Un ancien collaborateur fait des graves révélations sur Sassou Nguesso

Biens Mal Acquis, nombrilisme, dévoiement des résolutions de la Conférence nationale souveraine de 1991, absence d’état de droit, détournement de rente viagère, assassinats politiques, crimes de sang, guerres entre Lissouba, Sassou et Kolelas, explosions du 4 mars, appel pour la tenue d’une nouvelle Conférence nationale souveraine, etc.

Maitre Aloïse Moudileno Massengo est fondateur du Front Patriotique Congolais, ancien Garde des Sceaux et Ministre du Travail

Biens Mal Acquis, nombrilisme, dévoiement des résolutions de la Conférence nationale souveraine de 1991, absence d’état de droit, détournement de rente viagère, assassinats politiques, crimes de sang, guerres entre Lissouba, Sassou et Kolelas, explosions du 4 mars, appel pour la tenue d’une nouvelle Conférence nationale souveraine, etc. Une entrevue réalisée par afrique éducation

Denis Sassou Nguesso a eu un entretien d’un quart d’heure avec son homologue français, François Hollande, en marge du 14e Sommet de la Francophonie, à Kinshasa, le mois dernier. Au lieu de profiter de cette occasion pour parler partenariat, investissements, emplois, coopération entre le Congo-Brazzaville et la France, ce qui est le principal souci des Congolais qui croulent sous la misère et le sous-développement, Denis Sassou Nguesso a privilégié, pendant ce premier contact, le dossier des « Biens mal acquis ». Êtes-vous étonné ?

Maître Aloise Moudileno-Massengo : Denis Sassou Nguesso a, toujours, mis en avant, sa propre personne, en toutes choses. Ensuite, son intérêt va à ceux qui sont autour de lui : sa famille, son clan, sa tribu. Il n’a pas vite compris que devant le président François Hollande, il devait se comporter en chef d’Etat face à un autre chef d’Etat. Sa façon de faire ne me surprend pas. Le problème des Biens Mal Acquis qu’il a abordé le concerne directement, lui, Sassou, et sa famille. C’est lui qui est, directement, mis en cause. Alors, il ramène tout à sa seule petite personne. Parce que ce dossier le gêne.

Chose curieuse : il semble se placer sur le plan de la justice française qui, dit-il, le harcèle. Mais pourquoi n’a-t-il pas parlé de l’autre problème de justice au président français ? La justice au Congo. Citons entre autres dossiers, celui des « 353 disparus du Beach de Brazzaville » qui est, toujours, pendant en France. C’est un dossier qui concerne des milliers de familles, ainsi que la paix au Congo. Comme par hasard, ce dossier-là, il a oublié, complètement, d’en parler au président François Hollande. Ce dossier-là, il le croit réglé par le juge Apessé comme il croit le dossier Marien Ngouabi réglé par le juge Okoko, sous Yhombi Opango, en 1978.

Voulez-vous dire que le président Sassou a une mémoire sélective quand il fait référence à la justice ?

Avec Sassou, tous les problèmes du Congo font, toujours, l’objet de sélection. Il prend, toujours, ce qui lui convient. La misère extrême et révoltante du peuple ne le préoccupe pas outre mesure alors que le pays est un exportateur massif de pétrole. Fils de paysan au départ, Sassou, est, aujourd’hui, multimilliardaire grâce aux tragédies qu’il sait faire fondre sur le pays. Ses enfants, il les place à des postes juteux et stratégiques. Sa tribu (Mbochi), il la met en vedette. Il ne s’occupe que de lui et non du peuple congolais. Mais traitant, ainsi, sa tribu, il ne lui rend pas service car tous bénéficiaires d’avantages non mérités, finissent, toujours, par rendre compte à la collectivité.

Le président François Hollande lui a consacré un quart d’heure, à Kinshasa. C’est quand même peu pour une audience entre deux chefs d’Etat dont les pays entretiennent une longue histoire.

Je salue la décision et le comportement du président Hollande. Je pense même qu’il a été très gentil de lui consacrer 15 minutes. Car un président qui vient le voir, juste pour ses problèmes personnels, en laissant de côté, ceux de son peuple, ne mérite pas grande considération et ce, d’autant plus que ce problème des Biens Mal Acquis est entre les mains de la justice française, et Sassou le sait. Sassou sait, pertinemment, que la justice est libre en France. Sa très mesquine démarche ou requête montre, très bien, qu’il ignore le rôle des institutions dans un pays. Le président Hollande n’a pas à donner des ordres à la justice de son pays. Sassou voulait, peut-être, l’amener à agir comme lui, en la matière. N’est-ce pas, ainsi, qu’agit un corrupteur ou le diable ?

Vous voulez par là dire que c’est le cas au Congo-Brazzaville ?

Tout à fait. Il s’est cru au Congo en face du président Hollande. Au Congo où tout marche selon sa volonté destructrice.

Quel est votre jugement d’ensemble sur les discours prononcés par François Hollande à Dakar et à Kinshasa ?

Je salue la politique du président, François Hollande, vis-à-vis, de l’Afrique, telle qu’il l’a exprimée avec force à Dakar et à Kinshasa. La France, à travers, lui, a pris une posture de responsabilité, vis-à-vis, des pays africains. Les dirigeants africains doivent gérer l’Afrique avec maturité et responsabilité, et non pas, comme des individus qui travaillent dans le cadre des réseaux. La Françafrique les déshonore. Ils doivent avoir une politique claire et digne, vis-à-vis, de la France. On parle, par exemple, de la Françafrique comme une dérive.

Hollande KabilaMais qui est responsable de cette dérive ? Est-ce la France ? Sont-ce les pays africains ? Ou les deux ? La Françafrique a fourvoyé les accords d’indépendance qui indiquaient que les signataires devaient travailler au développe-ment de ceux qui se trouvaient en état de sous-développés. C’était l’engagement qu’avait pris la France. C’était le même au niveau de ceux qui sortaient du système colonial. Ces derniers devaient se gouverner de façon responsable.

Nous sommes devenus indépendants mais la France doit nous aider à aller de l’avant. C’était une coopération de peuple à peuple qui était mise en avant et non de dirigeant à dirigeant. Le problème de l’évolution politique de l’Afrique était ainsi placé entre les mains des peuples et non des dirigeants. Mais on a réduit le problème à exécutif français à exécutifs africains. Dans chaque pays, ni les assemblées, ni les peuples, n’ont plus suivi ce qui avait été signé, encore moins, ce qui se passait.

