Après des manifestations réprimées dans le sang lundi, les autorités ont donné l’ordre de couper internet à Kinshasa le mardi alors que des heurts se poursuivaient entre policiers et habitants mercredi midi. Direct.cd vous résume la situation en 10 points.

1. Une loi électorale controversée

C’est un projet de loi, adopté samedi 17 janvier par l’Assemblée nationale, qui est à l’origine des protestations. Cette loi lie la tenue des prochaines élections législative et présidentielle aux résultats de recensement général. Son vote pourrait donc aboutir à un report des scrutins prévus fin 2016. Selon les opposants de Joseph Kabila, ce serait un moyen pour le Président – en place depuis 2001 – de se maintenir au pouvoir.

Un collectif formé des trois partis de l’opposition avait lancé un appel à manifester la semaine passée, incitant les Kinois à “occuper massivement” le Parlement lundi.

2. Ville morte et “confiscation de la démocratie”

Lundi matin, alors que M. Kabila recevait son homologue angolais, les forces de l’ordre étaient mobilisées ; des centaines de policiers et de soldats de la Garde républicaine armés étaient déployées dans la capitale et un hélicoptère de l’armée patrouillait au-dessus de la ville. Le large périmètre de sécurité mis en place autour du Palais du peuple (siège du Parlement) afin d’empêcher tout passage, incluait les sièges de plusieurs partis d’opposition et provoquait le mécontentement de certains d’entre eux, à l’instar de l’Union pour la Nation congolaise (UNC), qui s’est fendu d’un communiqué :

26 personnes dont deux leaders, Vital Kamerhe et Jean-Claude Muyambo se trouvent bloqués dans ce bâtiment où ils préparaient la première grande offensive de l’opposition

Retenu plusieurs heures au siège de son parti, Vital Kamerhe a qualifié ces blocages de “confiscation de la démocratie par la famille politique de M. Kabila”.

Dans certains coins de Kinshasa, la ville semblait comme morte. Les rues étaient désertes et les transports en communs s’étaient arrêtés. De nombreux habitants et écoliers étaient restés chez eux, alors que les écoles étaient pour la plupart fermées.

A Gombe, dans le quartier résidentiel et d’affaires où se trouvent les administrations et les ministères, les grands axes étaient sous haute surveillance. Le siège de la télévision publique était soigneusement gardé par des hommes de la Garde républicaine armés de mitrailleuses.

3. “Le régime a tué”

Malgré ce déploiement massif de policiers et de militaires, quelques milliers d’étudiants s’étaient rassemblés dans la matinée près de l’université dans le sud de la capitale. Les manifestants scandaient des mots d’ordre hostiles au président Joseph Kabila : “Adieu Kabila” ou “Kabila doit partir”.

Rapidement, des échauffourées ont opposé plusieurs groupes de jeunes et les forces de l’ordre, à coups de pierres et de gaz lacrymogènes dans divers quartiers populaires de la ville.

Dans le chaos ambiant, plusieurs pillages ont également été commis, notamment dans des magasins tenus par des Chinois.

Près de l’université Unikin, une journaliste de l’AFP a vu des policiers ouvrir le feu sur des étudiants pour les disperser. D’autres coups de feu ont été entendus aux quatre coins de la capitale.

Il n’est pas aisé de donner un chiffre fiable concernant le nombre de victimes. Le porte-parole du gouvernement, a annoncé que les violences avaient fait 4 morts tués par balles : deux policiers et deux civils. Lambert Mendé affirme que les policiers tués étaient affectés à la surveillance de magasins et que les civils tués étaient des pillards.

Mais le bilan évoqué ailleurs par des membres de l’opposition et par certaines organisations est beaucoup plus lourd que celui du gouvernement. Le chef de l’UNC (Union pour la Nation Congolaise), Vital Kamerhe, évoque un “bilan provisoire” de 13 morts et affirme qu’il dispose d’enregistrements prouvant que les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles sur les manifestants, ce que récuse le gouvernement. La Démocratie Chrétienne donnait également un bilan provisoire de 13 morts.

De son côté la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) section Afrique évoquait 14 victimes en affirmant “le régime a tué” :

Le personnel soignant nous a informés, chiffres à l’appui, et nous avons des images, des photos sont là

Les journalistes -de l’AFP notamment- n’ont pas été autorisés à entrer dans les morgues pour constater le nombre de victimes.

Suite à ces heurts, le Sénat qui devait examiner le projet de loi électoral a décidé de reporter son examen.

4. Communications coupées

Mardi, les autorités ont ordonné aux opérateurs de communication de couper internet à Kinshasa, a-t-on appris auprès du responsable de l’un d’entre eux qui s’exprimait sous couvert d’anonymat :

L’Agence nationale du renseignement (ANR) nous a donné l’ordre de couper internet pour Kinshasa jusqu’à nouvel ordre

Les services 3G et les envois de sms étaient également indisponibles dans la journée, selon de nombreux témoignages confirmés par les journalistes de l’AFP sur place, alors que la mobilisation “anti-Kabila” s’était notamment manifestée et organisée grâce aux réseaux sociaux.

