En 1889, armée d’une bible et d’un Brownie Kodak, Alice Seeley Harris, une missionnaire anglaise de confession baptiste, débarquait au Congo avec son mari. Les atrocités qu’elle y découvrit la révoltèrent et elle n’eut de cesse d’utiliser son appareil photographique pour les dénoncer. Une exposition intitulée Brutal Exposure : the Congo lui est consacrée actuellement au Musée international de l’Esclavage, à Liverpool.

La photo apparaît comme une trouée lumineuse dans le sombre cortège des horreurs étalées sur les murs. On y voit un Africain assis de profil sur le muret d’une véranda, dans la splendeur d’une journée tropicale. La nature proche a tout d’un paradis terrestre. On y chercherait en vain la sourde menace de la jungle. Ici, le malaise vient d’ailleurs, du regard des deux jeunes gens qui, à l’arrière-plan, croisent les bras. De quoi ont-ils peur, ces deux hommes qui fixent l’appareil-photo comme s’il allait cracher le feu ? Et l’homme assis, que regarde-t-il avec tant d’intensité ? Est-ce du désespoir qu’on lit dans ses yeux ? Ces deux objets, sur le muret, qu’on avait d’abord pris pour des pierres ou des morceaux de bois, il faut se pencher sur la photo pour se rendre compte que ce sont la main et le pied d’un enfant. Nous sommes dans le haut Congo, en 1904. L’homme s’appelle Nsala. Pour punir les habitants de leur réticence à récolter le caoutchouc, des miliciens de l’Anglo-Belgian India Rubber Company ont attaqué son village et tué sa femme et sa fille, avant de les dévorer. Avec ses deux compagnons, Nsala s’est mis en route pour demander justice à l’administrateur colonial. Il transporte, emballés dans une feuille de bananier, la main et le pied de sa petite fille, tout ce qui reste de l’épouvantable festin des soudards. Quand les trois hommes font halte à la mission, Alice Seeley Harris est seule. Son mari, le Révérend John Harris, est en tournée dans les villages environnants. Sous les yeux horrifiés, de la jeune femme, Nsala déplie la feuille de bananier. « Je voulais apporter des preuves », explique-t-il.

La photo qui chassa Léopold II du Congo

Prisonnière des conventions victoriennes

Alice a trente-quatre ans. Elle est née dans le Somerset, en Angleterre. Depuis qu’elle est toute petite, l’Afrique la fascine. Bouleversée par le destin de David Livingstone, elle veut aller évangéliser les populations africaines, comme le célèbre explorateur. Seulement voilà, le Congo que Stanley vient d’ouvrir au monde n’est encore qu’une terra incognita restée à l’âge de la pierre, un monde en proie au cannibalisme, aux guerres tribales, aux bêtes fauves et à la maladie mortelle du sommeil. Certainement pas la place d’une femme prisonnière des conventions victoriennes autant que du corset qui lui étrangle la taille.Contre vents et marées, Alice n’en a pas moins suivi une formation de missionnaire à Londres. En 1898, elle a épousé John Harris, un missionnaire comme elle. En guise de voyage de noces, les Harris ont pris la mer, à Liverpool, pour un long voyage qui les a conduits ici, dans cette région oubliée de Dieu.

Ce qu’ils y ont découvert les a révoltés. Léopold II, le souverain du Congo, se bâfre sans scrupule de sa part du « succulent gâteau africain » que les grandes puissances se sont partagées à la Conférence de Berlin de 1885. Sous prétexte « d’ouvrir le territoire au commerce, d’abolir l’esclavage et de civiliser et christianiser les païens », comme il en a reçu le mandat, le roi des Belges en a fait source d’enrichissement personnel, au prix d’un nouvel esclavage tout aussi révoltant que l’original. « Nulle part on n’a vu un domaine privé de cette étendue (quatre-vingt fois la superficie de la Belgique) administré comme une ferme, à l’aide de vastes troupeaux de travailleurs réduits au servage », s’indignera, une dizaine d’années plus tard, un député socialiste au Parlement belge.

La création des infrastructures nécessaires au développement de la colonie exige d’énormes investissements. Léopold II s’est vu contraint d’emprunter des sommes considérables à l’État belge et de puiser dans sa cassette personnelle. Il a même frôlé la faillite quand la demande en ivoire, la principale ressource de la colonie, s’est tarie. Heureusement pour lui, en 1888, John Dunlop, un vétérinaire de Belfast, invente la chambre à air en regardant son jeune fils peiner sur son tricycle à roues pleines. Le boom sur le caoutchouc qui s’en suit est un don du ciel pour le souverain du Congo, car sa colonie regorge de latex sauvage. Mais il faut faire vite : les prix chuteront dès que les hévéas viendront à maturité dans les plantations créées à la hâte en Amérique latine et en Asie. Le manque de bras se fait criant, car extraire la précieuse sève est tout sauf un travail de tout repos. Les lianes serpentent à la cime des grands arbres de la forêt tropicale, à des hauteurs pouvant atteindre des dizaines de mètres. Pourquoi les « indigènes » se tueraient-ils à cette tâche ingrate et dangereuse pour un salaire de misère ? Quand ce salaire existe, car il est le plus souvent l’exception qui confirme la règle.