Notre souhait est, donc, que le président François Hollande revienne à l’esprit de départ, c’est-à-dire, qu’il aide les peuples africains à mûrir leur indépendance, et non, les dirigeants à devenir des tyrans à l’instar de Sassou. Les pays africains ne seront jamais mûrs, si la coopération franco-africaine se fait d’exécutif à exécutifs, en dehors des peuples. Par exemple, le ministre du Développement doit exposer sa politique à l’Assemblée nationale pour que tout le monde sache ce que la France veut faire au Mali, au Congo, ou ailleurs.

Un problème majeur comme celui de l’immigration a été réduit à un niveau entre l’exécutif français et les exécutifs africains : les parlements (surtout africains) s’en sont totalement exclus, comme s’il ne concernait pas leur pays. Voyez comment ce problème fait l’objet de multiples dérives, alors que dans les accords de 1960, il faisait, pleinement, partie de l’avenir. Nous souhaitons, par conséquent, que le président, François Hollande, recadre les problèmes dans l’esprit des accords de 1960, l’esprit du départ. La question des hommes ne doit pas être marginalisée dans les rapports entre la France et l’Afrique francophone. C’est une question qui est au cœur des accords de 1960.

Prenons un autre exemple, celui de l’université. Au Congo-Brazzaville, mon pays, l’enseignement supérieur est tombé, tellement, bas que si la France ferme ses portes aux étudiants congolais, le pays sera sans cadres universitaires dignes de ce nom. Ne parlons pas de la monnaie, le F CFA, où la vigilance de la France devrait être plus marquée. Regardez comment Sassou détourne l’argent du pétrole. Au vu et au su de la France qui le laisse faire. Alors qu’elle a un contrôle sur la monnaie. Je demande à la France d’être plus vigilante et de revenir aux valeurs du développement contenu dans les accords de 1960. Parmi celles-ci : la bonne gouvernance. Sans bonne gouvernance, aucun pays ne peut se développer. Au Congo, sous Sassou, la règle c’est « ledza, lenua, lebina, leyiba » (mangeons, enivrons-nous, dansons, détournons l’argent de l’Etat).

La Conférence nationale souveraine (CNS) tenue, il y a 22 ans, au Congo avait permis de mettre sur pied un dispositif institutionnel capable de combattre la dérive qui a conduit à l’Affaire des BMA. Pourquoi ce dispositif n’a pas finalement bien fonctionné ?

La CNS que nous avons connue, à Brazzaville, était un événement d’inspiration mondiale. Il y a eu une nécessité de tenir des CNS, en Afrique, où la majorité des pays vivaient sous l’ère du monopartisme. Suite à l’effondrement du communisme, nous avons organisé, en 1991, une CNS à Brazzaville qui se référait au fait que c’était un événement mondial. Il n’y avait, donc, pas eu de divergence au Congo, sur cette nécessité. Et cette CNS avait très bien travaillé et restauré la démocratie, sans esprit de revanche. Nous avions donné la priorité au retour de la démocratie au Congo, sachant que le problème des crimes et des assassinats qui avaient endeuillé le pays au cours des décennies passées, devait être examiné une fois la démocratie mise en place, donc, après la CNS et la période de transition.

Denis Sassou NguessoJe rappelle à toutes fins utiles que la CNS avait tellement été bien organisée que Denis Sassou Nguesso est venu, à la fin des travaux, prendre la parole devant toute l’assistance pour reconnaître ses erreurs. Il avait alors dit : « J’assume ». Les conséquences de ses erreurs ont été renvoyées à plus tard, c’est-à-dire, à la période électorale où le peuple choisira les meilleurs de ses enfants, puis, à celles où les institutions définitives seront mises en place. Car c’était de la compétence du gouvernement-post CNS, dans un cadre démocratique, de demander des comptes à ceux qui avaient endeuillé le pays, par des crimes odieux, au cours du monopartisme.

Les travaux de la CNS, c’est-à-dire, la restauration de la démocratie ont été confirmés par le peuple avec l’adoption de la constitution du 15 mars 1992 qui était une bonne constitution, contestée par personne au-dedans comme au dehors du pays. Elle mettait en place un président de la République, et non un tyran. Un président responsable devant le peuple à travers l’Assemblée nationale et la justice. Le premier ministre était issu de la majorité de l’Assemblée nationale et non de la volonté du président. Le gouvernement ne pouvait être renversé que par l’Assemblée nationale à l’issue d’une motion de censure. Le président pouvait aussi, à ses risques et périls, dire : « Je dissous l’Assemblée nationale ». Mais le président de la République ne pouvait pas s’opposer à l’installation d’un gouverne-ment soutenu par l’Assemblée nationale ou le méconnaître : il devait soit se résoudre à la cohabitation, soit provoquer des élections anticipées.

A tous les niveaux, la constitution était dynamique, en ce sens que le président faisait attention quand il nommait un gouvernement car il ne pouvait pas le révoquer n’importe comment et surtout sans le consentement de l’Assemblée nationale. Les ministres faisaient attention dans leurs rapports avec l’Assemblée nationale qui n’était pas une simple chambre d’enregistrement des textes du gouverne-ment. L’Assemblée était un lieu de débats, de formation des hommes de demain. Les ministres travaillaient dans un esprit de solidarité. Chacun d’eux était vigilant et cherchait à s’améliorer. Cette constitution engendrait du dynamisme à chacun de ses grands niveaux, du peuple au chef de l’Etat.

Oui, cette constitution du 15 mars 1992 permettait, notamment, au peuple de suivre l’évolution de l’action gouvernementale. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas avec la constitution du 20 janvier 2002 que Sassou a mise en place, 5 ans après sa victoire du 15 octobre 1997, juste pour assouvir ses propres intérêts, parce que celle du 15 mars 1992 ne lui convenait pas. Avec l’actuelle constitution, l’Assemblée nationale, comme le Sénat, ressemble à un asile d’eunuques, de sourds, de muets. Aucun débat ne s’y fait jour. Personne n’y apprend à monter à la tribu-ne, à parler, à argumenter.

La constitution du 15 mars 1992 permet-tait aux députés de devenir de bons orateurs. Car pour interpeller un ministre ou le premier ministre, il fallait que le député ait une certaine hauteur. Il gagnait en valeur individuelle grâce à cette exigence. Il devenait, ainsi, un homme de qualité. Par contre, dans la constitution du 20 janvier, le député n’a pas ce genre d’obligations, même quand Sassou réunit les deux assemblées au Congrès. Car députés et sénateurs écoutent le discours du tout puissant, applaudissent quand celui-ci a fini de parler. Ceux-ci n’ont pas le droit de dire un mot au cours de cette grande réunion.