Sur Twitter, le hashtag “#Telema”, qui signifie “debout” ou “lève-toi” en Lingala, avait été largement tweeté lundi pour partager les appels à la mobilisation, dénoncer le projet de loi, puis dénoncer la répression sanglante du gouvernement. Mardi, le mot-dièse apparaissait dans plus de 11.000 tweets.

5. Mardi, seconde journée de violences

Alors que la compagnie aérienne Air France a annulé son vol aller-retour Paris-Kinshasa mardi “en raison de la dégradation de la situation”, les Kinois sont de nouveau descendus dans la rue pour clamer leur mécontentement. Alors que les forces de l’ordre étaient une nouvelle fois très fortement mobilisées pour disperser les rassemblements, les manifestants en colère leurs lançaient des pierres et brûlaient des pneus. Des journalistes de l’AFP ont également pu constater que des véhicules étaient brûlés, comme le rapporte le site rtbf.be. Dans plusieurs quartiers du sud et de l’ouest de la capitale, des scènes de pillages ont également être observées par des journalistes AFP et de nombreux témoins.

Si la situation restait très tendue dans l’après-midi, le centre-ville s’est peu à peu vidé de milliers de personnes, obligées de regagner leurs habitations à pieds, faute de transports, encore une fois. Mais les GR n’ont pas hésité à faire à nouveau usage de leurs armes à l’encontre des manifestants.

Interrogé mardi soir par l’AFP, le porte-parole de la police kinoise, Israël Mutumbo, a affirmé que les violences étaient “justes des pillages” et qu’il n’était “plus question de manifestations contre la loi électorale”.

Dans l’après-midi, des centaines de jeunes déterminés avaient mis le feu à la mairie de la commune de Ngaba, un quartier sud de Kinshasa, alors que les forces de l’ordre n’étaient pas présentes. Les jeunes gens sont restés près d’une demi-heure à regarder brûler ce symbole de l’Etat.

6. Le projet électoral jugé recevable au Sénat

Alors que certains quartiers de la capitale congolaise s’embrasaient, le Sénat reprenait l’étude du projet de loi interrompue lundi. Ce dernier a été jugé recevable après un long débat et confié à la commission Politique, administrative et judiciaire, comme le rapporte le site radiookapi.net.

Lors des débats, le ministre de l’Intérieur, Evariste Boshab, a peut-être tenté de calmer les esprits en affirmant que le projet n’était qu’une ébauche :

Il n’y a pas du tout de *conditionnalité* entre la tenue des élections présidentielle et législatives et la réalisation du recensement.

7. “Confiscation démocratique” dans un “régime finissant” ?

La portée de cette tentative d’apaisement restait toutefois relative mardi soir alors que dans le même temps, depuis la Belgique, l’opposant Etienne Tshisekedi lançait un “appel solennel” au peuple pour contraindre le “régime finissant” de M. Kabila à “quitter le pouvoir”:

Je lance un appel solennel à notre peuple de demeurer mobilisé, de manière permanente, pour contraindre ce régime finissant à quitter le pouvoir en utilisant tous les moyens que nous confère l’article 64 de la Constitution congolaise

Par ailleurs, une “chasse à l’homme” à la recherche des opposants serait en cours, comme l’affirme Paul Nsapu, dans des propos rapportés par la RTBF. Plusieurs arrestations parmi les leaders de l’opposition ont été signalées. Notamment, le président du SCODE, Jean-Claude Myambo, a été interpellé chez lui à l’aube.

Si le mouvement de protestation qui a débuté lundi n’est pas d’une ampleur spectaculaire, il semble évident qu’en ce mardi soir, la situation en République Démocratique du Congo reste particulièrement fragile et tendue et qu’elle peut évoluer très rapidement. Sur son site consacré à l’actualité de la RDC, Afrikarabia, le journaliste Christophe Rigaud affirme que l’opposition appelle “au maintien de la pression jusqu’au retrait pur et simple de la loi électorale”. Et “si le projet de loi n’était pas retiré, l’opposition *invite alors le peuple à faire usage de l’art.64 de la Constitution (usage de la force)* jusqu’au départ du président Joseph Kabila.”

Aussi, s’il faudra attendre quelques jours ou semaines pour savoir si ces événements sont réellement ce moment historique et ce réveil du peuple dont se félicitent certains, il est évident que la question du bilan humain de ces deux journées de violence demeure, et qu’elle devra être approfondie. Mardi soir, une ONG congolaise faisait état d’un bilan de 28 morts, alors que les autorités n’avançaient leur bilan qu’à 5 victimes.