Pour les forcer à travailler, il est nécessaire de créer des milices comme celle qui a ravagé le village de Nsala. Mais dans bien des cas, c’est l’armée officielle, la « Force publique » créée dans le but de lutter contre les négriers arabes de Zanzibar, qui fait respecter les extravagants quotas imposés par le roi. Infiltrée par des gens de la pire espèce, des ratés ou des aventuriers assoiffés de richesses échoués, cette armée pille les villages, rançonne les habitants et prend les femmes et les enfants en otage pour obliger les hommes à rapporter leur part de latex. L’amputation d’une main est une pratique courante. Les cartouches de fusil sont distribués aux soldats africains avec parcimonie. Les officiers européens exigent de leurs hommes qu’ils rapportent une main – boucanée pour éviter sa corruption – prouvant que chaque cartouche a été utilisée à bon escient. Il n’est pas rare qu’un enfant soit amputé vivant, dans le but de dissimuler qu’une cartouche a été gaspillée à la chasse.

Leur origine anglo-saxonne rend les missionnaires protestants moins enclins que leurs confrères catholiques à fermer les yeux sur ces atrocités. Mais comme c’est l’État du Congo qui accorde les concessions, ils se taisent, de crainte de voir leur travail d’évangélisation paralysé par les tracasseries administratives. Les rares qui se risquent à témoigner se heurtent à l’intelligence froide et machiavélique du roi, qui joue les vierges effarouchées et cultive son image de bienfaiteur de l’humanité par d’habiles manœuvres diplomatiques, une propagande éhontée et la corruption des journalistes belges et étrangers.

Chicote

Frisson d’horreur

Un autre missionnaire, le pasteur Stannard, est accouru au-devant de Nsala. « C’était un spectacle affreux », écrira-t-il, plus tard, « À l’heure où j’écris ces lignes, je ressens encore le frisson d’horreur qui m’a parcouru devant le regard de ce père accablé par le désespoir. » Alice, de son côté, n’a jamais partagé l’opinion répandue en Europe que l’état mental des « races inférieures » est plus proche du crocodile ou de l’hippopotame que de l’être humain. Elle a elle-même deux enfants, un garçon, Alfred, né au Congo un an après leur arrivée, et une fille, Margaret, dont elle a accouché lors d’un congé en Angleterre. Les risques liés au climat tropical l’ont décidée à les laisser en Europe. C’est le cœur déchiré qu’elle les a confiés à la garde de leur organisation, à Londres. De retour à la mission, elle a constaté que dans la petite communauté africaine de convertis à l’Église réformée, beaucoup étaient déçus de ne pas revoir le petit Freddy. Et même scandalisés de constater de voir les Blancs faire si peu de cas de leur progéniture. Ces reproches implicites ont encore avivé sa culpabilité. « La pensée qu’il me faudra attendre cinq ans avant de revoir mes enfants me plonge dans le désespoir le plus noir. », écrit-elle à sa sœur Caroline.  « Que serai-je d’autre pour eux qu’une étrangère, quand je les retrouverai ? » Elle a cherché un exutoire en se vouant corps et âme aux petits Congolais. Elle les accueille comme une mère dans l’école qu’elle a fondée.

Alice Seeley Harris

Une des photos de l’exposition de Liverpool la montre, telle une vierge protectrice, vêtue de blanc et juchée sur un monticule, des grappes d’enfants noirs pressées autour d’elle. Elle est donc bien placée pour compatir au chagrin de Nsala. A travers le désespoir de ce père, c’est l’abandon de sa propre petite fille qu’elle revit. Elle court chercher son appareil photographique: il est urgent de dénoncer ce crime aux yeux du monde entier. Les missionnaires ont compris que la photographie était un outil de propagande idéal. Le magazine illustré de leur organisation en fait largement usage, et l’appareil photo fait partie de la panoplie du candidat au départ, au même titre que le casque colonial et la moustiquaire. Plus besoin de s’embarrasser d’encombrantes chambres ni de produits chimiques dangereux à manipuler. Les lourdes plaques de verre font place à la pellicule souple qu’on n’est plus obligé de développer soi-même. Dans les villes d’Amérique et d’Europe, un réseau de laboratoires s’en charge. « Poussez sur le bouton, nous ferons le reste », proclame un slogan de la firme Kodak. Lancé à partir de 1900, le Brownie d’Alice connaît un succès qui ne se dément pas.