Dans l’Assemblée nationale congolaise d’aujourd’hui, aucun député n’émerge au-dessus du lot. Aucun ministre n’émerge dans le gouvernement. Car il manque à ce niveau quelque chose qui aide à sortir de la médiocrité : la liberté. Députés et ministres sont dans un état de servitude volontaire. Aujourd’hui, Sassou peut nommer un ministre et le renvoyer demain. Il n’y a aucun critère d’appréciation. De même, le député se doit d’être un muet à l’Assemblée nationale. Or un régime qui ne consacre ni la parole ni la sanction, réduit tout le monde, y compris son chef, à l’infantilisme, au bégaiement à tous les niveaux.

Peut-être que s’il y avait un premier ministre, il y aurait un peu plus de cohésion.

Il n’existe pas de premier ministre au Congo parce que Sassou, c’est la toute-puissance. Un jour, il a voulu faire plaisir à Isidore Mvouba qui l’avait, brillamment, représenté aux négociations de Libreville, contre le pouvoir de Pascal Lissouba. En retour, à Brazzaville, il en a fait un premier ministre honorifique. Comme la fonction de premier ministre n’est pas inscrite dans sa constitution, Mvouba n’avait jamais été reçu nulle part comme un premier ministre, à l’extérieur du Congo. En France, par exemple, jamais !

Reliez-vous cette toute puissance de Denis Sassou Nguesso à ce qu’il vous a fait, à savoir, la suspension sans raison et donc, arbitraire et sans se gêner, de votre pension viagère d’ancien premier ministre ?

Oui. Ce qui m’arrive est, directement, lié à sa volonté de toute puissance, d’écraser et de punir pour montrer qu’il est le chef, le plus fort, quand on refuse de s’agenouiller devant lui. Une République normale ne doit pas fonctionner comme le Congo de Sassou.

Comment et pourquoi a-t-il suspendu votre pension viagère d’ancien haut responsable ?

Le 18 juin 1998, il avait pris un décret : le décret n° 98/184 accordant des avantages à certains responsables politiques. Article unique : « Les anciens premiers ministres et les anciens présidents des assemblées parlementaires, après cessation de leur fonction, bénéficient d’une allocation mensuelle viagère de 1.250.000 Fcfa (1.905,61 euros) ». C’est un décret signé président Sassou. Donc issu de sa propre réflexion.

Le texte ajoutait ceci : « Les intéressés jouissent, en outre, et en pleine propriété, d’un véhicule automobile, tout terrain, et ont, à leur service, un chauffeur dont le salaire est imputable sur le budget de l’Etat ».

Sous la présidence de Marien Ngouabi, de 1971 à 1972, vous avez été vice-président du Conseil d’Etat…

Tout à fait. Le Conseil d’Etat était le gouvernement. Marien Ngouabi en était le président, en plus, de ses fonctions de président de la République et de chef de l’Etat. Moi, j’étais le vice-président du Conseil d’Etat à partir de décembre 1971, c’est-à-dire, premier ministre. Cette clarté juridique a, d’ailleurs, été précisée par la Cour suprême, saisie par le médiateur de la République qui voulait être certain que le décret me concernait aussi. Par arrêt du 5 février 2008, la Cour suprême a déclaré ceci : « les fonctions de vice-président du Conseil d’Etat exercées par MeMoudileno-Massengo peuvent être assimilées à celles de premier ministre ».

Le décret a été pris le 18 juin 1998. Nous sommes en novembre 2012. Que s’est-il passé entre temps ?

Deux mois après la prise de ce décret, je me suis senti dans l’obligation de quitter le Congo pour la France, à cause de la guerre de décembre 1998 qui pointait à l’horizon, c’est-à-dire, que préparait Sassou. Cette guerre était une guerre dite de parachèvement de la victoire militaire du 15 octobre 1997 de Sassou. Elle n’était un secret pour personne. Sassou la préparait au grand jour, tambour battant : « Il faut porter la guerre à l’intérieur des fiefs de Lissouba et Kolelas», alors en fuite depuis le 15 octobre 1997. Le vainqueur mélangeait tout. Tous les originaires du Sud étaient à traiter comme des ennemis.

Est-ce que le fait de partir en exil à cause d’une guerre programmée, devait vous priver de vos droits ?

Bien sûr que non. Pourquoi ? Parce que le bénéfice du texte était basé sur des événements antérieurs à la guerre de 1998. Par exemple, Pascal Lissouba (premier ministre de 1963 à 1966, ndlr) continue de toucher sa rente viagère justement parce que le texte dont il s’agit vise des situations advenues antérieurement à 1998. Demain, s’il y a un texte de même nature qui concerne les présidents de la République, on mettra en avant leur charge, les fonctions qu’ils ont exercées. On agira de façon impersonnelle et non subjective. Sassou n’apprécie les personnes que par rapport à leur degré d’acceptation de la servitude volontaire.

Qu’avez-vous concrètement fait pour rentrer dans vos droits ?

LissoubaJ’ai saisi un texte qui existe au Congo et qui crée un médiateur de la République. Ce dernier veille notamment au respect des droits des individus. C’est ce médiateur qui a fait toute la procédure jusqu’à la saisine de la Cour suprême. Une fois en possession de l’arrêt de la Cour suprême, il a saisi le ministre des Finances. Ce qui m’a permis de bénéficier d’un rappel des 2/3 du montant total réclamé. Ceci s’est passé à la fin de 2008. Il restait à me payer le dernier 1/3, qui n’est jamais venu. Par contre, toute l’année 2009, j’ai bénéficié du montant mensuel prévu dans le décret sans problème. Mais début 2010, ma rente a été totalement supprimée suite à la position que j’avais prise au cours d’un meeting. J’avais dénoncé l’organisation de l’élection présidentielle de juillet 2009.

Une élection qui était une véritable mascarade. A partir de ce moment, malgré mes courriers de demande de paiement, je n’ai plus reçu aucune suite ni du médiateur de la République, ni du ministre des Finances, ni de personne. On m’a informé que c’est Sassou, en personne, qui avait ordonné la suspension du paiement. Sans gêne, il a méconnu son texte, nié, méprisé sa signature. Ainsi sont faits les tyrans. « Un chef, ça se respecte », a-t-il dit un jour. Mais il ne s’applique pas le même adage, le même devoir. Il est un chef qui ne veut se reconnaître aucune obligation, aucun devoir.

C’est un tyran.

Pour me mettre en difficulté, il utilise des méthodes absolument inqualifiables. En février 2011, j’ai appris que le Trésorier payeur général de l’Ambassade de la République du Congo en France, avait écrit, ceci, au directeur de la Banque de France (31, rue Croix des Petits champs) : « Me référant à la délégation de pouvoirs ci-joint, j’ai l’honneur de vous demander de bien vouloir m’informer sur les 4 ordres de transfert ci-après émis par le Trésorier payeur général de la République du Congo, en règlement de la rente viagère des mois d’avril, mai, juin et juillet 2010 de Mr Aloise Moudileno-Massengo, pour le compte n° …… du Crédit lyonnais (France), compte qui n’existe pas. L’intéressé qui a son compte domicilié à la Banque postale de Nancy n’est jamais rentré en possession de ses fonds à cause des références bancaires indiquées par inadvertance sur les ordres de transfert ci-joint. En conséquence, je vous serais très obligé au cas où cet argent se trouverait encore chez vous, de bien vouloir m’indiquer la conduite à tenir aux fins de permettre à Mr Moudileno-Massengo de percevoir sa rente viagère mensuelle ». Signé le payeur près l’ambassade du Congo en France, Ondzé Alphonse,en date du 4 février 2011.