8. L’église catholique prend position

Hier soir, dans un communiqué, le cardinal Monsengwo n’a pas mâché ses mots. Pour le cardinal, c’est une situation dramatique que traverse le pays depuis 48h, « un état de siège incompréhensible » ajoute l’homme d’église. Le chef de l’Eglise catholique congolaise condamne ainsi le recours à la force utilisée pour réprimer les manifestations. « Arrêtez de tuer votre peuple » lance t-il aux forces de l’ordre et à ces hommes politiques « qui sèment la désolation ».

Un cardinal Monsengwo qui condamne également sans ambages toute révision de la loi électorale qui viserait « à prolonger illégalement les échéances électorales de 2016 ». « La démocratie dit pluralisme d’opinions et de pensées » dit-il encore avant d’appeler le ministre de la Communication à rétablir le signal de tous les médias, référence aux télévisions Canal Kin et à la Radio Télévision catholique dont le signal est coupé depuis ce week-end.

Un communiqué qui prend la forme d’un appel à la mobilisation. « Nous appelons notre peuple à rester vigilant pour s’opposer par tous les moyens légaux et pacifiques à toute tentative de modifier des lois essentielles au processus électoral ». C’est par ses mots que le cardinal conclus son message avant d’adresser ses condoléances aux familles des victimes.

9. La communauté internationale met en garde

 

Les réactions de la communauté internationale n’ont pas tardé, à la suite des violences survenues à Kinshasa ces derniers jours en marge d’un débat au parlement. Une controverse autour d’une nouvelle loi électorale, introduisant un recensement général de la population comme condition préalable à la tenue des élections. Au-delà des appels à la retenue ou à cesser toute violence, Washington, Paris et Bruxelles se disent préoccupés et demandent le respect de la constitution et des libertés publiques.

Au micro de RFI, Russ Feingold, l’émissaire américain, a exprimé la préoccupation des Etats-Unis, et conseille à Kinshasa de respecter la Constitution

« Les Etats-Unis sont très inquiets après les violences en RDC suite au vote de la loi électorale par l’Assemblée nationale. Nous souhaitons d’abord exprimer nos condoléances à toutes les victimes de ces violences. Et nous appelons avec insistance les forces de sécurité congolaises et les manifestants à faire preuve de retenue et d’éviter tout acte de violence. C’est extrêmement important que l’espace politique soit protégé, que les droits des citoyens aux rassemblements pacifiques et à la liberté d’expression soient respectés. […] Que cette loi passe ou non, le gouvernement peut toujours respecter la constitution et tenir les élections dans les délais. Ce n’est pas seulement la présidentielle, toutes les élections, y compris parlementaires, doivent se tenir conformément à la Constitution. C’est ce qui peut et doit se passer d’ici à la fin 2016. C’est ce que prévoit la Constitution congolaise. Et les Etats-Unis, en tant que pays ami, conseillent à la RDC de respecter sa Constitution. Et dans le cas contraire, cela nuirait gravement à sa réputation dans le monde entier. »

10. L’opposition appelle à poursuivre la mobilisation

L’appel à la mobilisation d’Etienne Tshisekedi

L’UDPS, parti d’opposition historique, était jusqu’ici divisé sur la marche à suivre face à la réforme électorale, entre des parlementaires qui avaient rejoint la coalition de l’opposition appelant à manifester et son président Etienne Tshisekedi qui appelait encore tout récemment au dialogue. Celui que l’on surnomme le « sphynx de Limété » est en convalescense à Bruxelles depuis août dernier. Par un communiqué, il appelle le peuple congolais à rester mobilisé pour « contraindre ce régime finissant à quitter le pouvoir ». Car Etienne Tshisekedi se considère toujours comme le président légitimement élu en 2011.

« Le projet de loi électorale est en fait la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, explique Felix Tshisekedi, secrétaire national chargé des relations extérieures et fils du président de l’UDPS. Ca permet même d’organiser une sorte d’union sacrée contre la bêtise, contre la magouille que voulait nous imposer monsieur Kabila. Notre objectif est et a toujours été, depuis cette victoire qui a été volée, de récupérer l’effectivité de ce pouvoir » par des moyens pacifiques. « C’est pourquoi nous avons cru en cette initiative de la communauté internationale qui nous proposait un dialogue : nous le disions haut et fort que « l’impérium » nous allions le récupérer grâce au dialogue, malheureusement monsieur Kabila a multiplié les tentatives de fraude et de mauvaise foi et le peuple a perdu patience ! Nous ne pouvons que nous ranger derrière la volonté du peuple car c’est celui-ci qui avait voté [pour nous]. Il ne faut pas oublier qu’il avait élu massivement Etienne Tshisekedi ».

Photos : Papy Mulongo / AFP, Kenny Katombe / Reuters,