Alice lecture

La lanterne magique, qui permet de projeter des photos sur un écran, n’est pas moins prisée par les missionnaires. Des projections sont organisées devant les « indigènes » stupéfaits de terreur ou d’admiration. Les images colorées à la main illustrent des épisodes de la bible ou des conseils d’hygiène. De retour en Grande-Bretagne, les missionnaires organisent des tournées de conférences. Les vues prises aux colonies font l’admiration de publics avides d’exotisme et encore largement illettrés. Les spectateurs sont si fascinés qu’ils ne rechignent jamais à délier les cordons de leur bourse, lors de l’inévitable quête qui clôture la conférence.

L’incorruptible Kodak

Jeune fille, Alice a suivi des cours dans une académie des beaux-arts. Elle maîtrise parfaitement la composition de ses photos. Elle choisit de centrer celle-ci, non pas sur les membres amputés de la petite fille, mais sur le père pétrifié de chagrin. Figure centrale de l’image, Nsala, un père comme les autres qui pleure son enfant, acquiert une humanité que même le plus endurci des racistes ne peut lui dénier. Il devient l’archétype des martyrs sacrifiés à la cupidité d’un monarque tout puissant. La photo va faire le tour du monde.

Car, partout en Occident, et même en Belgique, d’autres voix se mêlent à celles des missionnaires pour crier leur indignation. Le journaliste anglais Edmund Dene Morel crée l’Association pour la Réforme du Congo, une des premières organisations humanitaires du vingtième siècle, comparable à nos Human Rights Watch ou Amnesty International. Son livre le plus célèbre, Red Rubber, sera un best-seller en 1906, mais la photographie de Nsala figure déjà dans le pamphlet qu’il fait paraître en 1904 : King Leopold’s Rule in Africa.

Mark Twain

Elle est aussi reprise par l’écrivain américain Mark Twain, dans son livre au picrate Le soliloque du roi Léopold. Au cours du long monologue que Twain met dans sa bouche, le roi fulmine comme un beau diable contre les photographes : «  Le kodak a été une vraie calamité pour nous, notre ennemi le plus irréductible. Au début, nous n’avions aucune difficulté à faire avaler à la presse que les mutilations n’étaient que des calomnies, des mensonges inventés par des missionnaires américains mêle-tout et des étrangers aigris… Oui, à cette époque, tout se passait le plus harmonieusement et le plus plaisamment du monde… Puis, tout à coup, ce fut la catastrophe avec l’arrivée de ce damné Kodak, le seul témoin que je ne sois jamais arrivé à corrompre. » Choc des photos et poids des mots. Le célèbre slogan peut s’appliquer à la campagne qui fait rage. Émus par les images et les articles, de nouveaux adeptes rallient par milliers l’association de Morel. Et, comme le Royaume-Uni est un des garants des accords de la conférence de Berlin, le Parlement de Westminster est inondé de lettres sommant les députés de mettre un point final à cette ignominie.

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Le gouvernement de Sa Majesté n’a bientôt plus d’autre choix que de confier une mission d’enquête à Roger Casement, le consul du Royaume-Uni dans l’État indépendant du Congo. Véritable catalogue d’atrocités, le rapport du diplomate confirme point par point les témoignages des missionnaires protestants. Pendant ce temps, les Harris s’attirent l’hostilité des agents de Léopold II au Congo. Selon Judy Pollard Smith, la biographe canadienne d’Alice, on aurait même tiré sur eux en guise d’avertissement. Est-ce à cause de ces menaces qu’ils quittent le territoire ? De retour en Grande-Bretagne, en 1906, ils donnent plus de trois cents conférences à travers tout le pays, en une seule année. Ces gigantesques meetings sont accompagnés d’hymnes religieux et de prières, mais ce sont surtout les projections de photos qui frappent les imaginations et marquent les mémoires. Et quand les Harris franchissent l’Atlantique avec leur lanterne magique, l’impact sur le public américain est tout aussi prodigieux. A Chicago, une femme âgée leur propose de faire don de toutes ses économies. Ils refusent, n’acceptant d’elle qu’un seul dollar.

Le père de Sherlock Holmes s’en mêle

La question du Congo fait désormais la une de l’actualité en Europe et en Amérique. Plusieurs journaux sont créés pour attaquer Léopold II ou pour prendre sa défense. Des dizaines de livres sont publiés par ses adversaires, comme par ses thuriféraires. Des intellectuels, des artistes et des écrivains – Anatole France, Joseph Conrad – se mobilisent. On voit même Arthur Conan Doyle, le père de Sherlock Holmes, brandir sa plume contre le roi dans un pamphlet intitulé The crime of the Congo. Le scandale est si énorme que le Parlement belge n’a d’autre solution que de forcer, non sans mal, le roi à céder sa colonie à la Belgique, qui en assure l’administration à partir de 1908. Dès lors, l’Association pour la Réforme du Congo considère que sa mission est terminée. Elle se dissout en 1912, au cours d’une cérémonie où… lire la suite ici

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voilà, la réponse est simple: il n’y a en pas. D’où l’espace blanc.

Benjamin Litsani