Là, il s’agit seulement des 4 ordres de paiement qui concernent les mois d’avril, mai, juin et juillet 2010. Et les autres mois jusqu’à ce jour ?

Je n’ai rien touché. Et j’ignore la réponse que Mr Alphonse Ondzé a reçue de la Banque de France. Lui seul le sait. Le système « Ledza, lenua, lebina, leyiba » (mangeons, buvons, dansons, pillons l’Etat) continue son œuvre tranquillement. J’espère que l’Ambassade du Congo en France n’est pas dans le jeu.

Avez-vous pris contact avec Gilbert Ondongo, le ministre des Finances ?

J’avais écrit à Gilbert Ondongo (ministre des finances, ndlr), le 21 septembre 2010. Mais il ne m’a jamais répondu. Même le médiateur de la République ne m’a plus répondu. C’est le mutisme total qui confirme l’information que j’ai eue de source sûre, à savoir, c’est Sassou qui a donné l’ordre de tout suspendre. J’ai donc saisi un avocat qui s’en occupe, avec efficacité, même s’il se heurte, malheureusement, au principe de l’immunité diplomatique.

Mais voyons, l’immunité diplomatique est-elle de nature à couvrir le président du Congo qui refuse de payer la rente viagère d’un ancien premier ministre du Congo ?

Tel que ce principe du droit international a été proclamé et fonctionne, il protège les hommes au pouvoir et les ambassades. Mais je pense qu’il ne devrait pas s’appliquer à des Etats voyous comme le Congo-Brazzaville dont le président est poursuivi par la justice française pour détournements de fonds publics dans le cadre de l’Affaire des Biens Mal Acquis. Cette catégorie de chefs d’Etat mérite-t-elle d’être protégée par le droit international ? La France a déjà répondu « Non » dans l’affaire des 353 disparus du Beach de Brazzaville.

Une procédure est en cours contre lui. Sassou est, également, poursuivi en France dans l’Affaire des Biens Mal Acquis. Pourquoi ne pas faire pareil pour les dettes et rentes viagères qu’il refuse de payer ? Pour les bourses d’étudiants qui ne parviennent pas à leurs bénéficiaires, que détournent les braconniers du Trésor public et autres fonctionnaires qui se donnent impunément jusqu’à 10 salaires. Et ceci jusque dans l’armée où les généraux chantent aussi le fameux « ledza, lenua, lebina, leyiba ».

L’opposition demande l’organisation des Etats Généraux au Congo-Brazzaville. Qu’en pensez-vous ?

La première question est celle-ci :  c’est quoi les Etats Généraux ? De quoi s’agit-il exactement ? Je ne comprends pas très bien ce que veut dire « Etats Généraux » au Congo. Qu’est-ce que ça comprend ? Le gouvernement ? L’armée ? La société civile ? Est-ce que ça vise les trois partis politiques qui se sont fait la guerre (Forces de Sassou, de Kolelas et de Lissouba) ? Est-ce que ces Etats Généraux visent tout le peuple ? Il faut bien aller derrière les mots et expressions. De toutes les façons, nous ne voulons pas procéder par états. Nous voulons le rassemblement du peuple et celui-ci saura qui il voudra bien déléguer à la Conférence nationale. Nous préférons une Conférence nationale souveraine (CNS) comme en 1991, et comme cela s’est fait, dans les autres pays. Et comme cela est de plus en plus demandé dans bon nombre de pays africains qui constatent un retour vers le monopartisme et la tyrannie.

Pourquoi une Conférence nationale souveraine ?

Parce que c’est un grand moment de mobilisation de tous et non de quelques « états ». C’est un moment qui réunit tout le peuple. En 1989-1990, ce fut un grand moment de réflexion dans le monde. La Conférence nationale est rentrée dans notre histoire et nous l’avons pleinement assumée. Au cours de ce moment, nous avons travaillé dans la paix. Sassou ne fut jamais blessé ni humilié. Nous avions mis en place une transition parfaite où chacun était représenté.

Déjà, l’armée avait dit : nous quittons la politique. Une décision de très haute importance et de responsabilité. L’histoire du Congo n’oubliera jamais le général, Jean-Marie Mokoko, qui avait dit que l’armée rentrait dans les casernes. Comme elle n’oubliera jamais les syndicats de Bokamba Yangouma qui avaient, également, retiré les travailleurs du PCT. Nous avions eu une très bonne CNS et une belle transition. Nous avons eu des élections paisibles, sans tricherie. Pascal Lissouba a été élu avec le concours de Denis Sassou Nguesso. Il aurait dû éviter ce mariage, comme la suite des événements devait le montrer.

Lissouba, en tant que président, démocratiquement, élu, devait sauvegarder et consolider le processus lancé par la CNS. Cette sauvegarde des décisions et acquis de la CNS n’a pas eu lieu. C’est cette seconde phase de la CNS qui ne s’est pas réalisée. Hélas ! Hélas ! Hélas ! Le gouvernement de Lissouba n’a été qu’un gouvernement d’affrontements et de guerres, essentiellement, parce que l’Alliance Lissouba-Sassou n’avait pas été sincère, ainsi que celle subséquente Kolelas-Sassou. La très belle constitution du 15 mars 1992 était tombée entre les mains de 3 sentinelles qui n’avaient rien de bons et vigilants gardiens. Ces 3 ont tout gâché. Ils ont navigué hors de la constitution du 15 mars.

Première guerre : Pascal Lissouba contre Bernard Kolelas en 1993-1994. Sassou, bien qu’allié de Kolelas, s’est gardé d’intervenir à ses côtés, se réjouissant de voir les deux sudistes en train de s’affaiblir. Lissouba et Kolelas ont fini par signer un cessez-le-feu. Pauvres chefs ! Je suis allé voir Lissouba pour lui demander ce qu’on devait faire après ce cessez-le-feu. Il ne m’a pas répondu. En décembre 1994, Federico Mayor (directeur général de l’Unesco) est invité, ainsi que les présidents Omar Bongo du Gabon, Ange Félix Patassé de la RCA, Amadou Toumani Touré du Mali, etc., pour disserter sur la guerre civile, de manière générale, et ses effets également généraux, et non, sur la guerre civile qui venait d’avoir lieu au Congo. J’ai suggéré à Lissouba de faire asseoir, autour d’une table, tout le pays qui venait d’être blessé par cette guerre civile.

