables de partis politiques, acteurs de la société civile…’’

La justice au point mort

Le juge belge du Tribunal de première Instance de Bruxelles s’est déclaré, lundi 13 décembre 2010, incompétent pour trancher l’affaire, portée auprès de la justice belbe par la veuve d’Armand Tungulu, Mme Nzomina.

Une ordonnance d’un autre juge belge qui enjoignait l’Etat congolais de restituer et de rapatrier en Belgique la dépouille mortelle d’Armand Tungulu sous peine d’une astreinte de 25 000 euros par jour de retard tombait caduque.

Sa mort ne sera jamais élucidée, ni justice faite.

Direct.cd

Commenter

Cliquez-ici pour commenter

Laisser un commentaire