Kabila et la crainte d’un printemps africain

Des militants des droits de l’homme ont été interpellés en République démocratique du Congo (RDC). Le pouvoir craint de plus en plus sa jeunesse. Explication.

QUE S’EST-IL PASSÉ  ?

Pendant une réunion organisée dimanche 15 mars 2015 par la plate-forme citoyenne Filimbi (« coup de sifflet » en swahili) dans le sud de Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC), les forces de l’ordre ont arrêté une trentaine de participants.

Parmi les militants toujours détenus, mardi 17 mars, les trois leaders du groupe sénégalais « Y’en a marre » Fadel Barro, Aliou Sane, Malal Talla (alias « Fou malade ») ; le chanteur burkinabé Johann Oscibi de l’association « Balai citoyen » ; des militants congolais de la société civile comme Fred Bauma de la Lutte pour le changement (Lucha). Protestant contre ces arrestations à Goma (dans le Nord-Kivu), une dizaine de jeunes gens ont également été arrêtés, mardi 17 mars.

QUEL EST LE PROFIL DE CES ORGANISATIONS ?

Filimbi est une plate-forme citoyenne qui vise à mobiliser les jeunes en vue des élections et devait être lancée dimanche 15 mars. Une ONG congolaise, Ba jeune Maboko Na Maboko Pona Congo (« Main dans la main pour le Congo »), lui avait prêté ses locaux et les États-Unis avaient accepté de la soutenir financièrement (à travers Usaid, l’agence américaine de développement).

« Filimbi réunit des artistes, des comédiens, des chanteurs issus de la province. Ils témoignent d’une nouvelle génération de militants qui souhaitent le changement pour une meilleure gouvernance », explique à La Croix Dolly Ibefo, le président de la Voix de Sans-Voix, la plus importante association de défense des droits de l’homme en RDC, et successeur de Floribert Chebaya (assassiné en 2010).

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Lucha a été lancé à Goma à la suite des élections contestées de 2011 par de jeunes diplômés sans travail afin de dénoncer la mauvaise gouvernance et de faire pression pour obtenir des changements. « Lucha est aujourd’hui le mouvement de contestation le plus connu en RDC, note, à Goma, le journaliste indépendant Taylor Toeka Kakala. Il a été au cœur des manifestations de janvier. »

POURQUOI CES MILITANTS ONT-ILS ÉTÉ ARRÊTÉS ?

Le porte-parole du gouvernement, Lambert Mende, a qualifié la réunion organisée par le Filimbi d’« entreprise de déstabilisation » du pays. « On parle de préparation d’actes de violence », a-t-il ajouté.

Pour Dolly Ibefo, « les autorités ont une peur bleue de ces jeunes, de ceux qui réclament le changement, elles ne veulent pas perdre les juteux bénéfices qu’elles tirent de leur position dans la cité. Elles savent que la jeunesse est de plus en plus en colère. Et surtout, qu’elle n’a rien à perdre ».

« Après les manifestations de janvier, le pouvoir a arrêté des centaines de personnes : des jeunes, des militants des droits de l’homme… Des dizaines sont toujours en prison comme Ernest Kyaviro Malemo », déplore Jean Keba, directeur chargé de la protection des victimes à l’Association africaine de défense des droits de l’homme (ASADHO).

Y A-T-IL UNE NOUVELLE GÉNÉRATION DE MILITANTS POUR LA DÉMOCRATIE EN RDC ?

C’est l’avis de nombreux observateurs congolais. « Ces jeunes sont les plus grandes victimes de la génération qui est au pouvoir et qui accapare tout à son seul profit. Ils pensent que le changement ne pourra avoir lieu que par eux, comme l’ont montré les révolutions arabes, la contestation sénégalaise et burkinabé », analyse Dolly Ibefo.

Taylor Toeka Kakala souligne que les jeunes de Goma « n’ont pas confiance dans les organisations traditionnelles de défenses de droit de l’homme. Ils les trouvent trop compromises avec le pouvoir en place. Donc, ils s’organisent et ils ne comptent que sur eux-mêmes. Ils utilisent les réseaux sociaux et montent des opérations qui visent à obtenir des changements en leur faveur. Ces jeunes n’ont pas peur de l’insurrection », avertit le journaliste.

« Bien au contraire, confirme Jean Keba, plus on les brutalise et plus ils sont déterminés à combattre pour le changement. C’est très nouveau et il faut s’attendre à une montée de la violence et de la colère », constate le militant des droits de l’homme.

LAURENT LARCHER

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