On aurait pu réajuster s’il le fallait les acquis de la CNS. Il a rejeté ma suggestion. Au terme du Forum sur la paix de Mayor et des chefs d’Etat et autres invités, personne n’a porté historiquement la responsabilité de cette guerre qui venait de déchirer la partie Sud du Congo. Une déchirure qui dure encore et que Sassou approfondit, à sa façon, notamment, en maintenant en place, dans le pays, les trois partis – UPADS, MCDDI et PCT – qui s’étaient faits la guerre. Ces trois sigles UPADS, MCDDI et PCT, vu les crimes qu’ils ont commis, sont des sigles nazis. Ils doivent être abolis. Qu’est-ce que Sassou a aboli après sa victoire du 15 octobre 1997 ? La constitution du 15 mars 1992, au lieu des partis qui ont ensanglanté le pays. Aujourd’hui, son parti, le PCT redevient parti unique. Quant à l’UPADS et au MCDDI, ils deviennent deux minuscules partis qui s’abandonnent à la servitude volontaire entre ses mains, c’est-à-dire, sans rien tenter pour devenir quelque chose d’autre. Mais revenons au début du dévoiement par Lissouba-Kolelas et Sassou des acquis de la CNS.

Après la dissolution de l’Assemblée nationale en octobre 1992, on est allé aux législatives en 1993. Lissouba a obtenu la majorité avec 2 petites voix d’avance. Mais les autres partis ne voulaient pas l’entendre ainsi, chacun se déclarant vain-queur. On risquait à nouveau de voir le Congo avec deux gouvernements comme en 1992 quand Sassou avait rejoint Kolelas. : un gouvernement pour Lissouba et un autre pour Kolelas et Sassou. C’était la pagaille. Une honte pour le Congo. C’est en ce moment-là que Bongo est entré dans le jeu. Il est venu, à Brazzaville, pour procéder au recomptage des voix. Lissouba s’en est sorti avec une majorité de 2 petites voix tandis que 2 autres circonscriptions ont vu leur vote annulé.

Et on oubliera purement et simplement d’y refaire le vote. Avec cette majorité de 2 voix, il n’y avait plus rien à faire. Chaque camp s’est mis à préparer ses milices. C’était plus sûr que le bulletin de vote. Dès l’instant où on ne se basait plus sur la CNS, Sassou était devenu le principal bénéficiaire, étant très à l’aise, sur le terrain de la guerre.qui apparaissait à l’horizon. La première guerre va, donc, éclater en décembre 1993. Lissouba et Kolelas s’affrontent tandis que Sassou (qui est du Nord) observe la situation en spectateur, après avoir assuré le minimum à son allié Kolelas, en lui envoyant armes et munitions. Au mois d’avril, les belligérants arrêtent de continuer leur « bêtise humaine ».

Mais le Congo continue d’avancer dans la pagaille. Lissouba dirige sans diriger, réellement, le Congo. C’est en ce moment que choisit Sassou pour s’exiler, volontairement, en France, le cœur serein. Il a réussi à introduire la bêtise au cœur du régime de Lissouba. Il s’exile en laissant le Parti congolais du travail (PCT), à Lekoundzou Itihi Ossotoumba. Kolelas qui est resté, à Brazzaville, se met à évoluer dans son vocabulaire. On l’entend parler d’opposition constructive, on le voit se rapprocher de Lissouba. Nous sommes en 1995-1996.

Sassou, lui, s’inscrit, résolument, dans une opposition ferme, provoquant une distanciation progressive entre lui et son allié Kolelas, qui l’est de moins en moins. Quand Sassou retourne à Brazzaville, en janvier 1997, il découvre que Lissouba et Kolelas sont devenus de véritables alliés de fait. Sassou refuse d’entrer dans ce jeu, sachant qu’il a déjà noué de solides alliances à l’étranger, qu’il a déjà introduit le virus de la guerre dans le régime de Lissouba.

En juin-juillet 1997, le mandat de Lissouba est presque à terme, je suis allé le voir pour attirer son attention sur le fait que son mandat finissait, et il n’avait pas, encore, installé le Conseil constitutionnel, chose qu’il devait faire dès 1992. Je lui proposai de réunir quelques personnalités politiques de la société civile représentatives afin de leur faire prendre un acte devant la fin de son mandat légal, un acte qui évite une crise au pays, qui permette la continuité de l’Etat et l’organisation de la présidentielle dans un climat apaisé. Il en décida autrement. Dans la précipitation, il mit en place le Conseil constitutionnel qui, une fois, installée, a, prorogé, aussitôt, son mandat.

Or, Sassou, avant de quitter Paris, avait annoncé la couleur en menaçant Lissouba de quitter le pouvoir, au terme de son mandat légal, sinon, il tirerait les conséquences de son maintien au pouvoir. C’est, ainsi, que la guerre a été déclenchée le 5 juin 1997, Sassou n’ayant pas accepté que Lissouba joue à son aise avec la belle constitution de 1992. Perfidie des perfidies, c’est cette très belle constitution qu’il assassinera 9 jours après sa victoire du 15 octobre 1997. Il ne faisait que semblant de se battre pour la démocratie.

Il est tyran dans l’âme.

Avant que ne soit déclenchée cette guerre du 5 juin 1997, il y avait déjà eu une autre guerre au Congo non ?

Exactement. A Owando. Sassou était arrivé, au Congo, en passant par le Gabon. Il est rentré, par la Cuvette Ouest et de là, il a gagné Owando où les gens ne voulaient pas qu’il entre, comme un roi, triomphalement, sur un tipoye, une chaise à porteurs. D’autant plus que Sassou avait fait renverser Yhomby Opango (dont Owando est le fief électoral et natal, ndlr), successeur de Marien Ngouabi, le 5 février 1979.

Il l’a fait détenir, en prison, jusqu’en 1984. Il l’a fait mettre, en résidence surveillée, à Owando. Ce qui fait que, quand Sassou vient, à Owando, et demande à y débarquer sur un tipoye, les populations lui refusent cette marque particulière de considération à cause du sup-plice qu’il a fait endurer à Yhomby, sans oublier l’assassinat de Marien Ngouabi qui était, également, un fils du Nord. Sassou n’a rien voulu entendre. Sa milice a forcé le passage, Sassou sur les épaules. Résultat, il y a eu 12 morts. La nouvelle est, vite, arrivée à Brazzaville : « l’arrivée de Sassou, à Owando, a provoqué un bain de sang ».

