«Mobutu dans l’espace», du flan sur la comète

BD. Les auteurs croquent avec humour l’empire zaïrois du dictateur dont un petit Blanc fait les frais.

 C’est une idée d’autant plus géniale qu’elle s’appuie sur des faits réels : raconter les aventures d’un petit Blanc naïf envoyé au Zaïre (république démocratique du Congo), alors pays de l’inoubliable dictateur Mobutu Sese Seko, pour y construire une fusée. Oui, une fusée. Et même la première fusée spatiale africaine, en 1978. Le héros de cette superbe BD, souvent hilarante, est un jeune ingénieur allemand, Manfred Sternschnuppe. Lui, c’est un personnage de fiction. Mais si crédible, pour qui connaît l’Afrique, et plus particulièrement les réactions des Blancs dans cet immense pays cathédrale où la cruauté la plus baroque coexiste avec une humanité poignante. Les autres personnages, à commencer par Mobutu lui-même, tour à tour fantasque et rusé, sont plus vrais que nature. Comme ce projet de fusée insensé (et depuis longtemps oublié) que les auteurs ont découvert à travers un court passage d’un documentaire du Belge Thierry Michel, consacré au maître du Zaïre.

On s’en doute dès le départ, la fusée n’atteindra jamais les étoiles. Mais on n’en suit qu’avec plus de plaisir les mésaventures de cet «anti-Tintin» plongé«au cœur des ténèbres». Il se fait plumer dès l’aéroport (un classique à Kinshasa), traverse le pays dans des conditions rocambolesques avec une bande d’officiers brutaux, avant de tenter, en vain, de faire démarrer cette fusée maudite. Sans comprendre, jusqu’à la dernière minute, qu’il est une fois de plus en train de se faire avoir.

Mais le petit Blanc, maintes fois trompé, découvre aussi un pays encore marqué par les atrocités coloniales, lesquelles n’ont fait que précéder le long règne d’un dictateur soutenu par l’Occident. Dans une scène mémorable, un officier demande à notre jeune Allemand : «Votre grand chef, là, Hitler, pourquoi vous ne l’avez pas gardé ?» provoquant la réaction choquée du héros, déjà passablement secoué, à ce stade, par la folie ambiante. Mais c’est une réflexion qu’on entend parfois en Afrique, dans laquelle il faut voir le retour de boomerang de notre ignorance sur les monstres africains qui ont ruiné et aliéné leurs pays. «Papa Mobutu», dont l’image descendait chaque soir du ciel avant le journal télé, perdra peu à peu tous ses soutiens occidentaux après la fin de la guerre froide. Depuis, comme le suggère la toute première scène du livre, son empire est tombé en ruines. Mais ses rêves grandiloquents perdurent, enfouis quelque part dans la jungle.

Aurélien Ducoudray et Eddy Vaccaro Mobutu dans l’espaceFuturopolis, 112 pp., 18 €.

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