A Kinshasa, l’incroyable affaire de fosse commune

Une drôle d’affaire est en train de prendre corps depuis que le Vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur et Sécurité, Evariste Boshab, a confirmé l’existence d’une fosse commune au cimetière Fula-Fula, à Maluku, dans la banlieue Est de Kinshasa.

Ce membre du gouvernement a tout de suite pris soin de préciser qu’il s’agissait de personnes indigentes et non des victimes des événements du 19 au 21 janvier 2015 dans la capitale de la République Démocratique du Congo.

L’on a également appris du précité que l’opération d’inhumation de plus de quatre cents corps avait été menée par l’Hôtel de Ville de Kinshasa, à la suite d’une demande expresse des responsables de la morgue centrale de l’Hôpital général de Référence de Kinshasa ( ex-Mama Yemo), inquiets de la présence prolongée en ce lieu des corps abandonnés et non identifiés, dont des mort-nés. On se souvient que pour les manifestations de janvier contre la Loi électorale, les sources officielles avaient livré le bilan de 14 morts tandis que la Fédération Internationale des Droits de l’homme avait fait état de 42.

Tout en saluant le souci d’Evariste Boshab de jouer la carte de la transparence, notamment à travers un rapport circonstancié dont des copies seraient envoyées aux instances judiciaires ainsi qu’à plusieurs Ong et organismes de défense des droits de l’homme, l’opinion ne peut s’empêcher de s’interroger sur les zones d’ombres qui subsistent dans le dossier.

En effet, l’enterrement, dans une même fosse, de plus de quatre cent personnes inconnues, sans familles et sans ressources, aurait paru normal s’il avait été précédé d’une large publicité, dans le but de permettre à d’éventuels proches parents ou connaissances de passer par la morgue de l’ex-Mama Yemo pour s’assurer que les leurs ne se trouvaient pas dans le tas. Il n’y aurait rien à redire si l’Hôtel de Ville de Kinshasa avait intéressé les organisations non gouvernementales nationales et internationales des droits de l’homme, la justice, les médias, la Croix-Rouge, etc. Une information préalable de l’opinion tant nationale qu’internationale au sujet d’un nombre aussi élevé d’indigents morts aurait peut-être donné lieu à moins de spéculations, même s’il est difficile, pour le commun des mortels, d’accepter pareille situation.

L’alerte de la population de Maluku

Ce qui parait désormais anormal, c’est le fait que c’est la population de Maluku qui a constaté la persistance d’odeurs insupportables dans son milieu de vie. Le fait qu’au lieu d’alerter la police du secteur ou les autorités municipales, elle se soit directement adressée à la Monusco constitue un signal négatif quant à la crise de confiance entre les citoyens congolais et un corps spécialisé chargé de les sécuriser ainsi que leurs biens.

A présent que l’affaire se trouve sur la place publique, de nombreuses interrogations appellent des réponses claires et convaincantes. Naturellement, d’aucuns aimeraient savoir pourquoi la direction de la morgue de l’Hôpital Général de Référence de Kinshasa a-t-elle attendu que les statistiques d’indigents grimpent jusqu’au-delà de quatre-cents pour saisir l’Hôtel de Ville. N’était-il pas plus pratique et moins compromettant de désengorger la morgue par vagues de vingt, trente ou quarante corps abandonnés ?

Qu’est-ce qui a manqué à l’administration urbaine ou au gouvernement central pour dispatcher les indigents décédés et abandonnés entre la multitude de sites d’inhumation de la capitale, du Bandundu et du Bas-Congo ? Dans quel état les quatre cents corps à problème se trouvaient-ils avant leur dernier «voyage» vers Maluku et dans quelles conditions étaient-ils mis sous terre, pour qu’ils se mettent à empester l’atmosphère ? Par respect pour les disparus, n’était-il possible de leur faire fabriquer des cercueils «économiques » et de les couvrir de draps à faible coût ? La fosse commune n’était-elle pas suffisamment profonde et spacieuse pour que ses « locataires » laissent échapper des odeurs peu commodes pour leurs frères et sœurs vivant à Maluku ?

Des enquêtes pour lever les équivoques

Apparemment anodine, l’affaire de la fosse commune de Maluku risque de prendre des proportions insoupçonnées si le gouvernement ne diligente pas rapidement des enquêtes indépendantes avec toutes les structures susceptibles d’aider à la manifestation de la vérité : les cours et tribunaux, le Parlement, la justice, les services de sécurité, les organisations non gouvernementales nationales et internationales de défense des droits de l’homme, la médecine légale, la police scientifique, la municipale et les résidents de Maluku, etc.

On sait, à ce stade, que le BCNUDH (Bureau Conjoint des Nations Unies pour les Droits de l’Homme) et Human Right Watch attendent impatiemment le contenu du rapport administratif leur promis par Evariste Boshab avant de prendre position. Ce qui trouble particulièrement les esprits, c’est le nombre excessivement élevé d’indigents entassés dans une fosse commune. Le sort leur réservé est de nature à heurter les bonnes consciences. D’où l’impératif d’évacuer les doutes à travers des investigations multipartites aux conclusions sans controverse. Dans ce pays où des gens disparaissent parfois sans laisser de traces (cas de Bazana de la VSV, de Belmonde Magloire du journal Le Point), la fosse commune de Maluku doit faire peur à plus d’un.

Kimp

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