Lissouba a dépêché des militaires pour arrêter les assassins. Sur le chemin d’Owando, ces militaires ont été massacrés par les partisans de Sassou. Sassou est, finalement, arrivé, à Brazzaville, plus préparé, que jamais, dans ce contexte, à l’affrontement armé avec le président Lissouba. Lissouba ne pouvait qu’entreprendre l’arrestation de Sassou. Il choisit de le faire au petit matin du 5 juin 1997. Mais à la suite d’une fuite, du côté de Lissouba, Sassou a été, rapidement, mis au parfum.

Il a, immédiatement, sonné l’alerte et mis en branle son dispositif. La ville de Brazzaville s’est, alors, embrasée dans les premiers rayons du 5 juin. Certaines langues ont prétendu que Sassou n’avait pas passé la nuit à son domicile. Lissouba était devenu un chef qui ne contrôlait pas bien son mon-de. La guerre de Sassou à Lissouba ravage toute la ville et menace d’enflammer tout le pays. Le président Bongo décide de convoquer une réunion, à Libreville. 13 chefs d’Etat d’Afrique de l’Ouest et du Centre répondent à son appel, dans la capitale gabonaise, avec la bénédiction de Jacques Chirac, pour se pencher sur le conflit congolais. Lissouba qui a été « travaillé », dit-on, par sa très proche collaboratrice, choisit de se faire représenter par Bernard Kolelas alors que Sassou, présent, à Libreville, en profite pour faire du lobbying, auprès des chefs d’Etat.

La colère de ces derniers contre Lissouba est à son summum. Chirac dira, plus tard, au regard de toutes ces évolutions, que Sassou est celui qui était capable de rétablir la paix au Congo, et qu’il était logique qu’il soit aidé par l’armée angolaise, pour mettre un terme rapide à la guerre. J’ajoute que l’autre erreur de Lissouba, c’est d’être parti négocier avec Jonas Savimbi (le leader de l’Unita), qui était l’ennemi juré du président angolais José Eduardo Dos Santos. Cette très stupide démarche auprès de Savimbi fit dire à certains – votre serviteur compris – que Lissouba perdait son intelligence de jour en jour devant les événements. Et pour cause, il ne s’était pas préparé à gérer une démocratie pluraliste.

Comment analysez-vous cette victoire de Sassou?

C’est l’armée angolaise qui a permis à Sassou de gagner la guerre, après avoir largué des bombes sur Brazzaville. Auparavant, Lissouba et Kolelas avaient fui Brazzaville en laissant leurs troupes, seules, sur le terrain. Si Lissouba et Kolelas avaient continué le combat, dans les forêts du Sud, ils auraient abouti à une meilleure situation pour négocier la paix. Mais en fuyant à l’étranger, ils laissaient leurs troupes entre les mains de Sassou. Car le Sud du Congo était la base des Cocoyes de Lissouba et des Ninjas de Kolelas. Ils y faisaient la pluie et le beau temps.

Sassou contrôlait Brazzaville, mais, sorti de Brazzaville pour aller dans le Sud, il ne contrôlait plus rien. D’où sa décision de lancer une nouvelle guerre dite de parachèvement de sa victoire oude pacification, de conquête du Pool (fief de Kolelas) et du Nibolek (fief de Lissouba). Avec l’aide des Angolais, des Tchadiens, des ex-Faz, des Rwandais, et de Jacques Chirac, Sassou a gagné cette guerre menée à l’aide de très sanglantes opérations comme l’Opération Mouébara. Mais malgré ces terribles opérations, le Sud ne sera pas militairement vaincu. Comme en 1994, on a recouru à un accord de cessez-le-feu. Les armes ne seront ramassées que le 29 décembre 1999. Mais pas toutes. Sassou s’arrangera pour que la guerre continue dans le Pool. Comment ? En y installant un faux rebelle : Ntoumi.

On remarque, facilement, que Denis Sassou Nguesso arrive, toujours, à passer entre les mailles du filet, à tisser de bonnes alliances qu’il utilise au bon moment, et il s’en sort à tous les coups. Dites-moi, vous qui le connaissez bien, qui est-il donc exactement ?

La dérive commence avec le coup d’état raté du 23 mars 1970 contre Marien Ngouabi. Sassou est l’un des militaires qui n’acceptent pas que la révolution continue au Congo après le 31 juillet 1968. L’armée veut qu’elle cesse. Mais personne n’ose l’interpeller pour qu’il réponde de ses manquements à l’occasion du 23 mars. Désormais, il se sentira libre de tout faire sans avoir peur de personne. Arrive le 22 février 1972 : le lieutenant Ange Diawara rate son coup d’état et s’enfuit vers Kinshasa. Il est jugé et condamné par contumace. En 1973, Mobutu le livre à Brazzaville. Il n’est pas rejugé comme l’exige la loi. Il est, immédiatement, exécuté avec ses trente compagnons de fortune. Leurs corps sont exposés comme de trophées de guerre dans les stades de Brazzaville. Malheur à celui qui s’indigne ou pleure. On dit qu’ils ont trahi la révolution. « A l’égard de ceux qui trahissent la révolution, la justice doit être féroce sans pitié ».

Arrive l’assassinat de Marien Ngouabi,en 1977, en plein siège de l’état-major des Forces armées congolaises. Sassou se borne à produire un communiqué en sa qualité de ministre de la Défense. Il y déclare : « Peuple congolais, un commando de l’impérialisme international aux abois a réussi à s’introduire à l’état major et a tué le président de la République. Celui-ci s’est défendu, l’arme à la main ». D’après ce communiqué, Sassou aurait dû être interpellé car, en tant que ministre de la Défense, c’est lui qui avait la haute main sur l’état major. Mais, très rusé, il avait, déjà, pris ses précautions en met-tant le parti et le gouvernement en veilleuse, deux organes principaux du régime et devant lesquels il aurait dû répondre de ses manquements, négligences et défaillances.

Le lendemain, l’habile assassin change de version et ne parle plus de « commando de l’impérialisme ». Il met en cause des « prieurs » envoyés par l’ancien président Alphonse Massamba-Débat auprès de Marien Ngouabi et qui se transforment en commando d’assassins. Là aussi, personne ne révèle le voltige, le gouvernement et le parti n’étant pas fonctionnels car mis en veilleuse. Cela dit, la responsabilité de Sassou, ministre de la Défense qui aurait dû sécuriser les lieux, reste entière.

Qu’a-t-il fait pour empêcher cet assassinat ? Sassou s’arrange, prend toutes sortes de précautions, de telle sorte que même Céline Ngouabi,l’épouse du président assassiné, qui était avec son mari, ce 18 mars, n’a jamais été interrogée. Okoko, piloté par Sassou, dira au procès de 1978, en sa qualité de président qu’il faut épargner à cette veuve la douleur supplémentaire de voir en face, les assassins de son époux. Jusqu’à aujourd’hui, le Congo et l’opinion internationale ignorent sa version du 18 mars 1977. Mais un jour, elle parlera, à moins que d’une manière ou d’une autre, l’habile Sassou l’empêche de le faire.

Le 6 avril, en chef d’orchestre, Sassou met la machine, en marche, pour installer Yhomby, comme président de la République, et successeur de Marien Ngouabi. Mais il n’est jamais très loin. Il préfère être vice-président (pour observer) et conserve son redoutable portefeuille de ministre de la Défense et de la Sécurité. Yhomby commet l’erreur d’accepter que Sassou cumule les deux fonctions. Ce qui va permettre à celui-ci de ne plus rendre compte de ses manquements dans la tragédie du 18 mars. Il va y devenir juge et partie, auxiliaire indispensable de Yhomby, chargé d’organiser le procès. Aucune enquête ne se fait, donc, sur Sassou. Rien ne se fait sans Sassou. Quant à Massamba-Débat qui est accusé d’avoir envoyé ses « prieurs » tuer Ngouabi, il ne peut pas, non plus, se défendre car il a été, aussi, assassiné. Par qui ? Par le même individu ? Et quand ? Au plus tard le lendemain du 18 mars. Okoko sait sur quoi il a été jugé, condamné, si procès il y a eu réellement.

Yhomby choisit Okoko pour instruire le procès de 1978 avec une ligne à suivre. Celle qui montre que le responsable est Massambat-Débat. Sassou, lui, échappe à tout interrogatoire alors qu’il était de bout en bout, au centre de cet assassinat, ne fut-ce qu’en sa double qualité de ministre de la Défense et de la Sécurité. Le procès a lieu début février 1978. Il y a 10 condamnations à mort sur 50 accu-sés. Yhomby a refusé de gracier les condamnés. Ceux-ci sont exécutés le lendemain, sous le regard satisfait d’Okoko. Personne ne valide ces exécutions ni ce jugement.

Ni à l’intérieur du pays ni à l’extérieur. Sassou, sachant que ce procès n’est pas accepté, le met sur le compte du seul Yhomby qu’il accusera d’avoir organisé un procès qui a desservi la révolution avant de considérer Yhomby comme réactionnaire, et de le renverser. Il le fait jeter en prison pour haute trahison. Le procès Marien Ngouabi qui a déçu le peuple est l’un des éléments constitutifs de cette haute trahison. Et pourtant, tous les éléments de ce procès avaient été fournis à Yhomby et Okoko par Sassou. En 1997, Sassou échappe à un complot qu’il attribue à Yhomby. Il remet celui-ci en prison, d’où le malheureux ne sortira qu’à la veille de la tenue de la CNS en 1991. On avait, souvent, dit que Sassou est un homme de gauche. Faux ! Il n’a rien d’un homme de gauche. Il a précipité Ngouabi et Yhomby dans le trou, pour prendre leur place. Il y est, toujours, installé, 20 ans, après la CNS.

Il est solidement protégé par la constitution du 20 janvier 2002.

Cette constitution, en effet, n’est que cel-le d’une tyrannie. L’opposition aide Sassou à exercer son pouvoir tyrannique. La lettre de la constitution de 2002 montre bien que l’opposition ne peut pas accéder au pouvoir. Pourquoi se constituer une opposition dans ces conditions ? Cette constitution ne peut pas générer un changement de régime. L’opposition doit s’expliquer sur son existence.

Je pose cette question à l’opposition : « Vous existez pour quoi faire puisque vous ne pouvez pas renverser le gouvernement même en devenant majoritaire à l’Assemblée nationale » ?A quoi aspire-t-elle ? A moins qu’elle pense pouvoir accéder au pouvoir par un coup d’état, ce qui n’est pas démocratique. L’opposition doit repenser son existence. Elle doit exister sans participer aux scrutins de Sassou. Vu le contexte, elle doit exister uniquement pour expliquer, éduquer le peuple. Mais non pour participer aux scrutins (comme elle le fait).

Participer aux faux scrutins, c’est faire le jeu de Sassou car il les utilise pour se déclarer devant les Occidentaux, comme démocratiquement, élu. L’opposition doit exister, mais, pour désarçonner Sassou. Non pour aller à des élections. Depuis 2002, elle se fait écraser à tous les scrutins. Sassou affame les opposants et les clochardise. Cette opposition dans sa forme actuelle, doit disparaître.

Elle aura pris conscience de son vrai rôle, dès qu’elle comprendra qu’elle n’a aucun intérêt à aller aux élections de quelque type que ce soit, qu’organise Sassou, même dans le cadre d’une Commission électorale nationale. Une Commission électorale nationale sous Sassou, c’est le dialogue au milieu de l’eau avec un gros crocodile en quête de proie. Il est préférable d’abandonner Sassou à son statut de président au pouvoir où il est inamovible.

La communauté internationale appréciera. Sassou, en ce temps, ne pour-ra plus dire : « je suis, démocratiquement, élu ». Avec une opposition qui refuse d’aller aux élections et une diaspora qui ne vote pas, il se constituera une force capable de faire bouger les lignes, main-tenant, que Sarkozy, l’ami de Sassou, n’est plus au pouvoir en France. L’opposition doit, donc, envisager le boy-cott total de l’élection présidentielle de 2016. Sassou en tirera les leçons d’avance. Déjà, pour les élections locales de 2013, l’opposition doit demander aux populations de rester chez elles. Pour réussir le mot d’ordre « Boycottez 2016 », l’opposition doit, dès à présent, commen-cer à sensibiliser la population, à cet effet, à ce slogan. Cela dit, je n’exclue pas une solution qui pourrait, à tout moment, mettre fin, à la misère du peuple.

Que pensez-vous des dernières élections législatives où le PCT a tout raflé ?

Le PCT a tout gagné avec une participation de 10 à 15% des électeurs. 10 à 15% seulement de participation au scrutin ! Cela veut dire que le peuple a pris conscience de la nature de la constitution de 2002. « Nous votons des députés qui ne peuvent rien faire ». On aurait voulu que ce soit l’opposition qui ait invité le peuple à boycotter. Mais c’est le peuple qui a fait ce choix, qui a boudé les urnes. Si le régime de Sassou ne s’écroule pas d’ici 2016, la règle n° 1 consistera à boycotter l’élection présidentielle de 2016. Le boycott des dernières législatives, est un véritable événement bâtisseur de la lutte contre Sassou. Il faut l’intensifier. C’est l’un des événements parmi les plus importants de 2012, et un événement bâtisseur de l’avenir.

Que dites-vous des événements du 4 mars 2012 ?

Cet événement va marquer l’avenir de notre pays. D’où vient le 4 mars ? La caserne qui a explosé est un endroit où l’on venait, chaque année, entasser des armes et ce, depuis le 15 octobre 1997. Pour quoi faire ? Pour combattre qui ? Les ennemis du Sud-Congo certainement. Mais on a oublié d’entretenir le site, ce « Pentagone » qui était là pour entretenir le pouvoir. Un court-circuit causé par le mauvais entretien, telle est la première version qui a couru. Même si cette hypothèse rend Sassou responsable car celui-ci avait l’obligation de veiller à ce que les armes n’explosent pas. Conséquences : les gens ne veulent plus de sa politique guerrière.

Le gouvernement a parlé de plus de 200 morts.

Il y a eu plus de 10.000 morts, d’après les experts, et plus de 20.000 mutilés sourds et aveugles. Deux quartiers et demi complètement rasés de la carte. Il faut tout y reconstruire. Ne parlons pas de la pagaille sur les 3.000.000 f cfa (4.500 euros) qu’on alloue aux sinistrés comme secours d’urgence.

Qui en a droit ? Quand ? Et comment ? Il fallait prendre des mesures provisoires et faire l’évaluation des dégâts. Malheureuse-ment, tout ce dossier a été mal géré comme tant d’autres. Certains ont perdu des parents et n’ont, rien reçu, jusqu’à l’heure actuelle. Certains ont été dédommagés à moitié, d’autres deux fois, voire, plus. Le plus grave, aussi, c’est la pagaille au niveau judiciaire. On aurait dû mettre en place une procédure de recherche de la vérité. Mais elle a préféré renouer avec celle mise en place en 1977, après l’assassinat de Marien Ngouabi.

On a mis en place une commission spéciale indéfinissable : ni administrative, ni judiciaire, ni nationale, ni internationale. En fait, mystérieuse. Elle a procédé à de nombreuses arrestations. Pour moi, c’est la Commission personnelle du président ; elle n’est pas conforme aux institutions. Elle a été mise en place par Sassou pour faire le sale boulot qui consiste à tout brouiller, à tout pré-orienter avant que la justice n’intervienne, afin que celle-ci s’embourbe dans des ornières déjà tracées.

Après avoir arrêté le colonel Ntsourou et d’autres, la Commission présidentielle ou spéciale a transmis le dossier à la justice qui, elle, est bloquée car elle ne sait pas pourquoi Ntsourou et ses camarades sont arrêtés. Elle ne peut pas, non plus, libérer Ntsourou décrété d’arrestation par la volonté du tout puissant. Car imaginer qu’on découvre que c’est un court-circuit qui a tout fait exploser.

Ntsourou serait libre et Sassou obligé d’assumer en sa qualité de chef suprême l’entière responsabilité du 4 mars. L’ancienne Commis-sion était présidée par le général Pierre Oba.Elle était composée de Mbochi (eth-nie de Sassou, ndlr) à plus de 90%. Dans la Commission judiciaire, le dossier est géré par Oko et Gakala, tous deux, aussi, Mbochi. Mais ils ne semblent pas au cou-rant de tous les secrets qui font croire à Sassou que le 4 mars est un complot et non un désastre causé par un court circuit.

Ntsourou est détenu depuis 8 mois. On ne lui reprocherait rien. Va-t-il rester en prison ? Certaines sources indiquent que le président Sassou lui aurait dit de sortir de prison car il n’a rien fait, mais Ntsourou aurait refusé de sortir tant qu’un jugement ne l’aura pas blanchi. Est-ce vrai ?

Ce sont des manœuvres de Sassou. On ne peut garder Ntsourou, en prison, à sa demande. Cela n’existe pas. La vérité est que le pouvoir de Sassou est, vraiment, aux abois. Il n’arrive pas à dire à quel titre il garde Ntsourou en prison. D’où les rumeurs qu’il lance comme ballons d’essai. Pour moi, Ntsourou est détenu, illégalement, arbitrairement. S’il a fait quelque chose, il faut l’inculper sur la base de ce qu’il aurait ainsi fait. S’il n’y a rien à lui reprocher, qu’on libère ce père de famille pour qu’il aille retrouver sa femme et ses enfants.

Ntsourou serait poursuivi pour « négligence ». Même chose pour Bowao, ministre délégué à la Défense, avant ce drame.

C’est du n’importe quoi. Ces deux personnes n’étaient que des subordonnés, une telle accusation n’a aucun sens. Le colonel Ntsourou avait au-dessus de lui, le contre-amiral, Jean-Dominique Okemba (neveu très proche de Denis Sassou Nguesso, ndlr), tandis que Bowao, ministre délégué à la Défense (aujourd’hui limogé) avait comme supérieur hiérarchique, Sassou, qui est le ministre plein de la Défense du Congo.

On ne peut, donc, pas poursuivre des adjoints pour omission, négligences, défaillances, sans faire intervenir leurs patrons dans les enquêtes pour qu’ils s’expliquent sur lesdites négligences. C’est à Okemba de venir démontrer, qualifier les « négligences » de son subalterne Ntsourou. Mais avant de procéder ainsi, il faut d’abord connaître la ou les cause (s) de l’explosion.

Si l’on établit que celle-ci résulte d’une ou de plusieurs négligences, on en recherchera tous les auteurs. Bowao, par exemple, a déclaré qu’il avait visité les casernes le 28 février 2012, avec quelques hauts gradés. Il a rendu compte à Sassou dès le lendemain. Sassou ne peut pas dire que Bowao était « négligent » sauf, s’il a donné des instructions, par la suite, à Bowao, instructions que celui-ci aurait négligées. Mais Bowao dit n’avoir eu aucune instruction particulière de Sassou et qu’il n’a pas exécutée.

D’autre part, Bowao étant député, il est couvert pas l’immunité parlementaire. Autrement dit, si vous ne poursuivez pas Okemba, ne poursuivez pas Ntsourou. Si vous ne poursuivez pas Sassou, ne poursuivez pas Bowao. Ntsourou et Bowao ne sont que des responsables sous ordres.

Cette façon d’esquiver les responsabilités par Sassou se retrouve dans l’assassinat de Ngouabi, de Massamba-Débat et de bien d’autres. Sassou n’a pas d’excuse sous prétexte qu’il est le chef suprême des armées. Quand il y a des dégâts, il a tendance à les rejeter sur les sulbaternes en disant qu’il n’a pas été suivi, écouté. Donc, le moment est venu pour Sassou de dire tout simplement : « J’assume fondamentalement le 4 mars ». Alors le Congo bénéficiera du secours de nombreux amis – parmi lesquels les dirigeants français – qui l’aideront à résoudre juridiquement et matériellement le lourd dossier du 4 mars.

Par Jean Paul Tédga

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